Édition du 21 novembre 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec solidaire

Sept mythes sur l'assemblée constituante

Texte collectif de membres de Québec solidaire.

Avancées sociales, émancipation nationale, respect des droits collectifs, liberté des peuples, lutte contre la montée de l’extrême droite, dans tous les cas, ces dernières années, nous nous trouvons au Québec sur la défensive. Nous résistons vaille que vaille à des attaques répétées adverses, qu’elles soient menées au nom du néolibéralisme ou du fédéralisme, de l’austérité ou de l’unité canadienne.

Partout c’est la même rengaine : le peuple du Québec doit rentrer dans le rang, et ses aspirations à plus de justice sociale et d’égalité doivent être mises de côté, minimisées. Et plutôt qu’au renforcement des uns et des autres, ou à l’unification des forces, c’est à la fragmentation ou au repli sur soi que nous assistons.

Pourtant partout au monde, les luttes sociales et nationales ne continuent pas moins à renaître, à fleurir, envers et contre tout, avec leurs lots de grandes ou petites victoires, d’espoirs, d’avancées mineures ou majeures, de courage et d’héroïsme. En Catalogne, en Grèce, en Écosse, avec les Indignés d’Espagne ou encore en France avec la lutte des places, de nouvelles mobilisations émergent et résistent, inlassablement.

Et le Québec ne fait pas exception à la règle. Il y a toujours - dans une conjoncture politique aussi complexe soit-elle - des ouvertures possibles, des voies de sortie ou de dépassement, des bifurcations à inventer, en somme une chance à saisir, une occasion offerte à ne pas perdre, à s’emparer, pour faire avancer tant la cause indépendantiste que les causes sociales.

Le rapprochement entre Québec solidaire et Option nationale, et maintenant leur volonté de fusion annoncée en cette fin 2017, devrait être située dans cette perspective ; ils ouvrent la possibilité non seulement d’unir au Québec des forces de changement sociales et nationales, mais aussi de travailler au renouvellement de la pensée indépendantiste, de lui redonner un second souffle, de lui faire prendre - par-delà l’inexorable déclin du PQ - un nouvel élan.

Saurons-nous saisir cette chance qui passe ?

Dans le cadre du débat sur l’entente de fusion entre Québec solidaire et Option nationale, une série d’idées, d’arguments, de critiques et de lieux communs surgissent au sein de la gauche en soulevant certaines craintes et réticences vis-à-vis ce rapprochement. On a évoqué une nécessaire modification du mandat de l’assemblée constituante, qui pourrait, selon certains, sacrifier l’autonomie de l’assemblée constituante et le projet de société au profit d’une vision étroite centrée sur le primat de l’indépendance.

Nous voudrions répondre ici à certains mythes et objections fréquentes qui militent en faveur du statu quo, c’est-à-dire pour le maintien des positions actuelles de Québec solidaire, ce qui risque d’empêcher la fusion avec Option nationale. L’objectif est de clarifier notre positionnement pour montrer la nécessité de construire un nouveau bloc progressiste et indépendantiste capable d’élargir l’impact des forces du changement et de bâtir une alternative politique large, inclusive et populaire.

Objection 1

Avec l’arrivée de QS, on est parvenus à imposer la distinction droite/gauche, alors que jusqu’à présent on était enfermés dans la distinction fédéraliste/séparatiste. Avec l’arrivée d’ON, on risque de revenir en arrière en affirmant le primat de la question nationale sur la question sociale.

Limiter le débat politique à la question constitutionnelle était un problème : cela laissait dans l’ombre la question sociale. D’où l’importance de réactiver le débat gauche-droite. Mais limiter le débat politique à la question sociale serait faire la même erreur à l’envers, à savoir ignorer l’oppression nationale (la domination politique du Québec par l’État fédéral et l’oppression des premiers peuples, des Métis et des Acadiens par le régime colonial) et la nécessité, pour le Québec, de quitter le carcan canadien. Indépendance et justice sociale sont intimement liées comme les deux faces d’une même pièce. Quand on en regarde seulement une et qu’on oublie l’autre, le portrait est incomplet. Aucun projet d’émancipation sérieux ne peut être mis en place sans la réapparition de la souveraineté actuellement confisquée par Ottawa.

