Édition du 13 novembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

Sexe et genre : Le coucou dans le nid

« Les organes génitaux n’ont aucune importance ! » Cette phrase m’a été lancée par un adolescent très méprisant lors d’une discussion à propos de l’identité de genre et du récent défilé de la Fierté gaie à Londres. Nous parlions d’un groupe de femmes qui se sont placées en tête de file avec des bannières protestant contre l’effacement des lesbiennes par le mouvement LGBT et contre la montée du dogme transgenre selon lequel le lesbianisme pouvait – voire, devait –inclure des hommes biologiques.

Beaucoup d’encre a déjà coulé sur les raisons de cette intervention [* 1]. Je ne suis pas lesbienne et il ne serait pas correct de ma part de m’exprimer au nom des femmes impliquées. Cependant, si j’étais à leur place, je me sentirais certainement trahie et abandonnée par un mouvement qui était censé protéger mes droits et ma sécurité. Le mot « lesbienne » signifie « femme homosexuelle » : des femmes attirées par des personnes de leur sexe. Il n’inclut pas d’hommes ou d’organes génitaux masculins. Si la communauté LGBT elle-même va jusqu’à attaquer et mettre au pilori des femmes pour ce qui devrait être des énoncés aussi évidents et fondamentaux, nous savons que quelque chose est pourri dans l’État du Danemark.

Au cours des derniers mois, j’ai vu des lesbiennes vilipendées et agressées – pour avoir tenté de définir leurs propres frontières sexuelles – et qualifiées de nazis pour avoir osé suggérer que leur sexualité n’incluait pas d’organes masculins. J’ai lu des articles dont vous auriez pu jurer qu’il s’agissait de parodies où l’on décrivait comment les lesbiennes devaient apprendre à aimer les « bites de fille » (girl dick) [* 2]. L’un d’eux, publié sur le site Autostraddle [* 3], prétend même instruire les lesbiennes sur la façon de stimuler un pénis en érection et de pratiquer la fellation. Il y a une vidéo sur YouTube dans laquelle une transfemme plus âgée encourage une « babydyke » [bébégouine] (c’est leur expression) qui rit nerveusement au fait d’avoir des rapports sexuels avec des « dames trans » (trans ladies) [* 4]. Le tristement célèbre Riley J Dennis affiche sur YouTube des vidéos pour dire aux lesbiennes que le rejet du pénis fait d’elle des « transphobes », et il assimile à une forme de racisme le fait d’avoir une « préférence génitale » en matière de fréquentations [* 5].

Ce qui me met vraiment mal à l’aise, c’est que la plupart de ces articles et vidéos s’adressent aux jeunes. Je ne peux pas imaginer l’effet qu’ils doivent avoir sur les jeunes lesbiennes qui commencent tout juste à comprendre et à explorer leur sexualité. On fait honte aux adolescentes qui affirment leurs limites sexuelles… ? Des hommes biologiques forcent la main à de jeunes femmes et leur font du chantage pour avoir des relations sexuelles avec elles… ? Dans tout autre contexte, nous appellerions cela du détournement de mineures.

Des amies lesbiennes m’ont dit avoir été forcées d’admettre des hommes qui « s’identifient comme lesbiennes » dans leurs clubs et organisations, etc. Sans quoi, cela aurait signifié perdre le financement qu’elles reçoivent des organisations caritatives LGBT qui sont justement censées appuyer leur droit à être attirées par des personnes de leur sexe. J’entends dire qu’il y a une foule d’hommes qui encombrent les sites de rencontres pour lesbiennes. Il est arrivé maintes et maintes fois que des lesbiennes ont été maltraitées, intimidées et même physiquement menacées pour avoir osé refuser des hommes biologiques comme partenaires potentiels. Et chaque fois que je me connecte à des médias sociaux, j’y vois des hommes rager à l’endroit des lesbiennes qui refusent de les inclure dans leur lesbianisme.

La conviction que les femmes doivent placer les hommes au centre de leur sexualité est la quintessence du privilège masculin. Cependant, je pense qu’il y a une autre raison très évidente derrière cette insistance continue et agressive que le lesbianisme doit inclure les hommes physiques ; en effet, si des lesbiennes sont autorisées à refuser le pénis, nous devons alors reconnaître que le pénis n’est pas féminin. Et cela est une hérésie qui ne peut rester impunie.

