Édition du 27 juin 2017

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Asie/Proche-Orient

Quand il s’agit de la Palestine, les libertés sont menacées

Menaces, agressions sans réaction des pouvoirs publics contre des personnes qui dénoncent les violations des droits de l’homme en Palestine, refus, sous couvert d’état d’urgence, par la Préfecture de police de Paris d’autoriser des réunions sur ces sujets, les atteintes aux libertés se multiplient quand on veut aborder le sort des Palestiniens.

Tiré du blogue de l’auteur.

En février 2016, le gouvernement israélien a annoncé froidement qu’il allait mobiliser d’importants moyens pour faire taire ceux qui dans le monde dénoncent sa politique. Une étape importante a été franchie dans ce sens le 6 mars 2017, quand, encouragé par les mesures prises aux Etats-Unis par l’ami et le soutien de Netanyahu, Donald Trump, pour interdire l’entrée des ressortissants de certains pays musulmans, Israël a adopté sa propre interdiction d’entrée des étrangers défendant les droits des Palestiniens. Le Parlement a adopté, en effet, en première lecture une loi interdisant l’entrée dans le pays des étrangers qui appellent au boycott d’Israël ou des colonies implantées illégalement en Cisjordanie. Son but proclamé est de combattre la campagne internationale Boycott Désinvestissement Sanctions (BDS) déclenchée en 2005 à la demande de 172 ONG palestiniennes pour obliger le gouvernement israélien à renoncer à la colonisation. Mais sa conséquence pratique est de rendre impossible tout accès à la Cisjordanie et à Gaza aux étrangers voulant exprimer leur solidarité avec les Palestiniens. C’est une interdiction faite à une population déjà isolée et recluse de recevoir des visites, un cadenas scandaleux de plus pour enfermer les Palestiniens.

Ces mesures ont été aussitôt violemment critiquées par les anticolonialistes israéliens, notamment dans le quotidien Haaretz. L’auteure d’un article, qui enseigne la science politique au Canada, y déclare le 8 mars que cette mesure la « jette dans les bras des partisans de BDS ». Un autre article constate qu’une telle loi ne peut qu’accentuer dans le monde le rejet de la politique du gouvernement israélien et renforcer le mouvement BDS international.

Mais, en France, des officines aux méthodes fascistes étroitement connectées au lobby des colons de l’extrême droite israélienne à l’origine de ce vote se sont fait aussitôt les relais de cette politique. Ils ont publié des menaces contre ceux qui défendent les droits des Palestiniens, en particulier l’Association France Palestine Solidarité (AFPS), sur différents sites internet, en particulier sur ceux d’une soi-disant « Brigade juive » et du groupe paramilitaire d’extrême droite intitulé « Ligue de Défense Juive » (LDJ). La LDJ, favorable à la colonisation et même à l’annexion de la Cisjordanie, a été ces dernières années l’auteur de nombreuses agressions qui ont motivé les demandes répétées de son interdiction. C’est la branche française d’un mouvement créé à New York par le raciste Meir Kahane, classé aux Etats-Unis comme organisation terroriste depuis 2001 à la suite de la préparation d’une double attaque contre une mosquée et contre un membre du Congrès. En Israël, la LDJ est dénoncée vigoureusement par les anticolonialistes. Ces menaces ont été également publiées par le site Coolamnews, qui se présente ainsi : « Composée de journalistes, mais aussi d’un officier de Tsahal et d’un expert en stratégie, la rédaction de Coolamnews vise à amener une actualité israélienne sans filtre aux francophones, sur un plateau », et par un autre site francophone diffusé depuis Israël, JSSNews.