À la fondation de QS, les membres ont décidé d’adopter 7 principes dont celui de la souveraineté. Quand le parti se présente aux élections, il ne fait preuve d’aucune ambiguïté sur le féminisme, la justice sociale ou l’écologie, car toutes ces valeurs fondatrices sont sur un pied d’égalité. Alors pourquoi serions-nous évasifs sur l’indépendance, ou considérons-nous celle-ci comme un simple moyen qui serait subordonné aux autres principes ?

Par ailleurs, la division du paysage politique au Québec tient à la fois de la question nationale et de la question sociale. Dans l’histoire de la gauche québécoise, il y a toujours eu un courant indépendantiste de gauche ; depuis la rébellion des Patriotes, jusqu’aux indépendantistes des années 60 (Parti Pris, RIN), puis l’UFP et QS aujourd’hui. Nous ne faisons que reprendre le fil de cette tradition éminemment riche, tradition dont le PQ s’est peu à peu séparé en réduisant la lutte d’émancipation nationale au seul conflit entre fédéralistes et séparatistes.

De plus, l’émancipation nationale suppose une émancipation par rapport au modèle économique dominant. L’extractivisme est inséparable de la genèse, de l’histoire, du présent et du futur du Canada. Celui de 1867, fondé sur les chemins de fer et la prédation des ressources from coast to coast, sur fond de Loi sur les Indiens. Le Canada s’est montré à plusieurs reprises irréformable. De plus, le Québec y a de moins en moins de poids. L’indépendance est non seulement le moyen de se distancier de ce modèle économique, mais la manière de le faire, dans la perspective où la signature des traités internationaux a un impact majeur sur notre économie et notre culture. C’est pourquoi il est important de lier la gauche et l’indépendantisme. Qu’est ce que veut dire être de gauche, si on accepte l’extractivisme (et sa classe de privilégiés expropriateurs), la Loi sur les Indiens (qui n’est qu’un exemple parmi d’autres de la manière dont on les maintient dans une position de citoyens de seconde zone), et la monarchie (qui permet à un Premier ministre majoritaire d’avoir autant de pouvoir qu’un monarque absolu) ? Il s’agit aussi d’avoir notre propre posture dans le monde, d’être un peuple libre.

Objection 2

Il y a dans cette histoire de constituante deux principes qui s’affrontent, celui de l’indépendance et celui de la démocratie, et je ne voudrais pas que la démocratie soit sacrifiée au profit de l’indépendance à tout prix.

Ces deux principes devraient se renforcer mutuellement, pas s’opposer. Ce qui fait le caractère radicalement démocratique de l’Assemblée constituante (AC) est précisément quelle implique directement le peuple dans la fondation d’un nouvel État, d’une nouvelle légalité, étant donné la perspective de l’indépendance. Mais pour ce faire, il faut qu’il soit clair dès le début que la question de l’indépendance sera au coeur du processus constituant comme du référendum qui s’en suivra.

Ne pas donner un mandat clair à l’AC de rédiger une constitution nationale, c’est en fait miner son potentiel rassembleur et démocratique en faisant de l’AC un autre champ de bataille entre fédéralistes et indépendantistes. À partir du moment où on annonce que c’est le référendum qui prendra cette décision, on libère l’AC pour lui permettre de débattre de tout le reste : les institutions, les droits, les principes fondateurs, le partage des pouvoirs, etc., ce qui est amplement suffisant ! Ce ne sera pas un love in consensuel, mais les débats pourront porter sur autre chose que l’éternel clivage entre fédéralistes et souverainistes. Il y aura des divisions entre centralisateurs et régionalistes, entre libéraux et socialistes, etc.

Ensuite, il est vrai que la démocratie est très importante et quelle est aujourd’hui partout bafouée ou réduite à n’être plus que “de basse intensité”. Il faut donc se donner les moyens chaque fois que c’est possible de “démocratiser la démocratie”, de lui redonner ses lettres de noblesse. Or au Québec, c’est justement en combinant étroitement la lutte pour la démocratie et la lutte pour l’indépendance qu’on y parviendra. Et cela dans la mesure où il n’y aura pas d’approfondissement de la démocratie sans une remise en cause de la tutelle politique et économique fédérale à laquelle continue à être soumis le Québec (ce que d’autres appellent le lien de dépendance néo-colonial). De plus, à l’heure de la mondialisation néolibérale, loin d’être antithétiques, la lutte pour la démocratie et la lutte pour l’indépendance pourraient même se renforcer mutuellement, puisque l’État nation - à condition qu’il soit contrôlé démocratiquement - pourrait devenir cette protection du “bien commun” (de ce qui appartient à tous et toutes), ce rempart contre les menées des grandes entreprises multinationales (Netflix, etc.).

