Édition du 19 septembre 2017

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Québec

Radio-poubelle et attentat à la mosquée : tout est en place pour un prochain massacre

À la suite de l’attentat au Centre culturel islamique de Québec le 29 janvier dernier, une puissante vague de sympathie envers la communauté musulmane s’est manifestée. Mais la Coalition sortons les radio-poubelles de Québec est navrée de vous annoncer que la trêve est déjà terminée.

Une version très légèrement modifiée de cet article a été publié dans la revue À Babord no 69, maintenant disponible en kiosque.

Tiré du site Sortons les radio-poubelles.

Alors qu’ils et elles sont conspués par de nombreux chroniqueurs depuis des années, les Québécois·es de confession musulmane ont connu un rare moment de paix et de sollicitude dans les jours suivants l’attentat. Les honnêtes gens ont démontré de la sympathie à leur égard ; l’islamophobie a pris un break. Si nous avons été ravi·e·s de voir l’empathie et la solidarité renouvelées envers la communauté musulmane, nous aurions aimé voir ces émotions se manifester dans la population avant le drame.

Nous publions régulièrement des extraits radio visant à relever et à dénoncer l’homophobie, le sexisme et le racisme exprimés dans nos médias. Or, les extraits les moins partagés, ceux qui soulèvent le moins d’indignation des internautes, ce sont les propos islamophobes. Pourtant, ce n’est pas ça qui manque. La radio-poubelle multiplie les déclarations teintées de préjugés grossiers, de haine et de désinformation sur l’islam et les musulman·e·s.

Voici un exemple pour illustrer cette indifférence gênée : le 21 juin 2016, la Coalition publiait un article sur les propos d’Éric Duhaime qui ridiculisait le dépôt d’une tête de porc ensanglantée à la porte du même Centre culturel islamique de Québec visé en janvier. Il s’agissait d’une menace macabre, mais Duhaime avait affirmé qu’il s’agissait là plutôt d’une « bonne blague ». Cet article sera 7 fois plus lu durant les 2 semaines qui ont suivi l’attentat que pendant les 7 longs mois précédents.

Bref, les propos islamophobes passent souvent dans l’indifférence assez générale de la population, qui ne se sent pas concernée. Piétiner les petits, c’est triompher sans péril.

Mea culpa de Sylvain Bouchard

Soulignons que dans la foulée de l’attentat, la vague de sympathie s’est rendue si loin qu’elle a même atteint les radios-poubelles. Leurs orteils, à tout le moins.

L’animateur du FM93 Sylvain Bouchard a ainsi fait une sorte de mea culpa. Il a avoué avoir « manqué à son devoir » de dialoguer avec la communauté musulmane. Cette demi-excuse aurait été plus honnête s’il s’était excusé pour ses propos islamophobes passés. Par exemple, lorsqu’il affirmait que le père du petit Aylan Kurdi – mort noyé en septembre 2015 en tentant de traverser la Méditerranée – était l’unique responsable la mort de son fils, et que la seule raison pour laquelle il voulait aller en Europe était pour se faire refaire les dents. Ou alors que les femmes voilées n’en ont rien à faire de tuer du monde lorsqu’elles conduisent. Ou encore qu’il faut interdire l’immigration provenant des pays musulmans.

Que dire de toute la clique de politiciens venus jurer qu’ils rejetaient l’islamophobie ? Le député libéral fédéral Joël Lightbound est allé jusqu’à demander pardon pour avoir observé « l’ostracisation et la stigmatisation » de la communauté tout en concluant par cette promesse : « plus jamais ».

Plusieurs politiciens et journalistes rejoindront d’ailleurs la communauté musulmane dans la critique de la radio-poubelle. L’ex-agent du SCRS Michel Juneau-Katsuya dira même que ces médias populistes ont « du sang sur les mains ».

Affaire des autobus scolaires

Mais ne fondez pas trop d’espoir là-dessus, cette vague d’empathie est terminée. À peine neuf jours après l’attentat, l’affaire des autobus scolaires a démontré l’impunité des radio-poubelles et la puissance de ses alliés, ainsi que le déni face au discours islamophobe.

Le 7 février, la Commission scolaire de la Capitale décide d’agir pour contrer l’islamophobie et l’intolérance en demandant à ses chauffeurs·euses d’autobus scolaires de ne pas syntoniser les radio-poubelles lorsque des enfants sont dans leurs véhicules. En quelques heures, la directive circule et Éric Caire, élu de la CAQ et aussi chroniqueur de Radio X, dénonce la « censure » dont les animateurs seraient victimes. La directive est rapidement retirée, mais Sébastien Proulx, chroniqueur à Radio X avant d’être ministre de l’Éducation, répète les mêmes niaiseries et accuse la Commission scolaire de « museler la liberté d’expression ».

