Édition du 14 novembre 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Plateforme électorale Solidaire et projet de société aux oubliettes

Raccourci pseudo-radical et nationaliste de fusion avec Option nationale

Officiellement la vedette du congrès Solidaire du début décembre devrait être la plateforme électorale. La lecture des médias, y compris de Presse-toi-à-gauche, l’organe officieux du parti, révèle que toute l’attention se concentre sur la fusion au-pas-de-course avec Option nationale. Le responsable national aux communications du parti et co-dirigeant du site officieux invite à la violation des statuts et du programme [1] au nom des « circonstances actuelles » [2]. Le commentateur attitré du site se demande pourquoi « une entente si nécessaire suscite autant d’opposition  » [3] D’affirmer un prétendant au poste de responsable aux orientations : « ...les avantage de la fusion entre Québec solidaire et Option nationale sont nettement supérieurs aux quelques efforts demandés pour y arriver. » [4] On entrevoit qu’avec un pareil cynisme la défense et la promotion du programme sont vouées aux gémonies, qu’elles continueront d’être sacrifiées sur l’autel de l’« efficace » électoralisme. La fusion avec un parti ultra-marginal, symbolique prétendent certains, serait devenue la potion magique pour que Québec solidaire cesse d’être «  éternellement marginal ». N’est-ce pas plutôt la grande illusion pour ne pas « oser » l’audace, toute proportion gardée, d’une Valérie Plante dont bien sûr il ne faut pas pour autant faire son pain béni.

Bye-bye projet de société

Heureusement, l’actuel responsable aux orientations, en dissidence de la direction nationale, rappelle que Québec solidaire est clairement indépendantiste depuis le début et que sa stratégie de la constituante est rigoureusement démocratique. Ce qui inévitablement, doit-on ajouter, provoque une tension étant donné l’actuel appui minoritaire à l’indépendance, tension qui ne se résout pas par le Deus ex machina d’une antidémocratique assemblée constituante indépendantiste à froid que veut imposer au prochain congrès le tandem de la fusion. Comme l’avance ce responsable, pour résoudre la contradiction, « ...sous le titre Un pays de projet, nous énumérons clairement les avantages d’accéder à l’indépendance. [...] Pour rallier une majorité populaire, Québec solidaire mise depuis sa fondation sur son projet de société. » [5]... projet de société qu’il ne précise malheureusement pas. Ce responsable, cependant, se trompe quand il affirme que le seul bavardage y suffira. Il faudra toute la force de la rue. L’assemblée constituante ne peut être que le moment institutionnel de la grande mobilisation de la rupture indépendantiste. La stratégie Solidaire c’est d’abord la stratégie pour susciter cette mobilisation laquelle ne peut être autre chose que le projet de société, concrètement articulé, de rupture avec le capitalisme néolibéral [6].

On constate que la presque totalité des participants au débat — notons une seule participante qui voit l’indépendance comme du court-termisme électoraliste aux dépens de l’unité pan-canadienne pour combattre des enjeux globaux [7] alors que l’indépendance vise à mettre en échec l’oppression nationale pour justement arriver à cette unité — balaie du revers de la main toute la question du projet de société alors que la plateforme est le plat principal du prochain congrès. Cette mise au rancart de la question sociale étonne de la part d’un (du ?) représentant d’Alternative socialiste [8], pourtant queue par dessus tête dans la lutte syndicale, qui s’enfirouape dans le byzantinisme formel pour ne pas prendre parti. Cette disjonction entre la question nationale et la question sociale, presque totale, est le signe probant d’un engoncement social-démocrate qui sépare par une muraille de Chine le socio-économique et le politique au point de réduire ce dernier à « la » politique (partisane), chemin royal vers l’électoralisme, et la stratégie à un processus institutionnel de paradoxale rupture dans la continuité.

