Édition du 19 juin 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

États-Unis

Qui donc le protectionniste Trump protège-t-il au juste ?

Les tarifs imposés par le Président Trump ont pour objectif d’augmenter les profits de compagnies de certains secteurs industriels aux dépens des autres. La gauche n’a rien à gagner dans cette bataille.

Robert A. Bleckeri
Jacobin Magazine 21 mars 2018
Traduction, Alexandra Cyr

Les politiques commerciales nationalistes annoncées par le Président Trump, qui incluent les tarifs imposés récemment sur l’acier et l’aluminium importés, ont suscité des débats à gauche. Durant des années, les progressistes ont affirmé que la mondialisation néo libérale détruisait des emplois et aggravait les inégalités aux États-Unis et dans le monde. Si c’était vrai, pourquoi ne serait-il pas raisonnable de protéger les industries nationales telles que l’acier et l’aluminium où tant d’emplois ont été perdus ? Au-delà de toutes les autres objections au Président Trump, est-ce que les progressistes ne devraient pas adhérer aux politiques nationalistes puisqu’elles devraient aider les travailleurs industriels à récupérer des emplois et de (bons) salaires ?

Les critiques progressistes envers la mondialisation et les traités commerciaux ont reçu de nombreuses confirmations dans de récentes études par des économistes renommés.es. David Autor et Daron Acemoglu du MIT avec d’autres auteurs.es ont trouvé des bases statistiques solides qui confirment que le « choc » de l’augmentation des importations chinoises a provoqué une perte massive d’emplois (jusqu’à 2,4 millions). Elle a aussi provoqué une sérieuse baisse de salaire, particulièrement chez les moins éduqués.es. Ils ont démontré que les importations chinoises avaient affecté les travailleurs.euses au-delà des industries manufacturières qui sont directement en compétition avec ces importations. Ceux et celles du secteur des services qui desservent les localités du pays (ont été touchés.es) comme chez les sous-traitants du secteur industriel. Robert E. Scott de l’Economic Policy Institute parle d’un plus grand déplacement d’emplois que celui provoqué par le déficit des États-Unis avec le Mexique et la Chine. Quels que soient les estimés évoqués, les avocats.es du libre-échange, qui ont ignoré ou nié ces énormes coûts sociaux, ont clairement provoqué la vague anti libre-échange qu’ils reçoivent en plein visage en ce moment.

Mais l’économie a tellement changé depuis les beaux jours de l’industrie lourde américaine que l’augmentation des tarifs actuels ne ramènera pas la plupart des emplois qui ont disparu au fil des ans. Notons d’abord que les accords commerciaux ne sont qu’un facteur du développement de la mondialisation. Des réductions significatives des coûts de transport par containeurs, la croissance des communications grâce aux nouvelles technologies et le développement économique dans d’autres pays, comme la Chine et beaucoup d’autres, en sont aussi des causes importantes et ne pourront pas être renversées.

De plus, des productions comme celle de l’acier n’ont tout simplement plus besoin du niveau de main-d’œuvre qui était nécessaire dans le passé. Il y a 30 ans, il fallait 200,000 travailleurs pour produire environ 80 millions de mètres cubes d’acier par année. Depuis quelques années, il n’en faut plus que 85,000. Dans cette industrie, la productivité a plus que doublé. La plupart des pertes d’emplois dans ce secteur n’est pas due aux importations, mais à l’amélioration des technologies, principalement l’automatisation, et à des restructurations reposant sur de petites installations qui s’approvisionnent de déchets recyclés. Limiter les importations ne pourra donc que ramener une petite fraction des emplois perdus.
Si les États-Unis interdisaient toute importation d’acier demain matin, la production locale devrait augmenter du tiers pour satisfaire à la demande et même si les emplois augmentaient d’autant dans le secteur, ce qui est loin d’être certain, cela ne représenterait qu’environ 28,000 nouveaux emplois. Ce serait une goutte d’eau dans l’océan, en regard des emplois perdus dans cette industrie. Depuis 1980, plus de 100,000 emplois l’ont été et plus ou moins 500,000 depuis le milieu des années 1960. C’est bien simple : augmenter les tarifs sur les importations d’acier ne ramènera pas le passé, du temps où la production d’acier générait beaucoup plus d’emplois.

Il faut dire que l’acier constitue une exception notable à ce chapitre. Le commerce (mondialisé) a joué un rôle beaucoup plus important pour les pertes d’emplois dans d’autres industries, comme le vêtement et l’automobile. (Mais dans l’acier), la protection est peu susceptible de déclencher un retour en arrière.

