Édition du 20 février 2018

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« Si nous voulons que tout reste tel que c'est, il faut que tout change »…

« Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change »…
- Guiseppe di Lampedusa dans Le guépard

Le grand roman publié en 1958 par ce romancier italien raconte comment l’aristocratie résiste et en fin de compte fait échec à la vague révolutionnaire qui traverse la péninsule à la fin du 19ième siècle.

À l’époque, une grande partie de la population, paysanne et ouvrière, avec des enseignant-es et des intellectuel-les, n’en peut plus d’un système archaïque qui craque de toutes parts. Le drapeau rouge de Garibaldi flotte un peu partout. La lutte prend à la fois des allures d’un mouvement de masse et d’une confrontation où, à côté du pouvoir monarchique en place, naît un autre pouvoir. Des enfants des classes dominantes « trahissent » et passent au côté du peuple. Tout le monde conclut qu’une grande révolution est imminente.

Dans le magnifique film basé sur ce roman réalisé par Luchino Visconti en 1963, Don Fabrizio Corbera, le chef local de l’ancien régime, voit bien que le changement est inévitable. Le 1 % est en train de perdre le pouvoir. Plus encore, les dominants constatent que leur hégémonie construite sur plusieurs siècles leur glisse entre les mains. Mais ceux qui règnent ne restent pas les bras croisés. Certains rejoignent le camp républicain pour le subvertir. Corbera, le guépard, le dit clairement : « Crois-moi mon petit oncle, si nous ne nous en mêlons pas, ils vont nous fabriquer une république ».

Les Garibaldiens pour leur part sont divisés, hésitants. Tout autour, les puissances européennes, tant les régimes aristocratiques que les démocraties libérales, restent très hostiles à un changement de cap. Et c’est ainsi que la vague révolutionnaire finit par retomber en Italie au début d’une modernité qui se présente sous la forme d’un nouvel État, mais dans lequel l’essentiel reste comme avant.

Il y a quelque chose de terriblement cynique dans ce récit, comme si, inévitablement, il n’était pas possible de sortir de la prison de la domination. Je pense que c’est le point de vue de Lampedusa, qui raconte sa chère Italie des années 1960, quelques années à peine après le renversement de de Mussolini. La bourgeoisie italienne, qui a collaboré avec enthousiasme avec le régime fasciste, se proclame « démocratique ». Les États-Unis, pour éviter la montée des forces de gauche, agissent avec détermination pour maintenir la classe dominante au pouvoir, quitte à relooker le système. Après tout, ils réussissent leur coup.

Que penser de tout cela aujourd’hui ? Il y a une situation qui peut ressembler, jusqu’à un certain point, à celle qui prévalait en Europe à l’époque de Garibaldi. Dans plusieurs pays, la polarisation sociale et politique atteint un point explosif. La « démocratie » bourgeoise s’étiole, coule même sous le poids du discrédit d’un système pourri. Des multitudes se lèvent, expriment de nouvelles aspirations, prennent la parole, confrontent et même, ici et là, marquent des points au niveau politique.

Et il y a aussi des Don Corbera modernes. La manière forte ne suffit plus. Il faut adopter un nouveau discours qui reprend certaines valeurs de la contestation pour la subvertir de l’intérieur. Cela prend plusieurs aspects : le « capitalisme vert », par exemple, comme si on pouvait nettoyer les incroyables dégâts de 150 ans de capitalisme par des mesures de « compensation ». Ou encore, la privatisation « en douce » du secteur public, via, comme le dit le ministre Leitao, les groupes communautaires à qui on va « dévoluer » les services aux citoyens. Quand des communautés réclament leurs droits, comme les peuples autochtones, Trudeau leur dit qu’on veut être gentils, se « réconcilier », tout en gardant le cap sur les prédations exercées par les entreprises minières et pétrolières dans les territoires que ces peuples n’ont jamais cédés.

Plus dangereux encore est ce qu’on appelle le « populisme » de droite. Je n’aime pas cette expression, car elle peut laisser sous-entendre que le problème, c’est le peuple. Néanmoins, l’idée est qu’il faut rétablir un « ordre », un régime fort, et éliminer, pour le grand bien de la majorité « silencieuse », les « subversifs », les « radicaux » qui osent questionner, non pas la forme, mais la substance. On ne se gêne pas, dans le cas des Trump de ce monde, de blâmer la « méchante bureaucratie », comme le font également Couillard et Legault.

Au bout de la ligne, comme dans le temps de Garibaldi, les dominants contemporains essaient de subvertir, de détourner, de diviser les organisations qui portent la révolte. Ils veulent les transformer en gestionnaires d’un système qui reste intact. On a vu ce « film » plusieurs fois ces dernières années, avec une social-démocratie atrophiée, auto-diminuée, « tony-blairisée », qui capitule sur tout ce qui est essentiel. Même dans le sillon de la vague « rose » en Amérique latine, des mouvements populaires sont désarçonnés parce que les gouvernements se disant progressistes ont glissé dans les marais d’un pouvoir corrompu.

Comme quoi il ne fait être ni cyniques ni naïfs. Pour autant, ça arrive quelquefois, que des grands changements surviennent, presque toujours à la surprise générale. C’est arrivé dans le passé et cela va arriver dans l’avenir. C’est un « alignement des astres » qu’on ne voit pas souvent, au croisement d’une crise de « ceux d’en haut », et d’une mobilisation déterminée de « ceux d’en bas », organisée à travers un réseau dense d’organisations populaires.

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