Il y a seulement quelques années, j’ignorais totalement ces enjeux et je n’avais aucune idée que la société fonçait tout droit vers un sombre et profond terrier, le « GENRE ». Maintenant, je suis tout à fait consciente du débat et de plus en plus inquiète de la façon dont les femmes (la classe des personnes ayant des organes reproducteurs féminins) sont en pratique effacées. Si, comme le gouvernement britannique a l’intention de le faire avec son projet d’autodéclaration de l’identité de genre, tout homme peut être une femme en s’identifiant simplement comme tel (mais il faut dire le mot magique !), alors le mot « femme » perd toute signification. Et si nous n’avons plus de mot pour désigner notre sexe biologique, alors nous perdons toute possibilité de contester l’oppression et la discrimination qui y sont inhérentes.

Les femmes sont effacées, subsumées, renversées… et généralement englouties par ce lobby trans qui est très bien financé et très puissant. Les femmes doivent se taire, se ranger, abdiquer leurs espaces, leurs droits, leurs possibilités, et même le langage dont elles ont besoin pour discuter de leurs vies et expériences… et si elles protestent, elles se voient bâillonnées et qualifiées à hauts cris de « TERF » (Trans Exclusive Radical Feminist) et d’« intolérante ».

Ne vous y méprenez pas : il s’agit bel et bien d’une chasse aux sorcières, version 21e siècle. Une femme a des opinions qui vous déplaisent ? Il existe maintenant un moyen puissant et très efficace de la réduire au silence, de lui imposer terreur et soumission. Ces nouveaux transactivistes constituent un groupe de pression hargneux, menaçant et tout-puissant, et les femmes doivent soit en être complètement sidérées (comme le sont clairement certaines), soit faire face aux conséquences très graves de leur non-conformité. En comparaison à eux, l’inquisiteur étasunien Joseph McCarthy n’était qu’un amateur.

La semaine dernière encore, une universitaire lesbienne respectée a dû subir un torrent d’insultes, et son poste a été ouvertement menacé pour avoir osé émettre des opinions parfaitement anodines au sujet de la réalité du sexe biologique. Ça se passe partout, tout le temps. Les femmes sont dénoncées, intimidées, leur adresse personnelle est divulguée, leur emploi et leur famille menacés, leurs conférences sont boycottées, leurs assemblées perturbées, voire même terrorisées par des appels à la bombe [* 6], une syndicaliste est attaquée sur son propre piquet de grève [* 7] et une femme de 60 ans est frappée au visage par un homme de 20 ans pour avoir simplement voulu assister à une conversation parfaitement pacifique [* 8]… et tout cela est jugé acceptable aux yeux du nouveau régime.

Les règles sont claires : toute référence à la biologie féminine comme étant inhérente au statut de femme est déclarée « transphobe », toute remise en question du mantra selon lequel « les transfemmes sont des femmes » fait de vous un ou une fasciste, tout refus de croire que des pénis peuvent être féminins vous vaudra assurément de lourdes conséquences. Celles que l’on qualifie de « TERF » sont les nouvelles sorcières. Ce simple mot rend acceptables toute la violence, l’intimidation et les agressions que subissent aujourd’hui les femmes. Ces dernières sont littéralement terrifiées à l’idée de prendre la parole pour défendre leur sécurité et leurs droits chèrement acquis. Et si vous trouvez que tout cela ressemble à une dystopie sortie tout droit d’Orwell, c’est parce que c’est le cas.

Quelle situation tragique et tout à fait inutile ; les choses n’ont jamais été comme cela auparavant. Les transfemmes et les femmes étaient autrefois les plus grandes alliées. Nous respections et appuyons nos droits et nos sécurités mutuelles. Nous nous sommes battues côte à côte dans la même équipe contre l’ennemi commun : une masculinité toxique. Les transfemmes n’ont jamais tenté de s’approprier la condition féminine. Les deux camps savaient que nos vies, nos difficultés, nos expériences et notre biologie étaient différentes. Mais cela n’avait pas d’importance ; les transfemmes étaient accueillies dans le club en tant que membres honoraires et nous nous côtoyions en harmonie.