Il est aussi vrai que le commerce mondial de l’acier souffre d’un problème chronique de surproduction et que la Chine en est largement responsable. Elle a considérablement augmenté sa production qu’elle subventionne largement. D’autres pays jouent aussi un rôle à cet égard. Il en est résulté une pression à la baisse du prix de l’acier qui a mis beaucoup d’entreprises en difficulté, parfois jusqu’à la faillite, aux États-Unis et dans d’autres économies ouvertes. À moins que cette politique n’exempte beaucoup de pays (producteurs), les augmentations de tarifs sur les importations d’acier toucheront surtout les économies du Canada et de l’Union européenne qui ne subventionnent pas leurs aciéries et quelques autres pays accusés de concurrence déloyale, comme la Russie et le Brésil. Les États-Unis n’ont importé que 3 % d’acier chinois en 2017, soit une baisse de 6 % par rapport à 2015. Toutes les nations touchées par les hausses pourraient s’unir et tenter de négocier avec la Chine dans le but de contenir sa capacité de production excessive, comme le soutient Robert E. Scott.

Une stratégie qui n’en est pas une

Si l’objectif est de faire baisser le déficit américain, la meilleure approche serait de travailler à la baisse de la surévaluation du dollar américain. Elle handicape les exportateurs et encourage les importations. Adopter des hausses de tarifs qui ne bénéficient qu’à certaines industries se fait aux dépens des autres. Selon les lois internationales, il est aussi possible d’imposer des droits de douane, à la condition qu’ils ne fassent pas de discrimination entre des industries ou des pays, pour agir sur la balance des paiements. J’ai défendu de telles mesures pour faire baisser la valeur du dollar et ainsi, aider les pays qui produisent des surplus, comme la Chine, à élargir leur demande intérieure. Les droits sur l’acier ne vont pas dans ce sens.

Pour justifier cette politique, l’administration Trump a déterré les vieilles pratiques du temps de la guerre froide. Une loi de 1962 donnait au Président la capacité presque sans réserve d’imposer des tarifs en évoquant la sécurité nationale. L’argument ne vaut guère maintenant. Les industries américaines d’acier et d’aluminium peuvent produire suffisamment pour ne pas mettre la nation en crise. D. Trump a déjà exempté temporairement le Canada et le Mexique (de ces droits) et il s’en sert comme outil dans la renégociation de l’ALÉNA pour amener ces pays à consentir à ses demandes. Il a aussi offert à d’autres pays ces exemptions dans la mesure où leur réplique est du même calibre. Si l’objectif est véritablement de remettre en selle l’industrie américaine de l’acier pour éviter une crise de la sécurité nationale, on voit mal comment la hausse ou la baisse des tarifs, au gré des caprices du Président et du résultat d’autres négociations, encourageraient les aciéries à investir à long terme dans de nouvelles installations.

Il ne faudrait pas non plus accorder trop de crédit aux prédictions des avocats.es du libre-échange à l’effet que les hausses de tarifs de l’acier élimineront un grand nombre d’emplois dans les industries, comme l’automobile ou la construction, qui utilisent l’acier (dans leur production). Il est vrai qu’il y a beaucoup plus d’emplois dans ces secteurs que dans la production de l’acier comme tel mais, il est probable que les répercussions y seront sans doute limitées. Le prix des biens fabriqués ne peut pas augmenter de 25 % comme le suggèrent les nouveaux droits. Il se peut que les prix augmentent et que les marchandises deviennent moins compétitives ; cela ferait augmenter les importations dans certains secteurs. Mais si on produit plus d’acier au pays, cela pourra accroître le nombre d’emplois dans d’autres industries qui approvisionnent la fabrication de l’acier. Les localités proches des aciéries en profiteront et cela pourra diminuer les pertes d’emplois dans d’autres secteurs. De toute façon, l’emploi dans ces secteurs repose bien plus sur la demande pour les produits que sur les changements de coûts de l’acier.

Il n’est pas du tout certain que nous nous dirigions vers une « guerre commerciale ». Les défenseurs du libre-échange sont hystériques quand ils prétendent que ces augmentations des droits de douane vont provoquer des ripostes de la part des autres pays. Les pays étrangers savent comment le système politique américain fonctionne. Ils menacent les États-Unis de représailles en imposant des droits de douane sur des produits fabriqués dans des États sensibles politiquement, comme les motos du Wisconsin, l’État du Président de la Chambre, M. P. Ryan, le bourbon du Kentucky, l’État du président du Sénat, leader de la majorité, M. McConnell. Mais pour le faire légalement, ils devront demander à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) de déclarer que les droits qui leur sont imposés par les États-Unis sont illégaux ou encore déclencher des investigations sur la sécurité des tarifs. Les deux opérations prendront du temps. Les exportateurs.trices américains.es pourront souffrir de cette nouvelle situation, surtout si les pays étrangers imposent effectivement des droits de douanes sur les exportations les plus importantes, comme le maïs et l’aéronautique. Pour le moment, les droits imposés par D. Trump ne touchent qu’une petite fraction des importations américaines ; nous sommes donc très loin d’une guerre commerciale tout azimut.