D’ailleurs, l’indépendance apparaît ici non pas comme une valeur à placer au-dessus des autres, mais comme la condition de possibilité d’une constitution effective, qui n’est pas juste une décoration. Dans le régime canadien, il y a une vraie hiérarchisation législative ; la Charte du Québec est considérée comme quasi-constitutionnelle, mais elle reste complémentaire et subordonnée à la Charte canadienne. Ce sera la même chose pour une constitution provincialiste, en plus de courir le risque de devoir signer la Constitution canadienne afin que notre propre constitution, rédigée en dehors du cadre de l’état de droit fédéral, soit acceptée comme légitime dans son existence même. Ensuite, le fédéral n’aura qu’à la défaire morceau par morceau chaque fois qu’elle sera en contradiction avec la Constitution canadienne. À quoi servirait une constitution qui exprime tous nos idéaux les plus nobles si elle ne peut avoir aucun effet réel ?

Plus fondamentalement, la constituante sert à créer une constitution, soit la loi fondamentale d’un État, c’est-à-dire celui d’un pays indépendant. Ce processus est démocratique parce qu’il implique les gens dès le départ dans la définition du projet de pays, et parce qu’il est sanctionné à la fin par un référendum qui représente l’incarnation ultime de la souveraineté populaire. L’AC sert à rédiger une constitution sous le contrôle démocratique, large et inclusif des citoyens et citoyennes qui viendront exprimer leurs opinions, rêves et aspirations en vue de la fondation d’un nouvel État. On ne voit pas ce qu’il y aurait de “démocratique” à reconduire une monarchie, ou à subordonner le processus de souveraineté populaire à la légalité pseudo-démocratique de la constitution canadienne qui ne reconnaît même pas la souveraineté des peuples qui habitent sur le territoire.

En résumé, l’indépendance est la condition de possibilité de l’effectivité de la constitution, mais aussi de la liberté politique nécessaire à l’exercice de l’AC. Si on est dans le flou durant le processus constituant, les débats seront confus ; est-on en train d’écrire la constitution d’une province, d’un pays, les deux à la fois, l’un et l’autre séparément ? C’est pourquoi il faut savoir clairement où on s’en va. Donner une direction ou une destination à un processus constituant n’implique pas que celui-ci sera contrôlé par le haut, ou que le peuple n’aura pas l’occasion de se prononcer librement sur son avenir politique. Bien au contraire, c’est en laissant le soin aux gens de rédiger démocratiquement leur constitution et leur projet de pays, sans devoir respecter a priori les contraintes étroites du régime canadien, que les citoyens et citoyennes auront la possibilité de refonder la démocratie, et de choisir ultimement s’ils et elles souhaitent la création d’un nouvel État à leur image. Du reste, il n’y a pas de démocratie sans souveraineté.

Objection 3

Il faut pouvoir rallier les indécis, et si le mandat est fermé, on se coupe de cette partie de la population qui est indispensable pour réaliser l’indépendance. De plus, il faut éviter le boycott. Soyons clair, aucun fédéraliste ne mettra les pieds dans une constituante chargée de rédiger la constitution d’un Québec indépendant. Pas plus qu’un indépendantiste ne mettrait les pieds dans un machin chargé de rédiger la constitution d’une province du Canada. Par contre, avec une constituante ouverte, les fédéralistes auront une première source de division : reconnaissent-ils ou non le droit du Québec à l’autodétermination, base de ladite constituante ? Les trudeauistes orthodoxes diront non, car seule la nation canadienne dispose, selon eux, d’un tel droit. Les autonomistes, par contre, n’auront pas d’autre choix que de participer, et de déballer aux yeux de toute la population leurs élucubrations sur un Canada réformé. C’est là où nous, les indépendantistes, auront une chance de faire bouger ces 20% qui nous manquent afin de gagner le référendum.