Tout cela se passait avant, à l’époque où nous connaissions le véritable sens du mot « trans ». Étaient transsexuelles les personnes ayant subi un traitement médical et une chirurgie afin de vivre socialement comme le sexe opposé. Mais aujourd’hui, le nouveau dada de la politique identitaire a permis à la communauté trans d’être envahie et subvertie par des travestis, des fétichistes, des autogynéphiles, des hommes aux fantasmes lesbiens imbibés de pornographie, et toutes sortes d’hommes se disant non conformistes au genre qui aiment les paillettes et le rouge à lèvres et se qualifient de « non binaire »… Ils se retrouvent tous sous le « parapluie trans ». Trans signifie maintenant n’importe quoi, c’est-à-dire que ça ne veut plus rien dire du tout.

Très peu de soi-disant transfemmes ont l’intention de subir le moindre traitement médical ou la moindre altération physique. Ce sont des hommes biologiques, dotés d’un système reproducteur entièrement fonctionnel et d’organes génitaux masculins. Ce seraient des femmes simplement parce qu’ils disent en être. Il y en a même, comme Alex Drummond, qui affichent une barbe fournie. Bien sûr, cette dérive nuit énormément à la position et l’intégrité des véritables transsexuelles, et beaucoup d’entre elles (comme Miranda Yardley [* 9], Kristina Harrison [* 10] et Debbie Hayton [* 11], ainsi que le nouveau groupe Transsexual Voices Matter, entre autres) ont parlé des problèmes que crée pour elles l’idéologie transgenre dans des articles de la presse grand public et lors de réunions féministes [* 12]. Les transactivistes les rejettent en les qualifiant de « truscum » et les attaquent sans relâche dans les médias sociaux. La novlangue des transgenristes est le seul discours autorisé.

Ces « transfemmes » nouveau genre ne sont plus aux côtés des femmes dans la lutte contre la domination patriarcale ; au contraire, ILS INCARNENT AUJOURD’HUI CETTE DOMINATION. Ils sont déterminés à effacer et s’approprier la féminité. Ils exigent l’accès à tous nos services, espaces, organisations et possibilités, et menacent de déchaîner l’enfer si l’on ne cède pas à leurs prétentions. En témoigne le cas de l’« artiste performeur » Travis Alabanza, qui a lancé une campagne dans les médias sociaux quand on lui a refusé, à juste titre, l’entrée dans des espaces réservés aux femmes. Il a insisté et obtenu l’accès aux vestiaires féminins de la chaîne d’établissements Topshop, même s’il est physiquement masculin.

Ils manipulent également le langage en fonction de leur programme politique, dictant aux femmes que nous ne devons pas faire référence à notre biologie comme spécifiquement féminine. Nous ne serions plus des femmes, mais devrions maintenant nous désigner comme des « porteuses d’utérus » ou des « menstruatrices ». Nous ne devrions plus parler de « femmes enceintes » ou d’« allaitement au sein », mais bien de « personnes enceintes » et « d’allaitement de poitrine ». Les femmes devraient prétendre que les règles, la grossesse, l’avortement, la fausse couche, l’accouchement, l’allaitement, la ménopause, etc. ne sont pas des expériences spécifiquement féminines.

Vous remarquerez qu’il est rarement fait mention dans ce discours des transhommes (qui demeurent biologiquement féminines). On ne voit jamais d’exigence adressée aux hommes pour les accueillir dans la condition masculine, pour leur céder leurs espaces, leurs rôles, leur pouvoir, leur autorité et leurs possibilités. Les hommes demeurent des hommes, sans être rebaptisés « porteurs de testicules » ou « propriétaires de prostate ». Quant aux établissements réservés aux hommes, ils restent exactement cela ; ils ne sont ouverts à personne d’autre qu’aux hommes biologiques.

Je sais exactement quel accueil recevraient les brillantes féministes de l’organisation #ManFriday si elles tentaient leur chance en essayant de pénétrer dans le club de gentlemen l’Athenaeum, ou dans un sauna gay en prétendant « s’identifier comme » hommes. Quand elles se sont présentées sous ce prétexte à l’étang réservé aux hommes du parc Hampstead Heath, à Londres, les baigneurs masculins s’y sont opposés dans les termes les plus forts [* 13] et ont même appelé la police à l’aide ! Et ce parce que les femmes sont toujours vues et traitées comme des femmes, quelle que soit leur prétendue « identité de genre ». Alors que les hommes disposent maintenant d’une carte maîtresse à utiliser en toute impunité au moment où ils choisissent de « s’identifier comme femme ». Ce mouvement incarne la plus complète misogynie, mais il le fait sous la bannière arc-en-ciel de l’« inclusivité ».