Tout compte fait

Un des effets de cette politique est clair : dans la mesure où les prix de l’acier augmenteront, les marges bénéficiaires des compagnies installées sur le territoire américain vont augmenter également. Mais elles n’ont aucune obligation de majorer les salaires de leurs employés.es ni d’investir dans de nouvelles usines au pays. Le Secrétaire au commerce, M. Wilbur Ross, et le conseiller auprès de Président, M. Dan DiMicco, sont aux anges : leurs amis.es et les criminels.les vont rafler la part du lion des profits. Pendant que les compagnies qui achètent l’acier, dont les entreprises de construction et les manufacturiers d’équipements, feront face à des augmentations de coûts qui vont réduire leurs marges bénéficiaires. C’est une bataille entre des industries aux intérêts rivaux ; les progressistes ne devraient pas y prendre parti.

Pis encore, cette politique sur les droits de douane n’est absolument pas accompagnée de stratégies industrielles de revitalisation ou de développement régional pour les secteurs qui seront les plus touchés par le commerce (international) et les délocalisations. En dehors de la politique des droits de douane, les seules stratégies offertes par l’administration Trump sont celles de la baisse d’impôts pour les entreprises et pour les riches et la dérégulation étendue à tous les secteurs imaginables : les normes du travail, la sécurité des consommateurs.trices, la protection de l’environnement, etc. etc. Au mieux, nous avons là la recette pour la création d’emplois à bas salaires avec des conditions de travail sans sécurité, destructeurs de l’environnement et avec des effets sur la santé.

Une véritable politique de revitalisation industrielle est exactement le contraire de celle que nous donne l’administration Trump. Pour développer les industries du futur, le gouvernement doit investir des ressources significatives dans la recherche en technique, dans l’éducation scientifique et dans la formation de la main d’œuvre. Le pays a besoin d’investissements publics massifs dans les infrastructures, un financement de milles milliards de dollars par le fédéral, sans toutefois refiler la facture aux États et aux gouvernements locaux et en ne privatisant pas ces installations comme le propose l’administration Trump. Les États-Unis doivent s’impliquer dans les problèmes de réchauffement climatique en développant les énergies renouvelables, dont le solaire et l’éolien pour remplacer les combustibles fossiles. Ils doivent aussi inverser la lutte de classe actuelle qui distribue les revenus à ceux et celles au sommet où le pouvoir est concentré dans les mains de multimillionnaires. Tout bien considéré, ce genre de politiques créerait beaucoup plus d’emplois que la hausse des tarifs, y compris dans le secteur de l’acier, et apporterait des entrées significatives.

Diverses versions de ce genre de programme ont été défendues par un certain nombre d’économistes progressistes et de commentateurs. On y trouve Dani Rodrik, économiste de l’université Harvard, Joseph Stiglitz, prix Nobel et journaliste spécialisé en économie et le professeur Robert Kuttner de l’Université Brandeis. Ils ne sont pas tous sur la même longueur d’onde. M. Kuttner est plus enclin à agir sur les conditions du commerce que M. Stigliz et M. Rodrik se situe entre les deux. En l’absence d’une telle politique, les progressistes ne doivent surtout pas se jeter dans les bras de D. Trump, en soutenant celle (de la hausse) des tarifs introduite sous de fausses représentations de sécurité nationale. Il s’agit d’une politique réactionnaire qui va totalement à l’encontre des intérêts de la classe ouvrière.

En prétendant que les barrières tarifaires ne toucheront que certains secteurs industriels et que combinées à des baisses d’impôts, à des dérégulations et à l’augmentation de la production des énergies fossiles, vont revigorer l’industrie américaine, D. Trump n’offre que de faux espoirs. Cela ne recréera pas non plus le genre d’emplois manufacturiers bien payés qui abondaient dans le passé. C’est une illusion, un piège qui est aussi destructeur pour la planète. Nous devons réviser les accords commerciaux pour qu’ils ne favorisent pas les droits des entreprises aux dépens des ceux des travailleurs.euses et ne renforcent pas le monopole des compagnies qui détiennent les brevets et les droits d’auteur. Nous devons nous munir de politiques monétaires qui maintiennent le dollar à un niveau acceptable pour que sa surévaluation n’ajoute pas au déficit.

Les progressistes n’ont pas à aimer le libre-échange ou à abandonner leurs critiques envers le néolibéralisme et la mondialisation. Ils doivent comprendre que la réponse de D. Trump, avec la hausse des droits de douane, n’est pas la bonne.
Notes
1.- Professeur d’économie à l’American University de Washington D.C. et chercheur associé à l’Economic Policy Institute.

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