S’il est clair dès le début que le référendum portera à la fois sur la constitution et l’indépendance, une bonne partie des fédéralistes décideront qu’il est préférable de participer à l’AC pour éviter que les indépendantistes fassent de ce forum avec ses consultations populaires une campagne de 18 mois pour l’indépendance. S’ils font l’erreur de la boycotter, ils laisseront l’initiative à leurs adversaires indépendantistes. Aussi, la méthode d’élection ou de sélection des Constituants devrait permettre d’éviter les accusations de partisanerie en faisant une grande place à des personnes identifiées à aucune formation politique.

Par ailleurs, il n’y a pas d’un côté “un mandat ouvert” (qui paraît positif donc !), et de l’autre “un mandat fermé” (qui sonne négatif). Il y a bien plutôt “un mandat indéterminé” ou vague, qui laisse en suspens une question stratégique clé, et de l’autre “un mandat simple, transparent, qui annonce ses couleurs”, qui est donc clair, y compris démocratiquement parlant. Le fait de donner le mandat à l’AC de rédiger la constitution d’un Québec indépendant est démocratique parce que QS sait qu’il ne peut y avoir approfondissement de la démocratie au Québec sans marche vers l’indépendance.

La gauche sait aussi que dans le contexte d’un « Québec-province » soumis politiquement aux diktats fédéralistes d’Ottawa, ainsi qu’à une constitution canadienne sur laquelle le peuple québécois ne s’est jamais prononcé comme telle, un exercice constituant impulsé par un parti indépendantiste comme QS prendra une dimension de rupture vis-à-vis d’Ottawa. Aussi s’agit-il, dans ce contexte là, d’aider à ce que la rupture se fasse dans les meilleures conditions possibles : avec un rapport de force politique favorable, avec la majorité la plus large possible. Il faut donc que cette rupture politique, économique et nationale se fasse démocratiquement, en étant l’occasion d’un véritable débat public, mais surtout d’une démarche collective participative faisant apercevoir comment une indépendance pensée pour tous et toutes ouvrirait la possibilité d’une amélioration en profondeur des conditions de vie de l’immense majorité. D’où évidemment la nécessité de se donner la peine de rallier les indécis : tous ceux et celles qui n’auraient pas voté pour un gouvernement QS et qui donc ne sont pas convaincus a priori par l’idée d’indépendance.

La question reste cependant de savoir comment les convaincre, et comment mettre sur la défensive, en les divisant, les autres courants fédéralistes, adversaires de l’indépendance ? En fait, pour pouvoir se donner les meilleures chances possibles, il faut pouvoir combiner en même temps la fermeté de décision gouvernementale claire, et l’ouverture démocratique à la discussion et à l’élaboration commune ; et c’est ce que ferait une constituante avec mandat : on marche vers l’indépendance, mais tous et toutes ensemble, en élaborant ensemble le contenu de fond à travers la constituante. L’exemple catalan nous montre d’ailleurs que le contexte de radicalisation (la montée des enjeux, des tensions liées à des échéances précises) comme la détermination des acteurs poussant à l’indépendance sont des facteurs décisifs pouvant avoir un effet d’entraînement formidable, à condition que reste en même temps ouvert un espace de discussion et d’action pluriel et participatif, où chacun et chacune aurait la possibilité de se faire entendre.

En d’autres termes, si QS engage une constituante, dans le vrai sens du terme, c’est-à-dire dans le but de faire l’indépendance, il y aura un débat public dans lequel il faudra convaincre les indécis. Les autonomistes et néo-fédéralistes devront eux aussi faire valoir leur point de vue. Il n’est pas nécessaire que ce débat idéologique public se fasse à l’intérieur de la démarche de rédaction de la constitution d’un État, et, pire encore, il est imprudent d’ouvrir la porte à ce que celle-ci mène à autre chose puisque les fédéralistes pourraient noyauter le processus pour le faire dérailler. Les indécis seront convaincus par la force des arguments indépendantistes, et non par un processus vague, flou, indéterminé. Ainsi, l’accession à l’indépendance ne passe pas tant par un mandat indéterminé visant à rassurer les indécis en amont de l’élection d’un gouvernement solidaire, mais bien par la mobilisation citoyenne et un large mouvement d’éducation populaire enclenchés par le processus constituant visant à catalyser l’émergence d’une volonté collective en faveur d’une rupture démocratique et souveraine.

