Édition du 13 novembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Canada

Présentation à la formation de Port Elgin du STTP, Le Québec et la question nationale

À l’invitation du Syndicat des Travailleurs et Travailleuses des Postes (STTP) dont il est membre André Frappier a animé une session de formation portant sur la situation politique au Québec et la question nationale. Voici un compte-rendu d’une partie de cette présentation faite à Port Elgin en Ontario le 25 octobre dernier.

L’allocution avait pour objectif d’expliquer ce que signifie l’oppression nationale au Québec et quel rôle peuvent jouer les travailleurs et travailleuses du reste du Canada dans la solidarité envers la lutte de la population du Québec pour sa souveraineté.

Le camp de formation est composé d’une quarantaine de militantes et militants du STTP qui proviennent de toutes les régions du Canada et du Québec. Les ateliers sont divisés en deux classes anglophones et une francophone. La présentation a eu lieu en plénière qui rassemble tout le monde avec un service d’interprétation.

L’oppression nationale

A- Une question qui ne se décline pas seulement au niveau linguistique

À cause de son histoire spécifique dans le cadre de la construction du Canada la nation canadienne-française a longtemps été considérée comme des porteurs d’eau dans un pays conquis. Les différences n’étaient donc pas uniquement d’ordre linguistique mais également d’ordre économique et culturel.
Le rapatriement de la constitution qui imposait l’uniformité culturelle au moyen du multiculturalisme n’a jamais été signée par le Québec.
La domination économique au Québec est toujours apparue comme étrangère, sous la forme de la domination de l’impérialisme canadien ou celui des multinationales, avec ses effets déstructurants pour l’économie québécoise, beaucoup limitée à l’industrie d’extraction de matières premières et à l’industrie manufacturière aujourd’hui en déclin.

La construction navale par exemple, a été concentrée surtout en Colombie- Britannique et en Nouvelle-Écosse au détriment du Québec. En 2011 Halifax Shipyard, du groupe Irving, en Nouvelle-Écosse, obtenait le contrat de 25 milliards de dollars pour la construction de vaisseaux de combats pour la Marine canadienne. Vancouver Shipyards, du groupe Seaspan, basé en Colombie-Britannique, remportait quant à lui le contrat naval de huit milliards attribués pour la mise à l’eau d’un nouveau brise-glace et des navires de ravitaillement pour la Garde côtière. Il s’agissait d’un dur coup pour Chantiers Davie de Lévis, au Québec, qui était le troisième candidat pour l’obtention du contrat des navires civils et qui avait été écarté. (1)

Encore aujourd’hui les accords de libre-échange, même s’ils sont néfastes pour l’ensemble de la population, ont presque toujours été conclus au détriment du Québec. L’Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l’Union européenne (UE) favorisait la production bovine de l’ouest canadien au détriment du marché du fromage au Québec.

L’accord économique et commercial global intervenu en 2015 entre le Canada et l’Union européenne prévoyait une hausse de 17 700 tonnes du contingent d’importation de fromage européen, pendant que l’accès de la viande bovine du Canada en franchise de droits au marché de l’UE passait de 3 200 tonnes à 37 500 tonnes.

L’accord Etats-Unis Mexique Canada (l’AEUMC) qui vient d’être conclu accorde des protections pour l’industrie automobile, concentrée en Ontario, au détriment de l’industrie laitière produite à 50% au Québec.

L’accord hausse le contenu nord-américain des automobiles à 75 %, contre 62,5 % auparavant. De plus, il réserve une portion de la production, de 40 à 45 %, aux salariés payés 16 $US et plus l’heure, ce qui va rendre le Canada plus concurrentiel face au Mexique. Cela constitue une nouveauté par rapport à l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). Mieux encore, une lettre d’accompagnement exempte le secteur automobile des tarifs douaniers en vertu de la section 232 sur la sécurité nationale, comme ceux imposés à l’acier et l’aluminium canadiens. (2)

Par contre le nouvel accord permet aux producteurs laitiers américains d’empiéter sur le marché des producteurs de lait. L’industrie américaine aura donc le droit de gruger une part additionnelle de 3,6 % de ce marché. Selon les Producteurs de lait du Québec, on estime que les pertes se chiffreraient à 300 millions de dollars.

B- Un Québec différent qui conduit à des mobilisations d’ampleur différente

Pourquoi grève étudiante 2012 ? La structuration État canadien, l’éducation et la santé sont de juridiction provinciale. Ce sont les grands axes de mobilisation, au Québec le fait de représenter un État national distinct cela détermine les mobilisations d’ampleur nationale. Le front commun des syndicats du secteur public en santé et en éducation donne lieu aussi à des mobilisations de grande ampleur.
Il n’y a pas de Nation canadienne ou de mobilisation Canadienne de cet ordre. Il ne pourrait y avoir de grande mobilisation canadienne en éducation par exemple. Il y a les mobilisations du STTP qui figurent parmi les exceptions. Mais règle générales il n’y a pas de mobilisation strictement « canadiennes », elles sont plutôt pan canadiennes ou bi nationales. Même en environnement les organismes sont spécifiques au Reste du Canada et au Québec.

Il y a certaines exceptions, les luttes des travailleurs et travailleuses des postes, les luttes en environnement, les luttes féministes. Cependant dans presque tous les cas les luttes du reste du Canada sont morcelées et s’arriment difficilement à celles du Québec. C’est le cas en ce qui concerne la lutte environnementale. Le mouvement lancé par Naomi Klein n’a pas vraiment réussi à s’imposer au Québec, les luttes contre les pipelines en Colombie britannique demeurent régionales même au sein du Canada. Au Québec la lutte environnementale, comme la plupart des autres luttes, prend beaucoup plus une couleur nationale à cause de la spécificité de la question nationale, Coule pas chez nous, Québec meilleure mine sont reconnus à travers le Québec.

