Édition du 19 juin 2018

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Asie/Proche-Orient

Sauvons les Rohingya de Birmanie : halte à l’épuration ethnique

Lors de la visite du pape François en Birmanie, le chef local de l’Eglise catholique lui a demandé de ne pas utiliser le terme Rohingya, afin de ne pas déplaire aux autorités birmanes. Les chefs de l’armée et les extrémistes rejettent en effet cette dénomination, car elle représente à leurs yeux une reconnaissance de l’existence de cette minorité nationale. Ils ne veulent reconnaître aucun droit collectif à cette population et la rangent dans la catégorie des « étrangers et apatrides », migrants musulmans tout juste arrivés du Bangladesh voisin.

Tiré de Memorial98.

On connaît ce type de mise à l’écart. Lors de nombreux crimes contre l’humanité et génocides, les populations de victimes ont été d’abord été discriminées, stigmatisées, dépouillées de leurs droits. Elles ont ensuite été désignées comme étrangères, ennemies, regroupées marquées et « étiquetées » sous différentes formes.

Quelques jours après le verdict du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie qui a condamné le général Mladic à la prison à perpétuité pour génocide (Srebrenica) et crimes de guerre et crimes contre l’humanité (notamment lors du siège de Sarajevo) la mise en œuvre d’une « épuration ethnique » des Rohingya est évidemment niée

Ainsi le chef de l’armée birmane, Min Aung Hlaing, accusé de mener la campagne de « nettoyage ethnique » envers les Rohingya a-t-il déclaré au pape, selon un message sur Facebook diffusé par ses services :

« La Birmanie n’exerce aucune discrimination religieuse ». « De même, notre armée (…) agit pour la paix et la stabilité du pays », a-t-il ajouté.

« Mettez fin au nettoyage ethnique des Rohingya ».

Une photo accompagne ce message terrifiant d’Amnesty International. Des hommes, des femmes, des enfants, dépenaillés, des regards apeurés. Une femme piétine, un bébé dans les bras. Les hommes portent sur leurs épaules des ustensiles dérisoires et pourtant indispensables. C’est la saison des moussons. Épuisés, ils errent dans la boue. 

Minorité persécutée, peuple oublié, épuration ethnique, recherche des mots pour le dire et pour évoquer cette minorité que sont les Rohingya, population musulmane du nord de la province birmane d’Arakan, située à la frontière du Bangladesh.

Qui sont les Rohingya ?

Le terme même de Rohingya est contesté et son utilisation politiquement connotée. Pourtant dès 1799 un géographe et botaniste écossais, Francis Buchanan Hamilton écrivait à propos des langues parlées en Birmanie : « un peuple nommé Rooinga vit dans le Nord de l’Arakan ». Le mot signifie « habitant du Rohang », nom donné anciennement à l’Arakan par les musulmans de ces régions. Cette dénomination a été abandonnée puis reprise en 1970, par des activistes « Rohingya ». Ces derniers désirent forger une identité singulière et contrer le terme de « Bengali » expression que les Birmans utilisent comme une injure à leur égard.

Rohingya signifie « habitant de l’Arakan » dans la langue indo-européenne qui est celle de ce peuple. Les premiers Rohingya sont les descendants lointains de commerçants bengalis. Leur présence en Arakan est antérieure au VIIIe siècle. Ils ont été, au cours des siècles, mêlés aux populations de la région arabes, mongols, turcs, bengalis voire portugais. Ils se sont convertis, tardivement, à l’Islam, au XVème siècle, par l’intermédiaire des Routes de la soie. À l’époque la région était un État vassal du Bengale.

Une discrimination incessante

Au XVIII siècle, les Rohingya sont victimes de nombreuses attaques de la part des soldats birmans. Vingt mille personnes sont emmenées comme esclaves ou brûlées vives. Ceci explique le soulagement avec laquelle les Rohingya ont accueilli l’occupation britannique en 1826 pendant laquelle ils retrouvèrent une certaine liberté culturelle et même politique.

Les guerres anglo-birmanes (1824-1826,1852 et 1885) ont opposé la Birmanie aux forces britanniques établies en Inde voisine. Les Rohingya servent alors de supplétifs dans l’armée britannique. Ils sont alors considérés comme des traîtres par les indépendantistes birmans.

Durant la 2ème guerre mondiale ils subissent les massacres de l’armée japonaise avec des centaines de morts en 1942, provoquant déjà la fuite vers l’Inde de 22 000 habitants.

Après la Seconde guerre mondiale, par peur de se faire persécuter, ils soutiennent de nouveau les Anglais face aux Birmans.

Indépendance de la Birmanie en 1948

En 1948, la Birmanie acquiert son indépendance et les Rohingya retrouvent pendant quelques années une légitimité en tant que minorité nationale, au sein de ce pays qui compte de très nombreuses nationalités

En 1962, lors de l’arrivée au pouvoir du dictateur général, Ne Win, les Rohingya sont plus de nouveau rejetés et persécutés. Pendant toute cette période les autorités chinoises soutiennent fortement le régime militaire.

De 1962 à 2012 la succession de juntes militaires entraîne une politique de « birmanisation » nationaliste.

Ainsi les Bamars, membres de l’« ethnie » dominante bouddhiste, ne les reconnaissent pas en tant que minorité nationale mais uniquement en tant que pratiquant de la religion musulmane. Ils les considèrent comme des intrus, des immigrés, des étrangers.

