Édition du 4 décembre 2018

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Arts culture et société

Quand Banksy devient un acteur du système qu'il dénonce

Vendredi, une oeuvre de Banksy s’auto-détruit lors de sa vente aux enchères. Mais cette destruction, revendiquée par l’auteur, donne une plus-value à son oeuvre. Banksy s’est-il fait phagocyter par le marché de l’art ?

Tiré du blogue de l’auteur.

A consulter sur le blog "UneFigueDansLaVitrine"

Une oeuvre de Banksy s’est littéralement auto-détruite vendredi 5 octobre 2018, lors de sa vente aux enchères chez Sotheby’s à Londres. Le dispositif de destruction est revendiqué par l’artiste, qui explique sur son Insta : "Il y a quelques années, j’ai construit en secret une déchiqueteuse dans un tableau. Au cas où il serait vendu aux enchères..." Et il cite Picasso en écrivant que le désir de détruire est aussi un désir créatif ("El impulso de destruir es también un impulso creativo").

Evidemment, gros buzz. On commente beaucoup le geste subversif de ce "street artist" qui, depuis des années, entend dénoncer la société de consommation. Depuis longtemps on n’avait pas vu de confrontation aussi brutale, aussi évidente, entre le marché de l’art et sa critique apparente. 

Mais ceux qui défendent Banksy semblent être surtout, curieusement (mais en fait, ce n’est pas curieux), les personnes qui incarnent la société de consommation. Les galeristes et les amateurs d’art, les familiers du monde culturel, défendent Banksy comme un héros face à la bourgeoisie réactionnaire. Ils le défendent comme le fils prodigue. Pour Nicolas Laugero Lasserre, collectionneur et directeur de l’ICART, "Banksy l’artiste de street art le plus célèbre du monde est définitivement devenu un génie”. Le galeriste anglais Robert Casterline, très amusé, a eu la formule : “Banksy s’est encore moqué du marché de l’art qu’il méprise tellement”. C’est exactement ça : le dispositif de Banksy, fait pour se moquer du marché de l’art, s’inscrit dans le systématisme qui a fait de lui une star du marché de l’art. Et la relative énigme qui l’entoure (sa marque de fabrique consiste à se masquer) le rend encore plus attrayant — c’est un peu le Daft Punk de l’art de rue. 

On touche du pinceau le sujet du décalage entre un produit fabriqué et sa valeur marchande. Ce décalage existe dans le marché de l’art comme nulle part ailleurs. Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, dans leur bouquin Enrichissement. Une critique de la marchandise, ont justement dénoncé le fait que pour réaliser une plus-value marchande efficacement, le capitalisme développe une stratégie de valorisation dans le secteur de l’art, et particulièrement des arts plastiques, où les prix ne sont ni contrôlés, ni fixés.

La démarche critique de Banksy, son intention donc, est une plus-value à ses oeuvres. On admet d’ailleurs que le tableau détruit, avec son cadre déchiqueteur, pourrait valoir encore plus cher ! Cette fois encore, le capitalisme a absorbé sa critique, comme Michel-Edourd Leclerc a recyclé les oeuvres graphiques de mai 68 pour en faire des pubs. 

Banksy, tout en clamant avec une bonne dose de provoc qu’il affronte le Mal, s’est fait phagocyter par celui-là, et c’est finalement ce qu’il arrive à presque toutes les stars de "l’art contemporain subversif" depuis Andy Warhol... Banksy, dont le geste subversif devient un produit mercantilisé, nous apparaît lui aussi, à son niveau, comme un acteur du système qu’il dénonce.

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