Tirer les leçons de la victoire de Projet-Montéal, si petit bourgeois soit-il

Il faudrait tirer les leçons de la victoire de Projet-Montréal (et de la stagnation du parti lors de l’élection partielle de Louis-Hébert). Oui, il y a eu l’entrain de leur campagne et a contrario pour leur adversaire. Oui, il y a eu une sympathie pour les candidates femmes, et pas seulement à Montréal, peut-être en contrepartie du scandale du « #moiaussi ». Mais il y a surtout eu un parti pris prioritaire concret, clair et martelé pour le transport collectif (ligne métro rose, 300 autobus) et actif [9]. Il était irrécupérable par l’adversaire et il déstabilise maintenant les gouvernements supérieurs [10]. Ce parti pris a ouvert la porte à l’enjeu de la gratuité [11], occasion que n’a guère saisie la direction Solidaire traumatisée par sa radicalité mobilisatrice. Cependant, soyons sans illusion. Ligne rose et tutti quanti s’enliseront dans les méandres du financement... à moins qu’une mobilisation populaire vienne à la rescousse... ce qui serait plus facile avec le « Grand virage » de Coalition climat Montréal [12]. Tout de même, cette affirmation forte pour le transport public contraste avec la mise en vedette du salaire minimum à 15$ l’heure par la direction Solidaire, aussi soutenue par le PQ même sans enthousiasme, et politique officielle des Libéraux ontariens à laquelle la gent capitaliste se ralliera tôt ou tard [13], sauf s’il y a baisse des prix. En plus, le 15$ permet à la bureaucratie syndicale de dorer l’amère pilule de la concertation qui a conduit à la débâcle du dernier Front commun [14]. Cette campagne pour le 15$ est autant une nécessité tactique qu’un piège à ours stratégique.

Projet-Montréal, à son niveau municipal de grande ville avec ses limitations budgétaires et légales et dans le cadre d’un parti de la petite bourgeoisie technocratique dirigé depuis peu par son aile gauche, a su mordre jusqu’à la moelle dans l’os des préoccupations populaires. À l’heure des catastrophes climatiques médiatisées de cet été, d’une insupportable congestion urbaine, d’un après choc d’austérité le tout contrasté par un envers de la médaille de quasi plein emploi bonifiant les surplus budgétaires du gouvernement québécois, la population veut un réinvestissement social qui soit écologique au sens large d’améliorer la qualité de la vie. Au niveau national et dans une perspective indépendantiste, ce succès électoral inattendu et rafraîchissant signifie une attente d’une politique de plein emploi écologique [15]. C’est exactement la voie contraire qu’a prise la direction Solidaire en évacuant de son projet de plateforme électorale 2018 les points écologiques radicaux votés ou confirmés par le congrès de révision du programme du printemps 2016 [16]. Même si la direction a procédé à la va-vite pour nuire à la possibilité d’amendement, les groupes se réclamant de l’anticapitalisme, en particulier celui s’arrogeant le nom de « réseau écosocialiste » [17], se sont vautrés dans la passivité et dans le silence d’un opportunisme crasse en laissant passer leur tour.

Derrière l’oxymoron faux radical de la fusion, le spectre de l’alliance nationaliste

Conscients de ce déficit de radicalisme à l’heure où de vieux politiciens sociaux-démocrates à la Sanders et Corbyn en ont démontré le potentiel électoral, certains intellectuels organiques de la gauche Solidaire ont compris la nécessité de se draper dans le faux radicalisme de l’unilatéralisme indépendantiste qu’apporterait une fusion avec Option nationale [18]. Cela s’appelle confondre des vessies et des lanternes.

La droite souverainiste catalane, à la tête du processus indépendantiste mais auparavant championne de l’austérité, a crû que sa déclaration unilatérale du 27 octobre suffirait. Le centre-gauche l’appuyait et même la partie indépendantiste de la gauche anticapitaliste lui poussait dans le dos. La mobilisation populaire appuyée sur des organisations de masse et des comités de base avait permis la victoire référendaire. On constate aujourd’hui les résultats désastreux [19]. Si la sévère répression à la mode franquiste a suffi à provoquer l’ire indépendantiste des « de souche » catalans, prolétariat et petite bourgeoisie confondus, l’absence d’un projet de société ne rallie pas à la cause une bonne moitié du peuple catalan. Cette bonne moitié inclut la majorité du prolétariat manufacturier et des services non publics, lequel prolétariat est issu en grande partie de l’immigration interne et externe. Il comprend même une partie significative de la gauche radicale à la tête de la municipalité de Barcelone qui, à tort, fait le service minimum.

Démocratiquement, la proposition de fusion avec Option nationale est un coup de Jarnac contre le programme et contre les statuts. Politiquement, elle s’avère une manœuvre de diversion pour éviter l’alternative du projet de société radicale du plein emploi écologique tout en prétendant à l’oxymoron du radicalisme institutionnel qu’est l’unilatéralisme constitutionnel. Et en sous-main, on voit bien encore une fois réapparaître le spectre trois fois rejeté de l’alliance nationaliste.