C’est cette notion d’ « immigrés » qui n’a de cesse de revenir comme un fléau, tout au long de l’histoire des Rohyngia. 

Une population apatride

En 1982, une loi adoptée par la junte militaire de l’époque a décidé d’octroyer la citoyenneté birmane exclusivement aux populations présentes sur le territoire avant 1823, date de l’arrivée des colons britanniques. Les Rohingya sont ainsi exclus de la liste officielle recensant les 135 minorités nationales et sont privés des droits les plus élémentaires. Leurs déplacements sont étroitement contrôlés, leurs terres confisquées, leur droit à fonder des familles mis en cause. Ils sont soumis à toutes sortes de brimades de la part d’une administration qui les méprise

On estime cette population à un million.

C’est un chiffre approximatif, car ils ne sont pas recensés, preuve qu’on ne les considère pas comme appartenant à la population ni même existant en tant qu’êtres humains.

Pas de nationalité, pas de recensement, persécutions, tel est le destin de cette population depuis soixante dix ans.

Un peuple persécuté

Les Rohingya, considérés comme des migrants illégaux venus du Bengladesh, vont subir des persécutions sans précédent

Au mois d’octobre 2015, le gouvernement birman organise des élections législatives, en dépit des violences et des milliers de Rohingya déplacés dans des camps. Les musulmans Rohingya sont privés de liberté de mouvement, d’éducation, de soins et donc de vote. Ils sont déjà au moins cent vingt mille entassés dans de sordides camps de tôles et de bâches aux portes de Sittwe, la capitale de l’État de Rakhine (Arakan).

Face à ces violences, s’est constituée « l’Armée du salut des Rohingya de l’Arakan » (Arsa).

Le 25 août 2017, plusieurs centaines de ses hommes ont attaqué des postes de police, ce qui a provoqué une répression sanglante par l’armée birmane. 600 000 femmes, hommes et enfants ont fui vers le Bangladesh. Ils y vivent parqués dans des campements insalubres.

Des villages sont brûlés en représailles. « Partez ! » vous avez une minute pour quitter le village ! « Partez où vous allez tous mourir ». Ce sont les ordres donnés par l’armée birmane à ceux qui ont la chance d’avoir entendu cet avertissement et qui ont pu quitter la Birmanie. Les exécutions, viols et incendies sont pratique courante comme le montrent notamment les rapports des ONG et de l’ONU.

Pieds nus, sans bagages, les Rohingya fuient vers les pays voisins où ils sont cloîtrés depuis dans des conditions inhumaines.

La dame de Rangoon

Depuis l’automne 2015, suite au scrutin législatif, la « Ligue Nationale pour la Démocratie » (LND) le parti d’Aung San Suu Kyi a remporté une large victoire. Elle est l’icône de la résistance à l’oppression de la junte. Trente ans de lutte. Vingt ans en résidence surveillée. Prix Nobel de la paix en 1991.

Pourtant depuis ce 25 août, par son silence, elle a semblé soutenir l’armée. Certains l’excusent en prétendant que sa marge de manœuvre est fragile. Elle doit composer avec les militaires qui conservent 25% de sièges du Parlement et des postes clés comme le ministère de la défense. Ils disposent ainsi d’un grand pouvoir de décision.

Mille morts et quatre vingt mille déplacés. La communauté internationale, elle, estime qu’il y a crime contre l’humanité. Aung San Suu Kyi se tait et n’entreprend aucune action pour défendre les Rohingya. Elle sacrifierait leur sort pour préserver la fragile démocratie.

Onze prix Nobel ont fait part de leurs inquiétudes. La jeune prix Nobel de la paix en 2014, Malala Yousafzai critique son homologue, la dirigeante birmane, pour sa gestion du drame de la minorité des musulmans Rohingya en Birmanie, prenant la tête des protestations internationales.

« Chaque fois que je regarde les informations, j’ai le cœur brisé face aux souffrances des musulmans Rohingya de Birmanie », écrit la jeune Pakistanaise sur son compte Twitter, suivie par près de 850 000 personnes. « Ces dernières années, je n’ai cessé de condamner le traitement honteux dont ils font l’objet »

Les paroles et les actes

Depuis le début de la crise et surtout depuis l’alerte lancée par les ONG et les médias internationaux, l’ONU, le pape, les gouvernements multiplient les prises de position. Mais cela ne débouche pour l’instant sur aucune mesure concrète. Or l’ONU a prouvé à maintes reprises son manque d’engagement pratique afin d’imposer le sauvetage et la mise à l’abri des populations menacées. Les exemples en sont malheureusement nombreux, de la Syrie à la Bosnie et du Rwanda au Sri-Lanka.

De même, peut-on croire à des accords de rapatriement de centaines de milliers de réfugiés du Bangladesh vers la Birmanie, alors que leurs droits élémentaires voire leur existence même n’y sont toujours pas reconnus ?

C’est donc par la mobilisation des opinions publiques et le soutien aux actions d’ONG telles Amnesty International et Human Rights Watch que nous pouvons agir afin d’empêcher l’épuration ethnique des Rohingya. Le cortège de massacres et de viols qui accompagne cette épuration en justifie l’urgence. Ne laissons se produire de nouveaux crimes contre l’humanité ! 

MEMORIAL 98

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