Édition du 11 décembre 2018

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Québec

Sol Zanetti explique à l’Assemblée nationale pourquoi 3e lien et développement durable est un oxymore… et bien d’autres choses…

Intervention à l’Assemblée nationale du Québec de Sol Zanetti, député de Jean-Lesage de Québec solidaire, jeudi 29 novembre 2018 | Transcription de l’Assemblée nationale.

M. Zanetti : Merci beaucoup, Mme la Présidente. Merci, tout le monde. J’arrive ici avec plein de souhaits. Évidemment, les miens, c’est sûr, mais aussi ceux de mes concitoyennes et concitoyens, les choses dont ils m’ont parlé, les aspirations qu’ils ont pour le Québec de demain et d’aujourd’hui, et, parmi ces souhaits, il y en a un, bien, qui est partagé, en fait, et entoure la question de la bonne foi. Je suis déjà venu ici, là, à l’Assemblée nationale, dans les gradins, observer ou j’ai regardé la chaîne parlementaire, je vous l’avoue, pas très souvent, mais, des fois, j’en ai gardé l’impression — et je pense que je n’étais pas le seul — que, des fois, dans les échanges qu’il y avait, là... pas vous, là, mais, des fois, il y avait de la mauvaise foi. Et je me disais : Si, à un moment donné, je vais là, bien, je ne veux surtout pas devenir de mauvaise foi, je ne voudrais pas que la mauvaise foi me contamine et je suis persuadé que c’est un souhait que vous partagez, vous aussi, où que vous soyez assis dans cette Assemblée.

La bonne foi, selon le philosophe André Comte-Sponville, ça se définit comme suit : C’est la conformité des actes et des paroles avec la vie intérieure. Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire essentiellement de dire ce qu’on croit et aussi de croire ce qu’on dit. Évidemment, ça va ensemble. Et vous allez voir, il y a un lien, là. La chaîne parlementaire, ce n’est pas la chaîne la plus populaire, et il y a peut-être des raisons pour ça. Se pourrait-il qu’elle soit — je ne veux blâmer personne — inintéressante ? Et se pourrait-il que les gens qui ne la regardent pas, en fait, jugent que nos activités, parfois, sont sans valeur, justement peut-être parce que, trop souvent, ils sentent qu’il y a une distance, un grand écart entre les gestes et les paroles, d’une part, et la vie intérieure, ce qu’on croit, ce qu’on pense ?

Parfois, je suis persuadé qu’ils écoutent cette chaîne-là, puis ils se disent : À quoi ça sert de regarder ça ? Il y en a là-dedans qui disent des choses qu’ils ne pensent pas, puis il n’y a pas de bonne foi. Alors, évidemment, bien, moi, j’ai senti ça à l’extérieur, vous, vous l’avez senti aussi, et puis là je me dis : Bien, je n’ai pas envie de tomber là-dedans parce qu’en même temps, quand tu vis ça, mettons, ça te donne envie d’être de mauvaise foi. Quand tu vois de la mauvaise foi, tu poses une question, là la personne ne répond pas, elle esquive, après ça tu te dis : Bon, bien là, je vais mettre ma bonne foi au vestiaire. Mais mon souhait, c’est que ça ne m’arrive jamais et que ça ne vous arrive jamais non plus, et que si, à un moment donné, ça m’arrive, bien, que vous me rappeliez à l’ordre. Et puis, bien, je vais peut-être le faire aussi si vous me le demandez, mais sinon, non. Alors, voilà.

Tu sais, c’est comme... des fois, il y a des choses que tu dis par rapport à, tu sais, la conformité des paroles avec la vie intérieure, est-ce que les gens croient ce qu’il dit ? Des fois, quand tu entends des choses comme... des fois, c’est difficile de croire que les gens croient ce qu’il dit comme quand on dit, par exemple, que le troisième lien est un projet de développement durable. C’est difficile de le croire, mais je m’efforce, je fais des efforts. Ça ressemble davantage à une figure de style qu’on appelle l’oxymore. Qu’est-ce que c’est que l’oxymore ? C’est quand on allie deux mots qui ont des sens contradictoires, un peu comme dans Shakespeare, Roméo et Juliette, au moment où il dit : « Ô lourde légèreté ! Sérieuse vanité ! Et chaos difforme de belles apparences ! Plumes de plomb, fumée lumineuse, flamme glacée, santé malade... » Ô troisième lien de développement durable ! Ça, c’est mon petit ajout.

Le troisième lien, ça m’apparaît — et je pense que vous serez sensibles à cet argument — un gros gaspillage de fonds publics. Ce n’est pas un projet qui va nous aider pour ce qu’il coûte, hein ? Le maire de Québec estime que ça va coûter entre 4 milliards et 10 milliards de dollars. Et on se dit pour quoi ? Bien, pour ne pas vraiment améliorer la fluidité sur les route ou peut-être quatre à sept ans, comme ça arrive à chaque fois qu’on élargit des autoroutes, qu’on ajoute des ponts, comme c’est arrivé avec la Katy Freeway du Texas, dans laquelle il y a 24 ou 26 voies maintenant puis que, finalement, ils ont réalisé que ça revenait exactement au même. Pourquoi ? Parce que les gens font : Wow ! Ça circule bien ! Je vais aller m’installer très, très loin. Et puis là, bien, rapidement, on construit — ici, ce serait sur des terres agricoles dans Bellechasse — et puis là, après ça, bien, qu’est-ce qui arrive ? Même problème pour 4 milliards à 10 milliards.

