Édition du 21 novembre 2017

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Environnement

Caribous de Val d’Or

Richard Desjardins : lettre à mon député

La lettre a été transmise tôt mardi matin à Philippe de la Chevrotière (chef de contenu des journaux TC Media Citoyen Vallée-de l’Or/Amos-Harricana et Écho Abitibien) par Action boréale, au nom de Richard Desjardins.

20/06/2017 | Crédit photo : Archives Métro |RédactionTC Media

Je voudrais dans un premier temps vous féliciter, à titre de ministre responsable de la faune d’avoir renoncé à déporter la petite harde de caribous forestiers de Val d’Or vers le Zoo de Saint-Félicien au Lac Saint-Jean. Cette décision plutôt courageuse n’a pas dû plaire à votre Premier Ministre – aussi député de cette région – qui a versé l’année dernière 26 millions de dollars à l’entreprise sans que celle-ci n’eût même demandé de subvention.

En annonçant votre décision, vous avez ajouté : « Mon intention était guidée par mon désir de les protéger (les caribous) et d’assurer leur survie ». J’ose espérer que cette intention demeure la vôtre même après l’abandon du plan de déportation. Je dis « ose » parce nous savons tous maintenant que vous pouvez mentir. En effet, vous avez laissé croire que des « études scientifiques » justifiaient le transfert des bêtes dans un zoo, sans toutefois spécifier lesquelles, nous conseillant plutôt de nous adresser à l’Accès à l’Information. Qui refusa de complaire à notre demande comme s’il s’agissait ici d’une affaire d’état menaçant notre sécurité nationale et non simplement de paisibles caribous. Coincé par les questions à l’Assemblée nationale, vous avez dû avouer comme un gamin mal pris que ces études étaient fictives, pour ensuite dire que vous aviez plutôt en main six « scénarios » parmi lesquels vous aviez dû choisir. Auriez-vous maintenant la décence de nous les faire connaître, ces scénarios ?

Mais n’accordez pas trop d’importance à cette requête, votre silence suffira à nous faire comprendre que ces scénarios n’existent pas plus que n’ont existé les « études scientifiques ».

Entré en politique depuis peu, vous avez rapidement accédé à des fonctions ministérielles importantes, d’abord responsable des mines puis aujourd’hui des forêts, de la faune et des parcs. C’est tout à votre honneur, d’autant plus que vous n’avez pas été spécialement formé pour prendre la direction de ces univers particuliers. Comme beaucoup de ministres d’ailleurs, à qui le gouvernement confie des charges auxquelles ils ne sont pas familiers pour soi-disant garantir leur liberté de penser, mais qui se retrouvent souvent dépendants des orientations préalablement définies par leurs hauts fonctionnaires intouchables.

Pour avoir réalisé deux documentaires abordant la foresterie (L’Erreur boréale) puis le monde des mines (Trou story), je dois dire qu’il m’a fallu énormément de temps pour seulement comprendre comment fonctionnent ces ministères opaques, régisseurs de nos ressources naturelles. Vous et moi étant probablement dotés d’intelligence comparable, j’imagine qu’il vous a fallu un entraînement particulièrement intensif pour cerner aussi rapidement ce qui les anime et les préoccupe vraiment, ces ministères.

Ce que j’en retiens aujourd’hui : les ressources naturelles nous appartiennent collectivement. C’est la loi fondamentale du pays. Mais ce sont – sauf pour l’Hydro – des entreprises privées qui les transforment. Avec le temps, la communication entre le gouvernement et l’industrie a emprunté une voie de nature « privée ». Les acteurs se connaissent tous, interchangeables, développant un langage d’initiés, rédigeant ensemble des projets de lois mystifiant une population persuadée qu’on gère le bien commun alors qu’on le dilapide. À titre d’exemple, en foresterie, la technique d’abattage la plus répandue s’appelle CPRS ou coupe avec protection de la régénération et des sols. En réalité, il s’agit toujours d’une coupe totale déguisée, avec les mêmes machines de quarante tonnes qui bouleversent le terrain et qui intiment des espèces comme le caribou forestier d’aller se faire voir au zoo.

Et c’est ainsi qu’on appellera « progrès » la destruction minière de Malartic.
(Mais au moins si tout ça était payant : l’industrie minière paie peu ou pas de redevances et c’est nous qui assumons la restauration de leurs sites historiques pourris. Et pour soutenir sa foresterie, le Québec aura versé presque un milliard et demi de dollars depuis cinq ans).

Je garde toutefois en projet un documentaire qui s’appellerait tout simplement : Mинистерство. (Le ministère, en caractères cyrilliques de type soviétique). D’ailleurs, je vous verrais bien comme personnage principal…

La pression combinée de vos hauts fonctionnaires avec celle exercée par la nuée de lobbyistes industriels assiégeant l’Assemblée nationale vous a convaincu de vous débarrasser des caribous de Val d’Or mais pour une toute autre raison, je pense, que celle évoquée dans votre phrase : « Mon intention était guidée par mon désir de les protéger …et d’assurer leur survie ».

Explication : le caribou forestier est une espèce particulièrement sensible au dérangement anthropique. Il aime vivre tranquille dans son monde de vieilles forêts, se nourrissant de lichen. On a estimé qu’une harde d’une cinquantaine de bêtes a besoin de mille kilomètres carrés de sérénité. Qu’un chemin forestier pénètre l’habitat et l’orignal l’empruntera pour aller brouter le feuillu qui surgit toujours après une coupe de bois. Et derrière lui, ses prédateurs naturels, les loups et les ours, qui dévoreront le caribou comme dessert. Et derrière toute cette faune, ses chasseurs.

Leurs attirails vroum vroum, les VTT, les Skidoos, les 4×4. C’est pour cette raison que la harde est passée d’une cinquantaine de bêtes en 1988, à quinze aujourd’hui.

Ce scénario désastreux pour l’animal a été validé il y a 30 ans par les biologistes du gouvernement qui, à l’époque, n’avaient pas encore été avalés par votre ministère et jouissaient d’une certaine indépendance d’esprit. Ils sont muets aujourd’hui, terrés dans un de vos départements, comme des caribous. Or toutes les études scientifiques et les plans de redressement qui ont été depuis mis sur pied pour sauver cette harde – et il y en a eu des dizaines –sont parvenus et parviennent toujours à la même conclusion : le permis de coupe de bois que votre ministère a octroyé à la compagnie Domtar (aujourd’hui Eacom) en 1989, et ce, malgré les solides mises en garde émises à son encontre, a déclenché l’inexorable déclin du troupeau.

Aujourd’hui, le Bureau des Audiences publiques du Québec rechigne à donner son aval à la compagnie minière Agnico Eagle qui « désire » pénétrer dans l’habitat (projet Akasaba ouest), aussi à la compagnie forestière Eacom (ex Domtar) qui « désire »construire un chemin dans ce territoire. Vos hauts fonctionnaires ont dû vous le signaler. J’ose espérer que ce ne sont pas là les raisons qui vous ont poussé à déporter les caribous…

Car si votre « désir » demeure de protéger les caribous et d’assurer leur survie, voici la façon par laquelle vous pourriez peut-être y arriver, monsieur le ministre, maintenant que l’Exodus de la harde est écarté :

Fermez les chemins menant à l’habitat du caribou forestier et interdisez les véhicules récréatifs dans le secteur.

Cela fait, vous pourrez prendre contact pour une première fois avec les Algonquins, habitants de ce territoire, qui réaliseront que les politiciens ne sont pas tous des menteurs et qu’ils ne seront jamais déportés.

Richard Desjardins,
Vice-Président de l’Action boréale

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