Objection 4

Finalement, je crois que ce n’est pas si important que ça, l’une ou l’autre solution m’irait (avec ou sans mandat), car ce qui compte c’est comment sera constituée la constituante (sa représentativité ou non).

Certes, il est essentiel que l’AC soit représentative et dépasse les clivages partisans en incluant des personnes sans parti. Mais si elle n’a pas le mandat de rédiger une constitution nationale, pourquoi la convoquer ? Si on veut développer un projet de constitution provinciale, c’est plutôt une tâche pour une commission itinérante issue de l’Assemblée nationale avec un groupe d’experts constitutionnalistes. En effet, un tel texte devrait être compatible avec la légalité canadienne, un critère plus juridique que politique. Nous avons une responsabilité et un devoir de clarté. Nous ne pouvons pas prendre à la légère une question qui concerne la définition des institutions et de la constitution de notre future société. La finalité de la constituante est tout aussi importante que le processus. La démocratie ne peut être réduite à un simple processus ou une pure procédure, sans considération des impacts sur le plan social, économique et politique. Tout comme l’indépendance, la démocratie est à la fois une finalité et un moyen, visant à redonner la capacité aux gens de reprendre en main le contrôle réel sur leurs institutions et leur avenir.

De plus, on ne peut concevoir l’arrivée d’un gouvernement QS, puis la mise en place de la constituante et la marche vers l’indépendance du Québec, autrement que comme un processus transitoire et complexe au sein duquel se dessinent plusieurs étapes successives. À chaque nouvelle étape, il y aura une bataille politique spécifique qui pourra ou non marquer une avancée vers l’objectif recherché. En ce sens, la façon dont sera pensée la « représentativité » de la constituante est d’une grande importance. Au-delà bien sûr de la question de la parité hommes/ femmes, il y a ici un véritable problème d’ordre politique : de qui veut-on être le plus représentatif ? Du peuple d’en haut (les élites, la grande entreprise, les notables, les montréalais des quartiers riches, etc.), ou au contraire du peuple d’en bas, de ceux et celles qui n’ont en général pas ou peu voix au chapitre : ceux et celles qui ne sont ni des experts, ni des gens riches, ni des gens bien nés, qui n’habitent pas les centres urbains choyés, etc. Il ne faut pas oublier que renforcer la démocratie, c’est toujours faciliter l’irruption de ceux et celles qui n’ont pas le privilège de gouverner ; c’est le pouvoir de n’importe qui.

Objection 5

C’est clair que si on me demande de voter pour l’indépendance sans connaître le contenu de la Constitution qui va me gouverner ensuite, pas question que je vote oui. Je vais être caricatural, mais je préfère continuer à vivre dans le Canada de Trudeau, plutôt que dans le Québec de la Meute. Et ne me dîtes pas que la Meute ne représente qu’elle-même, parce que ce discours on l’a entendu en France à propos du FN pendant des années, on en est rendu à 35% de votant.es.

Sur le danger d’un dérapage de tout le processus d’autodétermination dans une direction xénophobe, il ne faut pas confondre la situation politique actuelle et celle qui va devoir advenir pour que l’élection d’une majorité en faveur d’un gouvernement de gauche et indépendantiste soit possible. Il faudra passer par des luttes sociales et une crise politique. Dans ces luttes, des personnes de toutes origines vont s’impliquer et apprendre à travailler ensemble. L’extrême-droite se nourrit au contraire des défaites et de la dépolitisation.

Ensuite, la xénophobie tend à s’atténuer quand on parle de questions spécifiques et de réalités humaines. Par exemple, une majorité disaient être “pour la Charte des valeurs”, mais quand on demandait aux gens si les personnes qui portent des signes religieux devraient perdre leur emploi, ce n’était qu’une minorité qui était en faveur. Un débat comme celui de l’AC permet de faire ressortir les cas concrets, les histoires vécues, et de sortir de la rhétorique pure et des clips de 15 secondes. De plus, la défense des droits de la personne contre les courants politiques autoritaires, conformistes ou exclusifs ne sera jamais solide dans un contexte constitutionnel comme celui du Canada, avec un texte constitutionnel qui n’a jamais été débattu de façon démocratique et que bien de gens considèrent comme imposé de l’extérieur. L’AC est précisément la bonne manière d’amener la majorité à prendre conscience de l’importance des droits et à donner son consentement à ce que ceux-ci soient protégés contre l’arbitraire, les aléas de la politique partisane ou les humeurs de l’opinion médiatisée. Il n’y a aucune garantie évidemment, mais le premier objectif derrière la rédaction de la constitution d’un Québec indépendant serait d’offrir autant, sinon plus de droits, libertés et d’égalité aux minorités que dans le cadre fédéral actuel, afin que le plus grand nombre ait intérêt à appuyer la nouvelle constitution d’une République libre, plurinationale, démocratique et inclusive.