Alors, c’est un gaspillage de fonds publics, aucune étude ne montre que ça réduirait la congestion. Ce n’est pas de l’idéologie de dire ça, c’est juste la science, c’est ça que les experts disent. Je voyais que le premier ministre valorisait dans son discours énormément l’éducation. Bien, je me dis : Tant mieux ! Alors, maintenant, une fois qu’on forme les gens pour réfléchir aux problèmes de congestion, aux problèmes du développement, aux problèmes d’urbanisme, à un moment donné il faut que ça serve à quelque chose, il faut les écouter aussi. Alors, on ne veut pas d’étalement urbain, on ne veut pas l’accaparement des terres agricoles, on a suffisamment construit sur les terres agricoles au Québec, et là c’est le temps de croître en hauteur à Québec. Québec, là, c’est la capitale de notre futur pays, et là il est temps de la construire en hauteur, de la densifier, d’en faire une grande ville. Elle est déjà grande, mais on pourrait la construire intelligemment, une ville nordique où il est facile de se déplacer.

En santé, c’est sûr que... je comprends l’affaire, que, bon, faire un discours de 70 minutes et plus... on ne peut pas tout dire dans un discours de 70 minutes et plus. Alors, tu sais, c’est facile de dire : Il n’a pas parlé de ça, il n’a pas parlé de ça. Je vais quand même le faire en disant : Bien, il n’en a pas parlé peut-être pas par mauvaise foi, mais peut-être juste par manque de temps. Alors, je veux juste m’assurer que ces choses-là seront entendues. Alors, vous lui en parlerez.

Donc, la première chose, c’est que j’aurais voulu qu’on parle, en tout cas, dans les prochains mois de la découverture en services spécialisés comme l’anesthésie, la chirurgie, l’obstétrique et l’oncologie en région, au Québec, parce qu’il y a un problème d’accès aux soins spécialisés. J’aimerais aussi qu’on parle de transport et d’accessibilité aux soins de santé. J’aimerais qu’on parle d’une loi sur les ratios dans le domaine de la santé. Pourquoi ? Pour que nos gens, pour que les patients, au Québec, soient bien traités, bien, il faut qu’ils soient traités par des gens qui ont le temps, qui ne sont pas surchargés, qui sentent qu’ils sont capables de faire un travail humain, qui sont capables de se reposer aussi et qui ont des conditions qui leur donnent envie de faire ça et qui... une satisfaction dans le sens que ça a pour eux d’être dans le milieu de la santé. Alors, une loi sur les ratios pour soulager tout le monde et aider aussi le soin des patients.

J’ai été déçu aussi de ne rien entendre par rapport à la prévention en santé parce que la chose qui fait économiser le plus d’argent et qui, surtout, nous fait économiser le plus de malheurs dans la vie, bien, c’est quand les gens ne tombent pas malades. C’est facile à dire, mais ça ne se fait pas tout seul. La prévention, c’est quelque chose dans lequel on doit investir. Et il faut investir en prévention pour sauver de la maladie, pour sauver aussi des fonds publics là-dedans, pour sauver de l’argent dans les médicaments, mais il faut aussi investir dans les déterminants de la santé. Parce que, pour que les gens tombent moins malades, il faut que l’environnement soit en bon état, il faut qu’on ait une bonne qualité de l’air dans Limoilou. Il faut qu’on ait une facilité... qu’on favorise un urbanisme qui favorise le transport actif. Il faut qu’on ait du logement social de qualité. Il faut que les gens aient les moyens et le temps de prendre soin de leur santé et qu’on mette ça à leur disposition.

Aussi, une bonne idée desquelles j’espère que le gouvernement de la Coalition avenir Québec s’inspirera dans les prochaines années et qui... j’utilise les arguments de l’argent parce que ce sont des arguments de gestion et je présume qu’ils y seront davantage sensibles, la question de Pharma-Québec. Au Québec, on paie trop cher pour les médicaments. On paie plus cher qu’au Canada, on paie plus cher qu’ailleurs, et il faut qu’on fasse des achats groupés, c’est juste logique. Les seuls à qui ça profite en ce moment, là, bien, c’est le lobby des pharmaceutiques. Nous, on paie trop cher, l’État paie trop cher, les citoyennes et citoyens paient trop cher pour les médicaments au Québec, il faut donc qu’on ait un groupe d’achat et qu’on soit capables aussi d’en produire certains. Avec une mesure comme celle-là, on serait capables d’économiser 2,5 milliards de dollars. Alors, ça, c’est énorme. Et je ne vois pas comment on peut se passer de ça aujourd’hui avec les défis d’adaptation aux changements climatiques qui sont les nôtres et qui sont ceux de la planète entière.