Cette soi-disant « Brigade juive » a lancé un « ultimatum » à l’Association France Palestine Solidarité, publié aussi par la LDJ et par ces deux sites internet. L’AFPS était sommée de cesser sa participation à la campagne BDS le 8 mars, « mercredi matin 8h00 heure d’Israël », sinon « la Brigade juive publiera ce soir, “les noms, adresses, numéros de téléphone des dirigeants et membres du conseil national de l’AFPS” ». On retrouve dans son communiqué des termes dignes des menaces des groupes fascistes des années 1930 ou de l’OAS des années 1960 : « Nous en avons assez de vous voir et de vous entendre. […] Ceci n’est que la première phase… » Son site internet a ensuite publié, le 10 mars, une vidéo avec l’ensemble des coordonnées personnelles en question. La « Ligue de Défense Juive » a fait de même dans une autre vidéo mentionnant les identités, la plupart du temps la photo, ainsi que les adresses et numéros de téléphone personnels de ces militants, mise en ligne sur le site “Vidme” et également reprise par les sites Coolamnews et JSSNews. 

Aussitôt, ces personnes ont reçu des menaces téléphoniques extrêmement violentes, menaces de mort, contre eux-mêmes et contre leurs enfants, menaces de viols, menaces d’incendie leur maison, etc. Le 18 mars, la ligne téléphonique du siège parisien de l’AFPS a été usurpée par un procédé dénommé « swatting », un appel a été émis prévenant le commissariat local qu’un prétendu assassinat y avait été commis, provoquant l’arrivée de policiers qui ont défoncé la porte d’un bureau voisin. En dépit de nombreux dépôts de plaintes (une trentaine de procédures individuelles) et des demandes adressées par l’AFPS aux autorités françaises pour qu’elles interviennent, il n’y a eu aucune réaction de leur part en dehors de réponses dilatoires du ministère de l’Intérieur, se défaussant sur une autorité judiciaire elle-même passive. Si Facebook a fermé la page de la prétendue « Brigade juive », elle en a immédiatement recréé une dont le contenu est tout aussi violent, et son site internet continue à émettre les mêmes insultes et les mêmes menaces, de même que les autres sites mentionnés.

L’inaction des autorités françaises, leur refus, malgré les demandes répétées, de dissoudre une officine aux méthodes fascistes comme la LDJ, ont encouragé ces groupes. Le fait que la France ait criminalisé l’appel au boycott dans le seul cas de l’Etat d’Israël, les déclarations insupportables de Manuel Valls lorsqu’il était Premier ministre assimilant toute critique de la politique des gouvernements israéliens à de l’antisémitisme, ont donné un sentiment d’impunité à des fanatiques qui se croient à l’abri des lois. Depuis 2010, en effet, la France est l’un des rares pays au monde à prévoir des poursuites contre des personnes appelant au boycott de produits israéliens dans le cadre de la campagne internationale BDS. Comme le rappelle un récent communiqué d’Amnesty International, la circulaire ministérielle CRIM-APN 09-900-44 signée en 2010 par Mme Alliot Marie, alors ministre de l’Intérieur, engage les procureurs à poursuivre les appels au boycott de produits israéliens, considérés comme des « délits de provocation publique à la discrimination à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes en raison de leur appartenance à une nation ». En octobre 2015, la Cour de cassation a confirmé la condamnation de quatorze personnes uniquement en raison de leurs actions pacifiques en faveur du boycott des produits israéliens. Des militants du mouvement BDS se sont vu enjoindre par la préfecture de Paris de s’engager par écrit à renoncer à toute promotion d’un tel boycott. La critique d’un Etat ne doit pas être confondue avec l’incitation à la haine et à la discrimination, l’appel pacifique au boycott de ses produits s’inscrit dans la liberté d’expression, reconnue par le droit international. Les autorités françaises doivent abroger cette circulaire Alliot-Marie et faire cesser les poursuites à l’encontre des militants de BDS. Cette abrogation est d’autant plus urgente que cette circulaire sert de justification à des menaces graves à l’égard de militants qui ne font que réclamer à Israël l’application du droit international.

