Édition du 12 décembre 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

Sexualité masculine – ce qui rend sexy la possession d’autrui

Il semble que les hommes, en général, préfèrent utiliser leur raison à justifier les préjugés qu’ils ont assimilés sans trop savoir comment, plutôt qu’à les déraciner.

tiré de : entre les lignes et les mots 2017 - 30 - 22 juillet : Notes de lecture, textes et pétition

Mary Wollstonecraft, Défense des droits de la femme1

Je soupçonne que si Mary Wollstonecraft vivait encore, elle trouverait ses propres mots écrits en 1792 d’une déconcertante actualité. Après tout, Wollstonecraft était une pionnière dans la recherche de l’égalité sexuelle – et aucun d’entre nous n’a encore atteint cette égalité. À vrai dire, il semble que la justification par les hommes de leurs préjugés soit toujours la tendance dominante du discours social. Ainsi, en hommage à l’héritage de Wollstonecraft, je voudrais essayer de déraciner un des préjugés qui subsistent dans la suprématie et la sexualité masculines – un préjugé précis et bien intégré sans lequel le viol et la prostitution seraient inimaginables.

J’appelle ce préjugé l’érotisme de possession.

Nous avons beaucoup d’indices indirects de l’existence de cet érotisme. Par exemple, à travers les témoignages des femmes qui sont ou ont été appropriées sexuellement dans le mariage, forcées dans le viol, et/ou sexuellement utilisées contre de l’argent dans la prostitution, il s’avère que pour beaucoup d’hommes, la possession est un élément central de leur comportement sexuel. Beaucoup d’hommes peuvent à peine éprouver de sentiment érotique s’il n’est pas associé à la possession du corps d’autrui.

En anglais, comme dans beaucoup d’autres langues, le verbe posséder signifie à la fois « être propriétaire de » et « baiser », et cette coïncidence sémantique n’est visiblement pas un hasard. Beaucoup d’hommes mettent apparemment dans le même sac le comportement sexuel normal « masculin » et l’appropriation littérale du corps d’un autre être humain. Avoir un rapport sexuel avec autrui et être en même temps « un vrai homme » signifie avoir cette personne, prendre cette personne, posséder cette personne. Avoir du sexe et avoir un sexe – si vous êtes né avec un pénis – exige une forme ou une autre de rapport d’appropriation. Si l’on en croit la multitude d’expériences de personnes qui sont ou ont été sexuellement appropriées – en reliant entre eux, si vous voulez, les milliards de points disparates de leur frayeur – nous pouvons dresser le tableau de ce qui ressemble à une fresque cohérente : l’érotisme de possession.

Mais à écouter les propriétaires sexuels, nous n’avons l’impression d’entendre que le ressassement des préjugés qui justifient leur comportement sexuel de possession. « C’est la nature de l’homme… c’est la nature de la femme… c’est la volonté de Dieu… c’est de sa faute à elle… c’est manifestement le “destin hétérosexuel”… elle le veut… j’en ai besoin… il adore ça… elle le mérite… tant que ça m’excite… elle est payée pour ça… » Si nous prenions au mot les propriétaires sexuels – les maris agresseurs, les violeurs, les prostitueurs -, nous pourrions dresser le tableau d’un modèle d’illusion autoréférentielle lié au genre. Par contre, nous n’apprendrions sans doute rien de significatif sur le lien fondamental entre la propriété, la sexualité et le genre. Pour ce faire, il nous faut mettre au jour la dimension érotique du rapport économique.

Le genre est une fiction sociale, mais il résonne émotionnellement et physiquement à l’intérieur de nos corps et de nos cerveaux humains. Mais la fiction sociale du genre a aussi une résonance économique entre les corps humains. Pour se sentir réelle, pour prendre corps, la fiction sociale du genre s’est fixée à une relation de propriété.

Le rapport économique entre propriétaire et personnes appropriées se retrouve dans toute l’histoire de l’humanité : dans l’esclavage et dans la traite des esclaves, dans la famille et la propriété paternelle du cheptel humain élevé. Ce qui n’est pas souvent mentionné est la façon dont le rapport économique entre propriétaire et personnes appropriées est devenu la substance et l’infrastructure de tous les rapports sexuels qui construisent le genre social. Pour que la fiction sociale du genre ait un sens émotionnel et physique dans les corps et les cerveaux humains – pour que certains êtres humains aient vraiment le sentiment d’appartenir à la classe de sexe « hommes » – un érotisme doit être appris, un érotisme de la possession ; et cet érotisme doit être vécu avec la même énergie que le genre lui-même. Qu’un être humain « possède » un autre être humain ne consolide pas en soi l’identité de genre. Par contre, posséder un être humain réel par le sexe donne du sens au genre ; cela donne une résonance émotionnelle et physique au fait de posséder, cela incruste le genre dans les corps et dans le cerveau. La fiction sociale du genre ne semble réelle que dans le cadre d’un certain érotisme de l’économie – lorsque « posséder » équivaut à la même excitation sexuelle qu’être « l’homme dans la situation ».

