Édition du 19 septembre 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

Que dire de l'arrivée en force de Gabriel Nadeau Dubois à Québec solidaire ?

A priori on n’aura pas l’esprit chagrin, ni ne boudera son plaisir : la décision de Gabriel Nadeau Dubois de se présenter comme candidat de QS en remplacement de Françoise David, tout comme sa volonté de devenir co-porte parole de QS, apparaît plutôt comme une bonne nouvelle. En particulier si l’on est membre de QS et qu’on mesure tout ce qu’il reste à faire pour que ce parti parvienne à se faire un peu mieux entendre à l’échelle du Québec tout entier. Il n’en demeure pas moins que cette arrivée en force pose bien des questions... et qui sont loin d’être anodines.

Certes l’annonce a été bien orchestrée et elle n’a pas manqué d’avoir des effets immédiats : plus de 1000 nouvelles adhésions ont — semble-t-il— été enregistrées le jour même (soit 10% du membership, ce qui n’est pas rien), et l’enthousiasme pouvait se lire sans embage sur bien des comptes facebook de militants ou militantes QS de la première heure. Quant aux réactions de la classe politique —en particulier péquiste— elles montrent bien que l’on n’est pas sans craindre en haut lieu le pouvoir d’attaction politique que peut représenter un tel personnage, lui qui, il y a 5 ans, incarnait avec tant d’aplomb l’esprit rebelle de l’aile la plus audacieuse du printemps Érable.

Pour QS il s’agit donc —pourrait-on dire— d’une "bonne prise", et l’on peut ici songer à tout ce patient et long travail d’approche mené par ceux et celles qui dans l’ombre ont préparé son arrivée à QS.

Un pont d’or ?

Mais justement, voilà que surgit un premier doute : pourquoi avoir proposé à GDN, un tel pont d’or, en lui permettant de faire en quelque sorte "d’une pierre deux coups" ? Passe encore un poste de candidat dans un comté de choix comme Gouin (un bon moyen de faire ses classes après tout !), mais en plus, on y ajoute rien de moins que le poste de co-porte-parole ! Or il est impossible d’imaginer que dans des discussions préparatoires, la direction de QS n’ait pas elle-même —à sa manière— pavé la voie à une telle proposition.

Il est vrai que le moment parait bien choisi avec le changement de garde annoncé à travers les départs de Françoise David et Andrès Fontecilla, et l’on arguera qu’il faut savoir saisir la conjoncture au vol en prenant des risques, mais il n’en reste pas moins que ce changement mené par le haut et que l’on a cautionné à portes fermées lors de rencontres préalables, n’est pas sans conséquences : voilà qu’on donne à quelqu’un qui n’a jamais milité à QS, n’a pas participé à sa construction, à ce patient travail collectif de construction, de délibération et d’échange (ayant fait ce qu’est devenu QS), qui s’en est même défié (comme organisation partisane) pendant longtemps, voilà donc qu’on lui donne un formidable pouvoir d’orientation qui n’a malheureusement rien de très démocratique et qui pourrait être à l’avenir lourd de conséquences.

Et quand on regarde le blogue personnel GDN2018 que Gabriel Nadeau Dubois vient de lancer –avec ses 3 axes (Amener de nouveaux visages, Unir des forces, renouveler des stratégies)— on ne peut que se demander –de manière un peu troublante— au nom de qui parle-t-il exactement ? De lui-même ? De QS ? À se demander même ici si le « moi-je » n’a pas la malencontreuse tendance à vouloir primer sur le "nous", un "nous"qui à QS —nouveau parti de gauche soucieux de pluralisme démocratique !— garde toute son importance ? 

Rien d’acquis

Au regard de la crise de la représentation politique que nous connaissons et qui fait ailleurs si facilement le lit du « populisme », et à l’aune des velléités tant de fois réaffirmées de QS de « faire de la politique autrement », on ne peut dès lors que s’interroger sur l’empressement de certains à vouloir aussi facilement remettre le destin d’un parti comme QS dans les mains d’une personnalité connue d’abord pour son fort capital médiatique. Et sur tous les risques que cela peut impliquer à l’avenir. A fortiori si l’on souhaite que QS reste ce parti anti-système, ce parti de la rue et des mouvements sociaux, ce parti animé par les principes d’une démocratie vivante capable de s’approfondir chaque fois plus.

À sa manière et en partant de préoccupations parallèles, Jonathan Folco semble partager le même constat : « En fait, ce que j’ai appris en politique, et c’est un peu inéquitable et tragique, c’est que ce n’est pas en devenant un-e militant-e fidèle de son parti qu’on finit par devenir candidat-e ou porte-parole ; quand un parti grossit et gagne en force, il y a une plus forte pression pour que des personnes dotées d’un capital politique ou médiatique se joignent à nos rangs, et donc que des candidatures externes au parti arrivent en quelque sorte "parachutées" dans les postes clés de l’organisation »

Il ajoute cependant, après avoir rappelé la confiance qu’il garde toujours en GDN, qu’il faut « ici avoir des règles claires, des principes et des valeurs fortes, pour s’assurer de limiter l’opportunisme de certaines personnes qui pourraient vouloir profiter de l’action politique pour leur simple image ou intérêt . [1] ».

La flamme démocratique

On pourrait dès lors ajouter que dans le contexte d’échanges et de débats, passablement agité que QS va connaître les prochains mois, c’est peut-être là la première chose que les militantes et militants de QS devraient faire : ne rien tenir pour acquis, ne rien considérer comme allant de soi, y compris en termes de choix et d’élection de co-porte parole ; mais au contraire saisir la balle au bond et en faire l’occasion d’un véritable débat au sein de QS, un débat en profondeur qui permettrait de clarifier le type de porte-parole que l’on désire aujourd’hui à QS ainsi que les grandes orientations qu’il devrait privilégier une fois élu.

N’est-ce pas ce qui permettrait de maintenir vivante la flamme démocratique qui ne doit cesser d’animer et de réchauffer de ses exigences un parti de gauche comme QS ?

Pierre Mouterde
sociologue, essayiste


[1Nous ne ferons pas ici de la politique fiction comme tend à en faire Jonathan Durand Folco dans son dernier blogue Ekopolitica, en ré-installant dans le cadre québécois, pour en faire une grille de lecture apparemment éclairante, toutes les catégories conceptuelles utilisées par le sociologue argentin Ernesto Laclau : logique populiste ; rupture anti élite, etc. Et en s’enthousiasmant à l’avance sur l’hypothétique "équipe du tonnerre" de GDN qui va ouvrir ainsi un nouveau scénario politique du Québec. Non pas qu’il ne faille pas apprendre à anticiper ce qu’il risque d’arriver en termes politiques au Québec ; mais Jonathan a ici le penchant discutable de présenter comme étant inéluctable et allant de soi, ce qui n’est seulement que de l’ordre du possible et de l’hypothèse d’école (un des scénarios envisageables) et qui résultera —pour une bonne part tout au moins— de rapports de force comme de luttes qu’il reste encore à mener au sein même de QS.

Pierre Mouterde

Professeur de philosophie au Collège de Limoilou. S’est spécialisé à l’occasion de fréquents voyages de recherche, dans l’étude des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Auteur notamment de Repenser l’action politique de gauche -Essai sur l’éthique, la politique et l’histoire (Écosociété, 2005), et de Quand l’utopie ne désarme, les pratiques alternatives de la gauche latino-américaine (Ecosociété, 2002). Voir son site web et blogue : http://lestempspresents.com/Les_temps_presents/accueil.html
pierremouterde@lestempspresents.com

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