Ceci, bien sûr, nous ramène à l’assertion plutôt naïve que l’on m’a lancée : « les organes génitaux n’ont aucune importance ! » Une des tactiques habiles utilisées pour faire dérailler tout débat veut que les contestataires de la notion d’identité de genre aient « une obsession des organes génitaux des autres » ou « réduisent les femmes à leurs organes génitaux ». Les lesbiennes sont étiquetées « fétichistes du vagin » si elles osent définir leurs frontières sexuelles pour exclure le pénis. Mais la réalité est que le sexe biologique est réel. Il existe des différences discernables et importantes entre les sexes biologiques, dont la plus évidente est l’anatomie et la capacité de reproduction. Et cela a de l’importance. Une importance énorme.

Il y a des millénaires que la classe des personnes ayant une vulve, un utérus, etc. (appelons-les les FEMMES…) sont opprimées, discriminées, subjuguées, assassinées, violées, maltraitées, agressées, défigurées, retenues, écrasées et terrorisées par la classe de personnes ayant un pénis, des testicules, etc. (appelons-les les HOMMES…) Et pourquoi ? En raison de cette chose même dont nous sommes censées faire semblant qu’elle n’existe pas ou est sans valeur : notre sexe biologique. Mais nous ne devons pas en parler. Les organes génitaux n’ont pas d’importance, ne l’oubliez pas !

De plus, l’immense majorité de la population mondiale base son choix de partenaires romantiques/sexuels sur le sexe biologique. Prétendre le contraire est risible. Et profondément homophobe. Pendant des siècles, des gays et des lesbiennes ont combattu et ont péri dans une lutte pour leur droit à des relations avec des personnes d’un sexe biologique particulier – le leur. Dans le monde entier, des lesbiennes et des gays demeurent persécutés et mis à mort pour avoir eu des relations avec des personnes d’un sexe biologique particulier – le leur.

Si nous prétendons maintenant que les gays peuvent et devraient être amenés ou en quelque sorte « éduqués » à se mettre en quête de relations sexuelles avec des personnes ayant un vagin, en quoi cela diffère-t-il des épouvantables thérapies de conversion qui leur ont longtemps été imposées ? Si nous prétendons maintenant que les lesbiennes peuvent et doivent être amenées ou en quelque sorte « éduquées » à chercher des relations sexuelles avec des personnes ayant un pénis, en quoi cela diffère-t-il du « viol correctif » qui leur est encore si souvent infligé ? Ce ne l’est pas. Le mythe que des lesbiennes et des gays peuvent « choisir » d’avoir des partenaires du sexe opposé est exactement ce contre quoi elles et ils ont combattu si durement pendant des décennies. C’est une contrainte à l’hétérosexualité coercitive et un non-sens réactionnaire et régressif.

Il me semble que l’idéologie transgenriste actuelle n’est vraiment pas compatible avec le lesbianisme et l’homosexualité. Il y a un énorme coucou en forme de T dans le nid LGB. Et il est temps de le dire haut et fort.

Astroterf

Auto-présentation de l’autrice

Ne vous y trompez pas. Je demeure une alliée des trans. Je soutiens pleinement le droit des personnes transgenres et non conformes au genre à vivre dans la sécurité et la dignité, à faire inscrire leurs droits dans la loi et à s’habiller, se présenter, vivre et aimer en toute liberté. Mais je ne prétendrai pas croire que le sexe biologique n’existe pas ou qu’il peut changer. Et je ne laisserai pas effacer les droits, les espaces et les sécurités des femmes. Nous nous sommes toutes battues trop fort pour les obtenir. 

Version originale : https://astroterf.wordpress.com/2018/07/16/the-cuckoo-in-the-lgbt-nest/

Traduit par TRADFEM
https://tradfem.wordpress.com/2018/08/21/le-coucou-dans-le-nid/

Le sexe et le genre sont-ils la même chose ?