Mais, être « l’homme dans la situation » est une expression qui n’a de sens que si l’on commet des actes concrets de dénigrement et de domination ; que si l’on gère son anxiété de genre en choisissant un type d’interactions qui établiront incontestablement notre valeur et notre identité sur et contre une autre personne qui n’est pas l’homme dans la situation. On ne peut pas se reposer sur les lauriers de sa physiologie ; on doit constamment produire des actes d’infériorisation d’autrui pour rester l’homme dans la situation. La fiction sociale du genre n’est jamais « une question de différence, mais de domination » (pour reprendre une formule de Catharine MacKinnon)2 – c’est une question d’actes, et non d’anatomie.

Le rapport économique du propriétaire aux personnes appropriées lui évite l’agacement d’avoir à prendre une foule de décisions pour pouvoir maintenir sa domination. Le rapport économique entre un propriétaire sexuel et la personne dont il possède le corps est vraiment pratique. Vous n’avez pas à décider chaque détail de chaque interaction pour établir et pour être convaincu que vous êtes l’homme dans la situation. Au lieu de cela, en établissant votre possession du corps de l’autre par votre mode propriétaire de rapport sexuel, vous avez la certitude d’être l’homme dans la situation, ne serait-ce que par opposition au corps dont vous êtes sexuellement propriétaire.

Posséder ce corps dans et par le sexe doit vous donner le sentiment d’être plus proche du principe masculin ; posséder doit vous faire croire en votre réalité physique et émotionnelle en tant qu’homme ; posséder doit vous convaincre érotiquement que vous avez une identité sexuelle authentique. Sinon, posséder le corps de quelqu’un d’autre n’aurait aucun sens émotionnel ou physique. Sinon, posséder ne serait pas érotique. Sinon, l’économie n’aurait pas de dimension sexuelle.

Le caractère érotique de l’économie est apparu dans l’histoire du patriarcat avec le sens de propriété privée qu’a acquis le verbe « posséder ». Et il se manifeste aussi dans la vie de presque chaque être humain doté d’un pénis – à travers son adaptation érotique personnelle à la vie dans le patriarcat – dans le sens d’appropriation du verbe « baiser  ». Rien d’autre n’aurait pu rendre à ce point sexy pour tant d’êtres humains le rapport économique entre propriétaire et personnes possédées. Rien d’autre n’aurait pu orienter certains êtres humains vers une identité sexuelle socialement convaincante avec autant de passion apparente, enveloppée d’une telle fierté de puissance.

Du point de vue de quelqu’un né avec un pénis en régime patriarcal, cela signifie apprendre l’impératif physique d’avoir des relations sexuelles à la façon d’un propriétaire, afin de ressentir son genre social. Pour perpétuer personnellement l’érotisme de l’économie, pour tenir son rôle, l’homme doit apprendre à sentir qu’il doit avoir quelqu’un.e, qu’il doit prendre quelqu’un.e, qu’il doit posséder quelqu’un.e – sinon, il n’est pas légitimement un homme et, alors, il est moins que personne. Il peut aller jusqu’à ressentir le corps de l’autre comme lui appartenant – pour en faire ce que bon lui semble. Comme un objet appropriable. Comme une chose appropriable. Comme sa propriété, privée et personnelle. Il peut considérer que s’il veut l’avoir, alors il devrait de toute évidence être en mesure de l’acheter ou de la prendre. Il peut se sentir tout à fait engorgé par les impressions émotionnelles et physiques du fait de posséder. Il peut se sentir complètement terrifié par toute autre expérience de sensations et de communications physiques et émotionnelles à caractère non-propriétaire, ou terrifié d’agir sexuellement de toute façon qui ne revendique pas son droit à la chair d’autrui – par peur que, s’il agit ainsi, il se sentira possédé, et donc pas un vrai homme.

Pour un nombre incalculable d’êtres humains élevés à être des hommes, c’est ce que signifie avoir un rapport sexuel : ça signifie avoir une chose. Avoir autrui – posséder autrui – comme une chose. Puis, en avoir plus – avoir davantage de ces choses – pour se sentir plus réel, pour se sentir plus réel comme homme. Avoir du sexe pour avoir un genre.

Le mariage, le viol et la prostitution peuvent avoir des appellations très différentes, et les femmes qui les vivent peuvent aussi être connues sous différents noms (épouse, victime de viol, putain), et ces pratiques peuvent correspondre à trois catégories juridiques différentes. Mais, du point de vue d’une sexualité masculine acculturée dans le patriarcat – dont témoignent les sentiments sexuels rigoureusement conditionnés à posséder et à ne réagir sexuellement qu’à certains corps humains en tant qu’objets appropriables -, ces distinctions pratiques partagent un socle commun viscéral.