C’est pourquoi un gouvernement de gauche indépendantiste comme QS devra annoncer les balises qui sont les siennes : celles de ne pas aller au-deçà des chartes actuelles, mais bien au-delà, en se donnant les moyens de combiner défense des droits individuels et des droits collectifs, en donnant très clairement la priorité aux droits collectifs (droits des femmes, des autochtones, des travailleurs, de la mère-terre, etc.), sans pour autant gommer les droits individuels qui devront être pensés comme d’indispensables, mais insuffisantes, garanties contre l’arbitraire et les abus de pouvoir (qui sont aussi d’ordre systémique et renvoient donc à des droits collectifs). Ce sera d’ailleurs un bon moyen pour dénouer quelques-unes des appréhensions que les fédéralistes mous pourraient avoir vis-à-vis de l’exercice.

La démarche solidaire vers un processus constituant vise précisément à assortir le projet d’indépendance d’un projet social progressiste. Il n’a jamais été question pour QS de faire une indépendance à l’aveugle. Par ailleurs, Pierre Vallières disait que c’est précisément le fait d’avoir échoué à réaliser une indépendance progressiste qui a ouvert la voie aux formes xénophobes de nationalisme. Or, la fusion avec ON permet, pour la première fois depuis la défaite référendaire de 1995, de construire une réelle alternative indépendantiste à la fois de gauche et inclusive.

Depuis 10 ans, il y a une accentuation du virage à droite du nationalisme québécois, avec un caractère de plus en plus xénophobe et il y a urgence de socialiser l’antiracisme au sein de la majorité francophone et de contester le terrain à la droite identitaire.

Objection 6

L’enjeu de fusion avec ON était déjà soulevé en 2016 quand il y a eu le débat sur le mandat de la constituante. Là, on s’y prend à l’envers. On négocie la fusion malgré la position actuelle pour forcer à nouveau de discuter de la position dûment adoptée lors d’un congrès spécial de modification de programme prévu à cet effet. Mais dans ce cas-ci, on va prendre position sur l’entente de fusion lors du congrès cet automne, et non sur le fond de la question de la constituante ; on dirait qu’on cherche à noyer le poisson.

Le contexte de 2016 était plutôt celui des ouvertures du PQ de PKP à un pacte avec QS. Dans le débat sur le plancher du congrès, on pouvait sentir que la réticence à appuyer une AC plus clairement indépendantiste était en partie due au fait qu’on ne voulait pas donner l’impression de favoriser un rapprochement avec le PQ. La possibilité d’une fusion avec ON était encore très théorique et certainement pas à l’avant-plan. L’éloignement de ON suite à cette décision était une victime collatérale d’un débat qu’on avait alors évité sur nos rapports au PQ. Maintenant que cette question a été réglée par le congrès du printemps, on peut débattre du rapprochement avec ON en paix.

Quand une conjoncture change, il est légitime et normal de réexaminer des positions en vue de faire ce qui est le plus souhaitable. Il faut faire preuve de sens historique et se demander ce qui est le mieux pour la constitution d’un pôle indépendantiste et progressiste, et pour l’émancipation du Québec en général. Autrement, on fait des débats sur le passé, alors que la question concerne ce qui peut et doit être fait du point de vue de l’intérêt général, et non de telle ou telle faction. Dans les circonstances actuelles, une fusion entre Québec solidaire et Option nationale formerait un seul bloc des forces du changement, en faveur d’un projet de libération économique, social, politique, inclusif et démocratique. Nous sommes les indépendantistes de gauche. Les trois autres partis acceptent plus ou moins de gaieté de cœur le statu quo constitutionnel et le modèle économique néolibéral.