Autre idée excellente que je vous suggère de nous voler, c’est... bien, de ne pas nous voler, ce n’est pas un vol, les idées n’appartiennent à personne, mais c’est l’assurance dentaire publique. Au Québec, il y a une personne sur quatre qui ne va pas chez le dentiste parce que ça coûte trop cher. Ça, c’est inadmissible. Et, avec l’argent qu’on va aller chercher — et ça, j’ai été content d’entendre que ça allait être maintenu comme engagement — en réduisant la rémunération des médecins spécialistes, bien, ça va couvrir à peu près ce que coûterait une assurance dentaire publique qui couvrirait tout le monde, les enfants, et qui ferait en sorte qu’au Québec, bien, on n’ait pas un angle mort dans la santé. Parce que les dents, la bouche, jusqu’à nouvel ordre, ça fait partie du corps. Et, si on est d’accord pour couvrir un, il faudrait couvrir l’autre également.

Je veux parler aussi d’un thème important dans les dernières minutes, c’est la question du nationalisme rassembleur. Ça m’est apparu au moment où j’ai entendu ça comme un autre oxymore politique. Puis là je ne veux pas que vous pensiez que je pousse la comparaison trop loin, et tout ça, mais ça m’a fait penser à ça — qu’est-ce que vous voulez ? — 1984 d’Orwell, à un moment donné, il parle de l’oxymore politique comme figure de style et puis il donne un exemple, il dit : La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force. Et puis ça m’a fait penser à ça un peu, évoquer le fait que le nationalisme provincial, c’est de l’audace. Parce que le nationalisme provincial, c’est, en fait, le contraire de l’audace. Le mot « audace » ou « audacieux » revient à peu près à 15 reprises dans le discours du premier ministre d’hier. Et puis c’est une chose qui m’enchante, je suis content, je suis d’accord, il ne faut pas qu’on ait peur du changement, il ne faut pas qu’on ait peur de ne pas être capable, il ne faut pas qu’on ait peur de se tromper non plus, et donc ça m’amène à me poser la question : Si on est cohérent avec cette audace-là, à quoi ça sert de rester dans le Canada ?

À quoi ça sert de rester dans le Canada ? Est-ce que ça nous fait économiser ? Non, il y a des dédoublements ministériels, des choses complètement inefficaces. Celui qui rédigeait, justement, le discours du premier ministre hier, M. Gobeil, a écrit un livre là-dessus, il y a ici un gouvernement de trop. Vous devriez être sensibles à cet argument, ça n’a pas de bon sens qu’on paie pour des dédoublements comme ça, alors qu’on pourrait utiliser ces fonds-là pour l’éducation, alors qu’on pourrait utiliser ces fonds-là pour l’électrification des transports et aussi amener les transports collectifs partout, dans toutes les régions du Québec, ce qui est en ce moment, là, un des domaines dans lesquels on est le plus en retard.

Et l’autre question que je pose, c’est : À qui ça sert qu’on reste dans le Canada ? C’est sûr que c’est pratique pour les compagnies pétrolières, c’est sûr que c’est pratique pour les compagnies qui veulent extraire la richesse sans rien laisser, partir avec, se faire subventionner. Le Canada, on le sait, c’est un paradis fiscal pour les minières au monde. Mais ça, ça ne nous sert pas, nous. Ça ne vous aidera pas à boucler le budget, ça n’aidera pas nos concitoyennes et concitoyens, là, à avoir des services publics et ça n’aidera pas le Québec à devenir un leader international de la nécessaire transition vers les énergies vertes, de la nécessaire transition vers une électrification, un mode de vie qui émet moins de gaz à effet de serre.

Et ça, je trouve ça vraiment important parce que, pour un peuple comme pour un individu, pour évoquer Pierre Bourgault, bien, la liberté, c’est toujours nécessaire. On ne peut pas, d’une part, dire : Je refuse que le Québec ait un niveau de richesse moindre que ses voisins puis, en même temps, dire : J’accepte que le Québec soit politiquement subordonné, j’accepte qu’il soit moins libre, j’accepte qu’Ottawa décide à sa place ce qu’il doit faire avec une partie de son argent dans presque tous les domaines. Pourquoi on demande à Ottawa de gérer les choses qu’on pourrait gérer, nous, ici ensemble à 125 ou plus, si on change le mode de scrutin ? À quoi ça sert ? Est-ce qu’ils sont meilleurs que nous ? Est-ce que c’est ce que pense le premier ministre ? Pense-t-il que le Canada et le gouvernement d’Ottawa sont mieux placés que nous pour prendre ces décisions-là ? Je pense que non. Je pense qu’il est fier du peuple québécois, il l’a répété à plusieurs reprises. Et je pense qu’on devrait être cohérents avec cette fierté-là et dire : Bien, voilà, soyons libres, prenons nos décisions nous-mêmes. Je vous remercie beaucoup.

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