D’autres militants que ceux de l’AFPS ont été visés. En décembre 2016, des jeunes communistes du Val de Marne ont été menacés de mort par ces mêmes extrémistes qui se prétendent défenseurs d’Israël.Le Parisien a rapporté le 24 janvier 2017 que, parmi l’avalanche de messages qu’ils ont reçu sur leur compte Facebook après une action appelant au boycott de produits israéliens, on pouvait-on lire : « un bon communiste est un communiste mort ». Un de leur responsable a reçu une trentaine d’appels sur son portable menaçant de le tuer, de le violer, d’usurper des lignes téléphoniques pour prévenir ses parents de son décès. Une entreprise de pompes funèbres indument sollicitée a envoyé un corbillard pour prendre son corps dans leurs locaux. Une plainte a été déposée, l’enquête n’a pas abouti.

Comme l’indique un communiqué de la Ligue des droits de l’homme, ces groupes « viennent de passer à un stade supérieur ». Un vol d’ordinateur s’est produit le 19 mars dans des conditions qui laissent supposer l’action d’équipes organisées. Le même jour, des extrémistes partisans de la colonisation de la Cisjordanie se sont permis d’adresser des quolibets à la sénatrice Esther Benbassa en marge d’une cérémonie à la synagogue parisienne de la rue de Nazareth commémorant les assassinats commis cinq ans plus tôt à l’école juive Ozar Hatorah à Toulouse, lui reprochant d’avoir fait partie des 154 parlementaires qui ont demandé récemment au président de la République que la France reconnaisse enfin l’Etat palestinien. Le 26 mars, de nouvelles menaces ont été proférées sur internet à l’encontre du président de l’AFPS, Taoufiq Tahani, dont la LDJ s’est permis de revendiquer le vol de « toutes les données personnelles, agendas, contacts téléphoniques, photos et SMS ».

Au lieu de la fermeté nécessaire vis-à-vis des auteurs de cette campagne de haine, les collectivités locales et les pouvoirs publics ont tendance à leur céder en mettant à leur tour des entraves aux initiatives en faveur des droits des Palestiniens. Suite aux demandes de l’ambassadrice d’Israël, une conférence sur l’apartheid israélien qui devait se tenir à l’université de Toulouse dans le cadre de la « Semaine anticoloniale » a été annulée. Des mairies d’arrondissement parisiennes reçoivent des pressions de la part de certains responsables de l’Hôtel de ville de Paris pour ne pas mettre leurs salles à disposition des réunions sur la Palestine. Au prétexte de l’état d’urgence, des salles privées sont soumises à des contrôles drastiques de la part de la Préfecture de police de Paris pour laquelle la « menace de troubles à l’ordre public » est un prétexte facile pour empêcher autoritairement la tenue de réunions sur ces sujets. Le Collectif « Trop, c’est trop ! », fondé par Pierre Vidal-Naquet et Madeleine Rebérioux, en a fait récemment l’expérience, puisque, faute de ce feu vert préfectoral, il n’a pas pu tenir, le 19 mars, la réunion qu’il souhaitait organiser dans une salle parisienne où il avait pourtant, avec aussi d’autres personnalités comme Stéphane Hessel ou Raymond Aubrac, pu tenir, il y a plusieurs années, de multiples réunions.

Mais, face aux menaces des groupuscules liés à ce lobby des colons actuellement au pouvoir en Israël qui n’hésite pas à importer le conflit israélo-palestinien en France, face à ceux qui, au sein des collectivités locales et des pouvoirs publics, cèdent devant son ingérence insupportable, il ne s’agit pas de reculer. Pour sa part, engagé avec d’autres dans une campagne pour la suspension de l’Accord d’association de l’Union européenne avec Israël dans le cadre de BDS, le Collectif « Trop, c’est trop ! » proposera une réunion au lendemain de l’élection présidentielle pour interpeller les candidats aux législatives sur les responsabilités de la France et de l’Europe vis-à-vis de la Palestine.

Gilles Manceron

Gilles Manceron (né en 1946) est un historien français spécialiste du colonialisme français1.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gilles_Manceron

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