Cette spécificité s’est aussi reflétée au niveau syndical, le CTC a eu de la difficulté à être considérée comme la centrale qui pouvait représenter le Québec surtout avec la croissance de la FTQ. Celle-ci a d’ailleurs réussi à rapatrier les principaux pouvoirs qui relevaient du CTC. Dans ses congrès d’ailleurs, la majorité des personnes déléguées du reste du Canada n’utilise pas le service d’interprétation pourtant disponible, ce qui oblige les personnes du Québec à s’adresser à l’auditoire en anglais ou à s’adresser à un auditoire restreint presqu’uniquement au Québec, à l’exception du STTP.

C- La question linguistique

La situation est différente au Québec par rapport au reste du Canada non seulement en ce qui concerne le droit de l’usage de la majorité dans l’affichage et dans l’usage courant mais également dans l’emploi. Même à Poste Canada une personne unilingue française ne peut obtenir un poste dans un comptoir postal sans suivre obligatoirement une formation et passer avec succès un examen d’anglais. Ce n’est pas le cas pour les anglophones du reste du Canada qui n’ont aucune obligation d’apprendre le français.

Même à Montréal une personne unilingue anglophone peut très bien fonctionner et travailler toute sa vie uniquement en anglais. C’est uniquement au Québec qu’on peut voir une telle facilité pour un groupe minoritaire. Ça n’existe pas pour des francophones dans le reste du Canada.

Dans les commerces on impose maintenant le bonjour-Hi, sois disant pour plaire à toute la clientèle. Mais ce n’est pas vrai dans les secteurs plus anglophones de l’ouest de l’ile de Montréal où il est même difficile de se faire servir en français. Une situation qui n’existe pas ailleurs au Canada, sauf peut-être au Nouveau-Brunswick où la communauté acadienne a aussi connu une histoire spécifique.

La loi 101 est venue remettre en place la prédominance du français dans l’affichage public et dans la langue de travail. Malgré le fait que le français soit la langue e la majorité, il y a un très grand nombre d’universités, d’écoles, de journaux et de télévisions uniquement anglophones au Québec, hors proportion avec le poids démographique de la communauté anglophone, situation qu’on n’ose même pas imaginer dans le reste du Canada pour la minorité francophone.

Les secteurs les plus cossus en particulier à Montréal comme Ville Mont-Royal et Westmount sont les secteurs anglophones, alors que les secteurs industriels sont souvent francophones comme c’est le cas à Pointe-aux-Trembles, là sont situées les raffineries.

Pour ces différentes raisons, le sentiment nationaliste au Québec s’est développé non seulement à cause des différences linguistiques et du combat contre la domination de l’anglais mais également du fait que la classe anglophone, si on peut la caractériser ainsi, était associée de façon générale à la grande bourgeoisie. Pendant longtemps et encore aujourd’hui la connaissance de l’anglais était nécessaire dans plusieurs catégories d’emploi, situation qui avait inspiré Yvon Deschamps dans une de ses phrases célèbres : « Au Québec, tu travailles en anglais ou tu chômes en français ».

Un combat commun mené différemment

Nous avons, en tant que mouvement ouvrier, beaucoup de points en commun dans notre lutte au Québec et dans le reste du Canada. Nous sommes pour la démocratie et contre le 1% qui domine la société, contre le principe de la libre circulation des capitaux dont les traités de libre-échange sont l’expression. Nous sommes contre les paradis fiscaux, contre l’emprise des multinationales sur notre économie et contre la privatisation. Nous nous opposons à l’exploitation des travailleurs et travailleuses à l’étranger par les compagnies canadiennes comme c’est le cas avec Barrick Gold en Afrique. Les nations autochtones ont joué et jouent toujours un grand rôle dans la lutte pour la préservation de l’environnement et contre l’exploitation pétrolière, objectif partagé au Québec et dans le reste du Canada par tous les mouvements progressistes.

Mais nos dynamiques sont différentes et si le mouvement ouvrier et les progressistes du Reste du Canada ne le comprennent pas il ne pourra y avoir de combat commun. La solidarité ne peut avoir de sens que si on respecte nos différences.
Cette dynamique spécifique d’oppression nationale a permis la réalisation de mobilisations uniques dans l’État canadien comme ce fut le cas avec le printemps des carrés rouges comme elle permet également des avancées politiques de la gauche. Pour nous l’indépendance du Québec ne représenta pas un mur de Chine mais une explosion sociale qui aura également un impact positif pour les progressistes du reste du Canada. La souveraineté ne pourra être l’œuvre que d’un changement de société.

Il faut dorénavant repenser les relations entre les populations du Québec, du Reste du Canada et des peuples autochtones dans le respect des différences et la solidarité contre les dominants.

(1) Le gouvernement Trudeau , voyant approcher la période électorale vient de promettre l’obtention de certains contrats pour le Québec.
(2) Accord sur le libre-échange : huit clés pour comprendre, La Presse 2 octobre 2018

André Frappier

Militant impliqué dans la solidarité avec le peuple Chilien contre le coup d’état de 1973, son parcours syndical au STTP et à la FTQ durant 35 ans a été marqué par la nécessaire solidarité internationale. Impliqué également dans la gauche québécoise et canadienne, il fait partie du comité de rédaction de Presse-toi à gauche et de Canadian Dimension. Il est également membre du comité de coordination nationale de Québec solidaire en tant que responsable aux communications. Il écrit ici à titre personnel.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Sur le même thème : Canada

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...