Marc Bonhomme, 11 novembre 2017

www.marcbonhomme.com ; bonmarc@videotron.ca


[1Hassoun Karam. Interprétation d’une légitimité. Presse-toi-à-gauche, 31/10/17

[2André Frappier, La fusion QS ON pose la question de la croissance d’un pôle politique à gauche, Presse-toi-à-gauche, 7/11/17

[3Pierre Mouterde, Pourquoi une entente si nécessaire suscite autant d’oppositions ?, Presse-toi-à-gauche, 7/11/17

[4Benoît Renaud, La fusion QS-ON et la mutation du paysage politique, Presse-toi-à-gauche, 7/11/17

[5Jean-Claude Balu, Une stratégie indépendantiste cohérente depuis 2006, Presse-toi-à-gauche, 7/11/17

[6Marc Bonhomme, Le projet de plateforme Solidaire rate la cible du projet de société. Mais toute l’attention va à Option nationale, piège nationaliste, Presse-toi-à-gauche, 19/09/17

[7Céline Hequet, La fusion QS-ON : une bonne ou une mauvaise chose pour les solidaires ?, Ricochet par Presse-toi-à-gauche, 12/10/17

[8Raphaël Langevin, QS/ON : Réussir la fusion, oui, mais à quel prix... ?, Infolettre d’Alternative socialiste par Presse-toi-à-gauche, 7/11/17

[9Voir sur mon site, L’appel d’air des élections municipales pour le transport public gratuit, 17/10/17. On y notera cependant la critique implicite de la ligne rose comme du train aérien REM, cadeau à « l’industrie de la corruption » et à l’automobile-camion à qui on abandonne le transport de surface. Un transport collectif populaire serait le « Grand virage » (note 11) vers les beaucoup moins dispendieux corridors d’autobus et les tramways.

[10Guillaume Bourgault-Côté, Les leçons de politique de Valérie Plante, Le Devoir, 11/11/17. On n’en revient pas de constater que Libéraux, CAQ et PQ aient parfaitement compris la centralité du programme comme principale leçon mais pas Québec solidaire qui ramène tout à une question de régions et surtout d’organisation.

[11Bertrand Schepper, Institut de recherche et d’information socioéconomique (IRIS), Le transport en commun gratuit pour Montréal, 09/17

[12Luc Gagnon et Jean-François Boisvert, Place au Grand Virage, Le Devoir, 25/06/16

[13Le capital, sauf celui dinosaurien, a compris qu’avec les croissantes inégalités il danse sur un volcan politique. Il a compris qu’économiquement l’enlisement dans le crédit jusqu’au cou, générateur de crise systémique comme en 2008, enraye la demande solvable. Astucieusement, il a aussi compris que la hausse du salaire minimum frappe davantage, toute proportion gardée, la PME que le grand capital transnational, et au sein de celui-ci plus le grand capital commercial que celui manufacturier.

[14La manifestation intersyndicale de la mi-octobre à Montréal pour le 15$ était une farce de désorganisation et de démobilisation (200 à 400 personnes).

[15En annexe, on trouvera le canevas de ce que pourrait être une plateforme de plein emploi écologique.

[16Voici ces points : « Afin de rattraper le retard accumulé par rapport à nos engagements internationaux et afin de contenir la hausse moyenne de la température mondiale à 1,5 degrés Celsius, il faut accélérer la transition énergétique vers un maintien du statu quo : S’opposer aux Bourses du carbone qui sont des outils d’enrichissement des multinationales, et qui risquent de devenir un nouvel instrument spéculatif. Rejeter les fausses solutions techniques qui n’engagent pas de réelles réduction d’émissions des gaz à effet de serre (les agrocarburants, la géo-ingénérie, le stockage du carbone, etc.). S’opposer aux taxes sur le carbone qui frappent surtout les pauvres »

[17Voir mon analyse de leur récente brochure sur mon site : « Brochure du « Réseau écosocialiste »... qui oublie l’écologie »

[18Benoît Renaud, Unilatéralisme et souveraineté populaire, Presse-toi-à-gauche, 31/10/17 et Ronald Cameron, Denis Monière et la déclaration unilatérale d’indépendance, Presse-toi-à-gauche, 22/10/17

[19Josep Maria Antentas interviewé par Dan La Botz, Whither Catalonia ? An interview - On the struggles in Catalonia and the Spanish State, New Politics par ESSF, 8/11/17 : « Depuis la proclamation de la République espagnole le 27 octobre, le gouvernement catalan était totalement paralysé. Il n’a jamais pensé que les choses iraient si loin et ne prévoyait pas d’aller au-delà d’une déclaration symbolique. » (ma traduction)

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