Édition du 18 septembre 2018

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Recension du livre "La première Révolution tranquille : Syndicalisme catholique et unions internationales dans le Québec de l’entre-deux guerres" de Céline Saint-Pierre

Saint-Pierre, Céline. 2017. La première Révolution tranquille : Syndicalisme catholique et unions internationales dans le Québec de l’entre-deux guerres. Montréal : Del Busso éditeur, 234 p.

Dans ce livre, Céline Saint-Pierre se lance à la recherche d’éléments susceptibles de confirmer l’intuition hypothétique de Fernand Dumont au sujet de la dynamique du changement social qui a conduit à la Révolution tranquille au Québec durant les années soixante. Cette hypothèse se lit comme suit : « Si l’on cherche le premier moment historique d’un décrochage, non plus de procès dispersés mais d’un changement proprement collectif, c’est dans les années 30 qu’il peut se trouver. » (Fernand Dumont, cité par C. Saint-Pierre, p. 9).

Pour démontrer le bien fondé de cette hypothèse, Céline Saint-Pierre va nous dresser un portrait des principaux changements qui se mettent en place au Québec durant certaines années de la troisième décennie du XXe siècle (entre 1930 et 1936 principalement). Sa démonstration se déploie sur sept chapitres dans lesquels elle analyse les points suivants : « La conjoncture économique » ; « La scène idéologique » ; « Les forces politiques en présence » ; « Les organisations syndicales » ; « La Confédération des travailleurs catholiques du Canada » (la CTCC) ; « Le Congrès des métiers du travail du Canada » (le CMTC) et « La législation ouvrière ».

Les personnes qui ont lu, étudié et appliqué certains des principes méthodologiques énoncés dans la célébrissime « Préface » du livre de Karl Marx intitulé Contribution à la critique de l’économie politique, peuvent déjà soupçonner que c’est à travers une démarche qui puise dans les transformations sociales et économiques (l’infrastructure) que Céline Saint-Pierre tente de retracer les points forts de la dynamique des changements qui se répercuteront, tôt ou tard, sur les structures politique et idéologique (la superstructure) du début des années soixante au Québec et débouchera sur la Révolution tranquille.

Céline Saint-Pierre montre, hors de tout doute, que malgré le contexte désastreux de la crise économique des années trente, période durant laquelle le taux de chômage atteint des sommets vertigineux, la réalité change. Changements qu’elle synthétise, dans ses grandes lignes, comme suit : « La dynamique socioéconomique et politique de la période de l’entre-deux-guerres est fortement perturbée par les retombées de la Première Guerre mondiale et l’amorce de la Seconde Guerre mondiale, et par une crise économique touchant l’ensemble des pays occidentaux. À leurs profondes répercussions sur la société québécoise s’ajoutent des changements intérieurs. Une urbanisation croissante de sa population, une industrialisation en deuxième, voire troisième phase, une économie soumise aux règles du capitalisme industriel contrôlé par des capitaux étrangers, secouent les idéologies traditionnelles et les modes de vie ébranlent le pouvoir des acteurs institutionnels, en particulier l’Église catholique et les élites de la petite et moyenne bourgeoisie. » Et notre auteure d’ajouter : « Dans le creuset de ces bouleversements, une nouvelle classe sociale émerge, la classe ouvrière. Composée de travailleurs de métiers qui feront place aux ouvriers salariés des grandes entreprises industrielles de production de masse » (p. 217). Bref, les conditions matérielles dans lesquelles les membres de la société évoluent changent et avec elles ce sont aussi les représentations mentales et idéologiques qui sont appelées à se modifier.

Le salarié type des « deuxième et troisième phases » de l’industrialisation aura pour effet, selon l’auteure, d’entrainer un changement radical au sein des grandes organisations syndicales. Le CMTC va disparaître au profit de la Fédération des travailleurs du Québec (la FTQ voit le jour en 1957 suite à une fusion entre la FPTQ et la Fédération des unions industrielles du Québec [FUIQ]). La FTQ regroupe en son sein autant des syndicats de métiers que des syndicats industriels, ce qui ne sera pas sans incidence sur son discours idéologique. La CTCC de son côté accueillera elle aussi davantage de syndicats industriels en son sein. Elle s’affranchira de la tutelle idéologique religieuse et, par ricochet, parviendra à mettre un terme au contrôle que certains membres du clergé exercent sur ses orientations stratégiques et idéologiques. Au début des années soixante, elle changera sa dénomination et s’appellera dorénavant la Confédération des syndicats nationaux (CSN). Elle s’ouvrira au recrutement des employéEs du secteur tertiaire (employéEs ou professionnelLEs oeuvrant dans les secteurs privés ou publics). Dans les faits, la CSN sera une organisation syndicale dont les effectifs seront de plus en plus issus du secteur tertiaire dont l’employeur (ou le pourvoyeur principal de fonds) est le gouvernement du Québec.