Le sexe désigne des traits morphologiques – physiques, visibles – et physiologiques

Le genre, lui, est une construction sociale qui établit une hiérarchie entre les personnes dites « femmes » et les personnes dites « hommes ». Comme la « race », le genre est un système social qui divise l’humanité en deux – ou plus de deux en ce qui concerne la race. C’est le genre, et la race, qui établissent des catégories divisant nettement les individus en supérieurs et inférieurs, puis en exploiteurs et exploités.

Mais le genre, comme la race, utilisent pour ce faire des traits physiques et physiologiques des individus. Des traits « naturels ». Ainsi, l’exploitation permise par ces systèmes n’apparait plus comme telle, mais comme l’expression d’une hiérarchie « naturelle », et donc « inévitable » et « juste ».

Mais les classifications, les catégories qui prétendent « décrire » la nature, dans sa vérité, comme si celle-ci existait en dehors de la société, sont des constructions sociales comme les autres. Il faut bien se rendre à la réalité : la nature ne parle pas. C’est la société, faite d’êtres parlants, qui parle pour elle, qui invente pour ses besoins les catégories qu’elle utilise pour cette « description ». Et ces catégories sont fondées sur ses intérêts, ses besoins, ses obsessions. Les catégories de Linné par exemple, plus ou moins devenues mondiales, pour décrire les plantes, sont les catégories de nos sociétés occidentales. Elles ne sont ni plus justes, ni moins justes, que celles créées et utilisées par telle ou telle population « primitive ». Elles sont adéquates aux besoins de nos sociétés.

Ainsi les catégories « mâle », « femelle », utilisées par nous, et en fait par toutes les sociétés existantes, pour parler des êtres humains, et des êtres en général, bien qu’elles prétendent décrire la « nature », en fait l’interprètent, ou plus exactement, l’inventent. Elles prétendent en effet décrire des « faits – des « faits » existant indépendamment de nous – alors qu’elles ne décrivent que les faits que nous trouvons intéressants pour nos structures sociales, qui, elles, existent avant ces descriptions apparemment « neutres ».

La construction sociale ne s’arrête pas là. Elle est la base de toute une cosmogonie, où les « traits physiques » – isolés parmi des centaines d’autres possibles « traits », sont censés être reliés aux « traits psychologiques » – également créés par cette pseudo-description.

Ainsi les « traits physiques » des personnes dites femmes sont censés entraîner des incapacités intellectuelles et des capacités émotionnelles – tandis que les personnes dites hommes auraient des capacités et des incapacités totalement inverses. 

Cette cosmogonie est créée comme un accompagnement nécessaire de notre structure sociale. En effet, le système hiérarchique de genre, tout comme les autres systèmes hiérarchiques, ne saurait exister sans une construction constante des personnes elles-mêmes, qui commence dès la naissance et se poursuit tout au long de la vie. Dès la naissance, on dit : « quelle belle petite fille » ou « quel beau petit garçon ». Dès la naissance, les bébés sont traités différemment, selon leur ‘sexe’. Et en sus de la façon dont elles/ils sont traités : manipulés, nourris, embrassés, on leur parle et on les force à s’identifier : « je suis un » garçon » ou « je suis une fille ».

Dès la naissance – ou peu après – les bébés savent à quel groupe, à quelle catégorie elles et ils appartiennent.

Leur genre est leur première identité. Et par la suite, cette identité première sera confirmée au long des jours et des années.

Comme l’écrivait Beauvoir, on en nait pas femme, on le devient. De même qu’on devient homme. Tout nous le dit, nous le répète, nous le fait et ainsi nous fabrique : filles et garçons sont différents, et on s’en assure en les habillant de façon différente, en ordonnant des jeux différents pour les filles et les garçons, en interdisant aux une ce qui est permis aux autres. Ces comportements, qui ne sont pas des « traits physiques » – puisqu’ils ne décrivent pas « le corps » (censé faire partie de la « nature ») – sont aussi des marqueurs du genre.