Le mariage, le viol et la prostitution peuvent sembler assez différents aux personnes possédées – et les aspects particuliers de ces liens peuvent aussi sembler assez distincts pour les propriétaires. Mais pour les êtres humains dotés d’un pénis investis dans le principe masculin, l’érotisme de possession est toujours ressenti de la même manière au pieu : c’est le sentiment de posséder le corps d’autrui dans le rapport sexuel. C’est le sentiment d’être l’homme dans la situation. C’est le sentiment d’avoir un genre social avéré et supérieur. C’est la passion de la possession sexuelle. C’est l’expérience subjective de baiser comme un vrai homme.

Les détails pratiques de l’entente économique peuvent varier : selon que l’appropriation est à long terme ou à court terme, s’il y a achat ou vol, si le propriétaire a un accès sexuel à plus d’une personne appropriable à la fois, si la personne appropriable a été vendue ou louée ou produite en masse ou mise à disposition, ou si l’être appropriable est indépendant. Mais l’érotisme de possession est une constante. L’érotisme de possession est la façon dont les êtres humains dotés d’un pénis arrivent à se donner l’impression d’être l’homme dans la situation.

Je veux suggérer que reconnaître et nommer l’érotisme de possession a des implications pour le travail d’élimination des systèmes de prostitution – des implications qui sont à la fois à la fois pratiques et radicales.

D’une part, l’érotisme de possession imprègne la loi patriarcale. Il en a rédigé les lois.

Les lois protègent le rapport propriétaire des hommes au corps d’autres personnes dans les rapports sexuels. C’est ce à quoi la loi patriarcale a toujours servi. En fait, la loi a été un instrument d’appropriation de chair humaine par des êtres humains sélectivement autorisés à cet accès. La loi réglemente la possession phallique, elle y met de l’ordre, elle énonce quelle chair humaine peut être possédée et baisée, quelle chair humaine ne doit pas être possédée et baisée, et quelle chair humaine doit être possédée et baisée3. La loi réglemente donc l’oppression exercée par le biais de la possession.

Il n’y aura pas de véritable échappée à l’oppression tant que le genre lui-même n’aura pas pris fin. Il n’y aura ni liberté, ni égalité, ni dignité humaine, ni justice tant que posséder autrui dans le sexe sera ce dont quiconque aura besoin ou envie, afin de ressentir son appartenance à une classe de sexe. Et quand ce moment arrivera, il n’y aura plus de classes de sexe auxquelles appartenir.

Nous ne pouvons pas combattre la façon dont la loi gère la prostitution, la façon dont elle protège la pornographie, la façon dont elle administre l’hétérosexualité et la façon dont elle légifère le viol sans garder présent à l’esprit – et de façon très claire – l’investissement continu de la loi en faveur d’une sexualité de propriétaires. La loi est une institution sociale qui sert à créer, maintenir et faire respecter le système des classes de sexe par le maintien et l’application de l’érotisme de possession – afin que les êtres humains nés avec un pénis aient une classe de sexe socialement supérieure à laquelle appartenir.

Pour affronter le système de classes de sexe, nous devons affronter l’érotisme de possession. Nous ne pouvons pas départager le mauvais du bon dans ce type d’érotisme. Il n’y en a pas de bon.

Lorsque nous défions les systèmes prostitutionnels et de traite des femmes – lorsque nous défions les proxénètes et les profiteurs, lorsque nous défions les législateurs et les juges qui défendent la suprématie masculine, lorsque nous défions les pornographes, lorsque nous défions les chefs d’État – nous devons affirmer, sans hésitation ni déni, que nous avons très sérieusement l’intention de déraciner totalement l’érotisme de possession.

Personne n’a le droit de posséder le corps d’autrui – que ce soit pour avoir du sexe ou que ce soit pour avoir un sexe. Personne – aucun être humain.

John Stoltenberg

Traduction : Tradfem

https://tradfem.wordpress.com/2017/07/03/john-stoltenberg-sexualite-masculine-ce-qui-rend-sexy-la-possession-dautrui/

Adapté par l’auteur d’un discours prononcé à un symposium du Michigan Journal of Gender and Law intitulé « Prostitution : de l’université à l’activisme », le 31 octobre 1992, à la Faculté de Droit de l’Université du Michigan, à Ann Arbor, Michigan. Initialement publié dans le Michigan Journal of Gender & Law, Volume I, 1993. Copyright © 1992, 2013 par John Stoltenberg. Tous droits réservés.

John est également l’auteur de Refuser d’être un homme : pour en finir avec la virilité, traduit par des membres de la collective TRADFEM et coédité chez M Éditeur et Syllepse en avril 2013.

Voir note de lecture : nous-sommes-toutes-et-tous-des-etres-humains/

1 Mary Wollstonecraft : Défense des droits de la femme, éd. Payot, 1976, page 46.

2 Catharine A. MacKinnon : Le féminisme irréductible, éd. Des femmes, 2005, page 60

3 Cette lecture est basée sur le livre d’Andrea Dworkin, Intercourse (1987)

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Sur le même thème : Le mouvement des femmes dans le monde

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...