Au terme de sa démonstration, Saint-Pierre se pose la question suivante : « La décennie des années 1930 a-t-elle été celle d’une première révolution tranquille qui se serait déroulée dans la sphère des idéologies, comme le propose Fernand Dumont ? Les idéologies qui ont imprégné les organisations syndicales et l’environnement global le laissent croire. Quelques nuances s’imposent cependant, qui soulèvent de nouvelles questions. » Bref, elle donne raison, en partie seulement, à Dumont. À ce sujet, elle précise :

« […] (O)n peut conclure que la décennie des années 1930 fut une période de bouleversements économiques majeurs et de luttes idéologiques fortes au sein de diverses sphères de la société, dont certaines devront être investiguées davantage. On y décèle des changements sociaux qui se sont avérés déterminants dans la consolidation du Québec industriel moderne tout en provoquant la déstabilisation de forces sociales en contrôle du mode de développement de la société depuis des décennies. Les chemins qui y menèrent furent difficiles et tourmentés, bien loin de la tranquillité. »
« Dans le tumulte des bouleversements vécus, des acteurs et des institutions sont disparus ou ont été affaiblis, et d’autres en ont émergé. La guerre idéologique au sein du mouvement ouvrier organisé et l’agitation observée dans l’environnement dans lequel elle a pris place en témoignent. Les cibles des confrontations entre les deux organisations syndicales les plus importantes au Québec sont révélatrices de ce qui s’est joué à l’échelle macrosociale, et leur identification a été utile. Leur repérage vient alimenter l’argumentaire de Dumont sur l’existence d’une première révolution tranquille qu’il faut comprendre comme l’expression d’un changement radical susceptible de provoquer une rupture avec l’ancien modèle de société et d’annoncer l’arrivée d’un nouveau modèle. Celui-ci prend forme dans les rapports sociaux entre deux nouvelles classes sociales, la classe ouvrière en transformation et la bourgeoisie industrielle capitaliste. » (p. 224)

Parmi les éléments de « (l)a guerre idéologique au sein du mouvement ouvrier organisé », Céline Saint-Pierre mentionne que durant les années trente et quarante, la CTCC campe idéologiquement à droite, elle prône un corporatiste conservateur et dénonce vivement les influences « communistes » des unions internationales. Le CMTC accusera la CTCC de défendre les intérêts de la petite bourgeoisie canadienne-française plutôt que ceux de la classe ouvrière. Le CMTC dénoncera également la règle de la « préférence syndicale ». Règle en vertu de laquelle les Églises et les entreprises canadiennes-françaises doivent favoriser les syndicats catholiques dans l’embauche de travailleurs.

Le livre de Céline Saint-Pierre est incontestablement un complément indispensable à l’ouvrage de Dumont, Montmigny et Hamelin portant sur les Idéologies au Canada français 1930-1939. Céline Saint-Pierre fait une présentation solidement documentée du discours idéologique des principaux porte-parole et intellectuels qui ont œuvré au sein des organisations syndicales que sont la CTCC et le CMTC. Quiconque veut en connaître un peu plus sur les grandes orientations idéologiques des deux principales organisations syndicales au Québec entre 1930 et 1936 ou faire une recherche sur le même sujet, devra prendre connaissance du livre dont il est question ici. Il s’agit donc, selon nous, d’un ouvrage incontournable. Ceci étant dit, il comporte certaines lacunes qui méritent d’être mentionnées.

Critique :

Tout au long de la lecture du livre de Céline Saint-Pierre je me suis demandé ce à quoi pouvait bien correspondre pour l’auteure l’expression « l’entre-deux-guerres ». S’il est une période qui semble faire consensus chez les historienNEs c’est bien cette période qui va du 11 novembre 1918 jusqu’au début du déclenchement des hostilités entre l’Allemagne et l’entrée en guerre des pays alliés à partir du mois de septembre 1939. Céline Saint-Pierre, dans l’analyse de son objet d’étude, ne se limite pas à ce cadre chronologique. Elle en sort à l’occasion (tantôt en amont et tantôt en aval) ou elle focalise trop sur les années qui se situent entre1930 et 1936. Pourtant, il y a des événements importants qui se produisent après 1936 et qui ont eu un impact majeur pour la suite des choses. Ici nous pensons à la création, en 1937, de la Fédération provinciale des travailleurs du Québec (la FPTQ), dont il est à peine mention - cette organisation syndicale mettra de l’avant un programme d’orientation sociale-démocrate - et le congrès du Parti libéral du Québec de 1938 qui lui adopte diverses mesures progressistes qui seront appliquées, en partie, entre 1939 et 1944 et lors de la Révolution tranquille.

En terminant, mentionnons que le livre est dédicacé à trois de ses grands « maîtres et conseillers tout au long de [s]a formation et de [s]a vie professionnelle ». Il s’agit des sociologues suivants : Guy Rocher, Alain Touraine et Jacques Dofny.

Yvan Perrier

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).

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