La première chose qui nous est interdite, c’est de ressembler, par le geste, la parole, le vêtement, en fait par tout, à l’autre catégorie, mais avant même cela, de jouer avec l’autre moitié. Les écoles ont beau être « mixtes », les groupes de garçons occupent le centre de la cour de récréation, tandis que les filles sont reléguées sur les bords. Les garçons ont le droit de « charrier » – de se moquer des filles, de les insulter, de les traiter de « quilles » – de les frapper, tandis que les filles doivent s’abstenir de protester.

Cet autre effet du genre est aussi un marqueur du genre : tous les marqueurs du genre sont aussi ses effets. Dès l’âge de 4 ou 5 ans les différences de pouvoir sont flagrantes. Plus tard, ces différences de pouvoir ne font que s’accentuer.

Les filles sont réputées idiotes. Un artisan me disait que sa fille de 3 ans, dont je lui demandais des nouvelles, le fatiguait car elle parlait sans arrêt. Je lui ai fait remarquer que tous les enfants de 3 ans, y compris les garçons, parlent beaucoup. « Oui mais les garçons, ce qu’ils disent est intéressant », me répondit-il.

Ce cantonnement violent de la moitié de l’espèce humaine à une absence quasi-totale d’intelligence, fait partie de la cosmogonie du genre. Elle n’est pas « juste une idéologie » ; elle est mise en action, en faits bien matériels et objectifs, tous les jours, dans toutes les situations, et dans toutes les cultures connues, sur des milliards d’êtres humains.

Les adolescents garçons sont réputés « naturellement » violents, et affligés de pulsions sexuelles « irrésistibles ». De plus, satisfaire ces pulsions en baisant des femmes est considéré comme indispensable au passage du statut de garçon à celui d’homme. Les filles, elles, doivent se méfier de ces êtres dangereux, et en particulier du risque qu’ils les violent ; et en même temps, tâcher de les intéresser à elles : car l’intérêt manifesté par un garçon a beaucoup plus de valeur que celui manifesté par quelqu’une de sa propre catégorie – une personne pleine de défauts, inintéressante, et sans pouvoir.

Et pourtant, c’est avec un de ces dominants que les femmes espèrent « avoir une histoire d’amour », et en tous les cas, cohabiter. Avec quelqu’un d’un sexe/genre non pas simplement différent mais « opposé ». Car être et surtout demeure une « femme seule » – est considéré comme un échec.

Il est donc compréhensible qu’on utilise « sexe » à la place de « genre », puisque le « sexe » – un « trait réputé physique » – est le marqueur premier du genre, qui intervient dès la naissance d’une personne. Il sert à ranger les individus dans une catégorie de genre. Et son rôle éminent dans la fabrication de deux types de personnes, nées inégales, ne cesse pas après la naissance. La célébration de la « différence des sexes », de l’infériorité des femmes et de la supériorité des hommes, va continuer, car il faut bien continuer à justifier aujourd’hui, demain, et dans les temps des temps, l’inégalité entre ces deux populations – qu’on les appelle des « sexes » ou des genres – et la domination de l’une sur l’autre.

Christine Delphy

Notes

[* 1] Article de Jo Bartosch détaillant les raisons de la protestation « Get the L Out » lors du récent défilé Pride, à Londres.

[* 2] Article sur les « bites de fille » dans Medium.com.

[* 3] Articled’Autostraddle sur le sexe lesbien impliquant un pénis.

[* 4] Vidéo de YouTube autour d’une « babydyke ».

[* 5] Vidéo où le transactiviste Riley J Dennis compare toute « préférence génitale » à une forme de racisme.

[* 6] Article du Spectator détaillant des perturbations de réunions des femmes par des transactivistes

[* 7] Article du Morning Star relatant l’attaque menée contre une syndicaliste.

[* 8] Article détaillant l’attaque contre une femme de 60 ans par un transactiviste à Hyde Park.

[* 9] Article de Miranda Yardley sur le sens du concept de « genre ».

[* 10] Vidéo de Kristina Harrison s’exprimant lors d’une réunion féministe.

[* 11] Article de Debbie Hayton publié dans The Economist sur « l’identité de genre ».

[* 12] Lettre adressée au journal The Guardian par un certain nombre de transfemmes à propos de la réforme du Gender Recognition Act (Loi sur la reconnaissance du sexe).

[* 13] Article détaillant la manifestation ds l’organisation britannique Man Friday au parc Hampstead Heath.

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