Tout le monde a bien compris le message : islamophobie ou pas, on ne touche pas aux radios-poubelles. L’ordre est ainsi restauré. Six morts, ce n’est pas encore suffisant. Le reflux d’égout commence.

Les nationalistes entrent en scène

Parmi les défenseurs·euses de ces radios, on trouve de nouveaux protagonistes : les nationalistes islamophobes. Selon elles et eux, l’empathie renouvelée de la population envers les musulman·e·s serait l’occasion de museler les gens dans leur critique de l’islamisme. Les Québécois·e·s seraient ainsi les victimes d’un sombre complot multiculturaliste, les rabaissant au niveau des musulman·e·s. L’avocat Guy Bertrand et l’ex-ministre péquiste Jacques Brassard font partie de cette belle gang.

Le 9 février, Brassard réagit sur les ondes de Radio X à l’attentat. Il dit constater une volonté de « culpabiliser les Québécois » qui n’ont « absolument rien à se reprocher ». Il faudrait rejeter l’idée d’une commission sur le racisme systémique comme l’ont réclamé 40 groupes musulmans, ajoutant qu’il s’agit de « récupération » et concluant par « de l’islamophobie, moi j’en vois pas ».

Bref, tout est parfait, tout est beau : circulez madame, rentrez chez vous monsieur, inutile de s’arrêter pour réfléchir, votre émission reprend après la pause publicitaire.

L’islamophobe est ainsi assimilé à la liberté d’expression, et l’antiraciste à la censure. « Ben coudonc », comme dit Martineau.

L’islamophobie se poursuit

Pendant ce temps, immunisés contre toute empathie, plusieurs islamophobes poursuivent leur petit manège.

Deux jours après l’attentat, Pierre « Doc » Mailloux a eu la brillante idée de faire une ligne ouverte sur le thème de la « haine ».

La première auditrice fustige les musulmans « refusant de s’intégrer », leur « famille nombreuse », leur « saleté », leur « pauvreté » et leur « oisiveté ».

Les autres appels sont de personnes musulmanes. Doc Mailloux, ayant jadis affirmé que la culture arabe était « tarée », leur fait passer un interrogatoire agressif sur les valeurs québécoises. Il va même jusqu’à reprendre les propos islamophobes du premier appel et ridiculise la façon de prier des musulmans, sans aucun égard au fait que les victimes de l’attentat aient été tuées dans une mosquée, juste après la prière.

Poursuivant dans le même déni, Lise Ravary revient sur des propos mis en valeur dans un article de La Presse, dans un entretien avec Richard Martineau le 2 février, quatre jours après l’attentat.

Alors que dans une chronique avec Dominic Maurais, en mars 2015, elle avait lancé que « l’islam modéré n’existe pas », cherchant à « préciser » ses paroles, Ravary saisit l’occasion pour… répéter les mêmes mots, tout en ajoutant : « L’islam peut pas être modéré, c’est les musulmans qui sont modérés. » Ravary pousse le ridicule jusqu’à réclamer des excuses de La Presse.

Au cours de l’entretien du 2 février, Martineau en rajoute : « En plus, l’islam, c’est la parole directement de Dieu, donc elle ne peut pas être remise en question. Elle ne peut pas être interprétée, faut vraiment la lire au pied de la lettre, c’est ça le Coran, c’est pas moi qui… puis toi qui… ». Exit donc toutes les nuances qu’on retrouve au sein de l’islam, notamment les branches sunnites et chiites. L’islam serait foncièrement une religion différente des autres… et « GNAGNAGNA », comme le résumerait Marc-André Cyr.

On attend encore les dénonciations de ces nouveaux propos islamophobes de la part de Joël Lightbound.

Le retour au statu quo

On l’a vu, en dehors de Sylvain Bouchard, la position de la radio-poubelle est celle du rejet et du déni. Jeff Fillion est celui qui l’a le mieux résumé : « La radio de Québec est bonne et elle n’est pas trash (…) Je ne parle jamais des musulmans. »

En septembre 2016, Fillion affirmait pourtant à leur sujet : « Je l’ai déjà dit et je vais le dire encore : on n’est pas fait pour vivre ensemble. C’est-tu assez clair ? […] On n’a pas les mêmes valeurs, on n’a pas les mêmes buts. »

Toutes sympathies évacuées, le sentiment d’assiégé retrouvé, tout est malheureusement en place pour un prochain massacre.

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