Objection 7

Chez les membres de QS, le dénominateur commun le plus largement partagé c’est le programme social. L’indépendance est très largement revendiquée et c’est dans le programme comme objectif central. Mais tous les militant.e.s n’ont pas la même flamme indépendantiste. Il faut tenir compte aussi de ces sensibilités différentes dans la réflexion. C’est un facteur qui joue dans le débat actuel.

En fait, il n’y a jamais de situation idéale, mais toujours des situations particulières et définies par un contexte donné. En politique, il faut savoir saisir les occasions qui s’offrent à nous, même si le contexte n’est pas aussi favorable que nous le souhaiterions, en gardant cependant toujours l’objectif de fond que nous poursuivons : celui de devenir une force politique qui compte et rallie une vaste majorité, mais sans jamais oublier de faire avancer concrètement les idéaux féministes, altermondialistes, indépendantistes, écologistes, sociaux, qui sont les nôtres. En ce sens, il y a, avec Option nationale et la fusion qui est à l’ordre du jour, une chance à saisir qu’on ne retrouvera pas plus tard. L’unification des forces indépendantistes et progressistes devrait être une de nos priorités, une condition première à tout avancement significatif de QS au Québec en cette période de fragmentation généralisée de ceux et celles qui ne se satisfont pas des décisions prises par le gouvernement libéral.

Force-t-on QS à revenir sur une position sur laquelle elle s’est déjà prononcée deux fois ? Oui bien sûr, mais non par une volonté machiavélique d’un petit groupe qui voudrait subvertir les décisions prises démocratiquement. Il s’agit plutôt d’une évolution de la conjoncture qui nous amène à nous poser les mêmes questions sous un jour nouveau et à regarder les choses sous un autre angle : celui de la fusion possible avec ON. Occasion d’ailleurs de revenir sur une décision passablement partagée (45/55% en 2016), et dont toutes les dimensions n’avaient pas été nécessairement prises en compte lors d’une discussion qui avait été passablement complexifiée et en partie brouillée par la multiplicité des amendements en jeu lors du congrès. On ne doit pas oublier que QS est un parti-processus, un parti qui avance pas à pas, approfondit ses positions au fil des défis qu’il rencontre. Et que sa force a toujours été jusqu’à présent de trouver des positions qui favorisent ou renforcent l’unité en son sein. Il faut penser que la fusion de l’UFP et d’Option Citoyenne n’aurait jamais été possible, en 2006, sans que des réexamens et des concessions aient lieu de part et d’autre.

De plus, l’indépendance n’est pas seulement une affaire de sentiment subjectif ou de passion personnelle. La nécessité de faire l’indépendance du Québec pour libérer le peuple sur son territoire, et de réaliser tout programme social moindrement ambitieux, découle d’une analyse des formes objectives et structurelles de domination qui marquent les institutions, la constitution et le fédéralisme canadien. Ce qui compte en bout de ligne, cest les règles du système politique et économique, et celles-ci ne sont pas une simple question d’opinion. Cest un régime colonial et impérial qui continue de déposséder les peuples québécois et acadien, ainsi que les Premières Nations. Ce régime doit être transformé pour qu’il y ait quelque forme de libération qui soit non seulement économique, culturelle ou sociale, mais proprement politique.

Finalement, l’argument le plus fondamental est celui de l’unité, ou plutôt de l’unification des forces du changement, de manière à ce qu’elles puissent enfin compter et peser dans les décisions qui seront prises concrètement au Québec. QS ne peut en rester à ses 17 000 membres d’aujourd’hui. Il peut et doit devenir un « grand parti », un parti « de masse », de l’ampleur de ce que le PQ a été dans ses meilleurs jours, lorsqu’il voulait un parti ayant un “préjugé favorable” envers les travailleurs et travailleuses. Il doit donc être capable de s’ouvrir à d’autres sensibilités, d’autres dimensions de la lutte pour le changement social. Il doit pouvoir rallier d’autres courants, tendances et sensibilités qui ne se retrouvent pas encore dans son discours ou ses stratégies. Il doit aussi pouvoir approfondir ses conceptions de l’intervention politique, les rendre plus en phase, plus en prise avec la réalité sociale et politique, telle qu’elle se donne concrètement. La démarche de fusion avec ON s’inscrit dans ce processus de transformation et de maturation qui lui permettra de devenir le véritable parti du changement social au Québec

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