Édition du 19 septembre 2017

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Premières Nations

Standing Rock : Une lutte locale et globale

La mobilisation des indiens à Standing Rock (Dakota) fait halte à Genève. Au-delà du combat pour les droits des peuples premiers, c’est aussi de notre futur climatique qu’il est question.

Dès ce mardi, une tournée de défenseurs de l’eau, en l’occurrence des participants à la lutte contre le Dakota Access Pipeline (DAPL) à Standing Rock, passera par Genève. Cette action s’inscrit dans le cadre de la lutte des peuples autochtones contre l’oléoduc qui traverse des terres sacrées et menace les réserves en eau potable de 14 millions de personnes. Elle se veut aussi plus globale, en lien avec la question climatique.

Nous avons tendu le micro à Rachel Heaton, l’une des activistes de ce mouvement. Elle est membre de la tribu Muckleshoot de la région d’Auburn, dans l’Etat de Washington (descendant de la tribu des Duwamish). Elle est l’un des membres fondateurs de la coalition NoDAPL de Seattle, cofondatrice de Mazaska Talks – mazaska, mot Lakota pour argent –, groupe qui est parvenu à obtenir de la ville de Seattle qu’elle désinvestisse 3 milliards de dollars de Wells Fargo, une des nombreuses banques engagées dans le Dakota Access Pipeline.

Active à Seattle, comment vous êtes-vous retrouvée impliquée dans le mouvement de Standing Rock ?

Rachel Heaton : Lorsque j’ai entendu parler de cette occupation, je me suis tout de suite reconnue dans cette mobilisation. Nous avons les mêmes préoccupations à Seattle : des barges de fracking débarquent depuis le Canada dans nos eaux. Celles-ci se réchauffent et cela fait disparaître les poissons. Durant la seconde moitié de 2016, j’ai effectué des allers-retours au camp de Standing Rock, pour amener de la nourriture, notamment. Je n’étais pas présente en février lors de l’évacuation du camp, occupée à mener la campagne pour le désinvestissement de la ville de Seattle.

Votre collectif préfère le terme de Protecteurs de l’eau plutôt que celui faisant allusion à Standing Rock. Pourquoi ?

Nous sommes bien conscients que ce dernier terme parle davantage au grand public qui a eu connaissance de cette lutte sur le terrain. Pour nous, la notion de Protecteurs de l’eau est plus correcte car le combat contre l’industrie d’extraction est global. Nous menons plusieurs luttes contre des pipelines en Louisiane ou au Canada, par exemple.

Quel est le lien entre un combat local et votre venue en Europe ?

Pour nous, tout est lié. Parce que cela renvoie à la notion de « Mother Earth » [Terre-Mère ou Terre nourricière] mais aussi parce que les populations autochtones sont les premières touchées par le changement climatique. Nous représentons 1% de la population aux Etats-Unis, opprimés depuis cinq cents ans, mais on nous traite comme si nous n’existions pas. L’occupation de Standing Rock nous a rendu une visibilité. Et les minorités sont les premières touchées par ce racisme environnemental. Mais notre combat se veut global. Si nous ne prenons pas le bon virage et ne luttons pas contre le réchauffement climatique, nous courons à la catastrophe.

Vous avez obtenu une victoire dans votre ville de Seattle. Comment cela s’est-il produit ?

A Seattle, nous avons remporté une bataille importante. La ville a désinvesti de la banque Wells Fargo pour un montant de 3 milliards de dollars. Il s’agit d’une lutte de longue haleine. Nous avons pu nous appuyer sur un mouvement actif depuis des années sur les questions des droits des peuples premiers. Il y a trois ans, la ville a renoncé au Columbus Day [le deuxième lundi d’octobre, un jour férié aux Etats-Unis] au profit d’un Indigenous Day [Journée des indigènes]. Nous avons aussi pu faire le lien avec des mouvements comme Black Lives Matter ou avec une mobilisation contre une prison pour jeunes, institution qui vise particulièrement les minorités.

Quel est l’impact de cette campagne de désinvestissements ?

Nous visons le nerf de la guerre : l’argent. Nous ciblons maintenant toutes les banques qui investissent dans l’industrie d’extraction. La victoire obtenue à Seattle a fait tache d’huile. Nous avons reçu des milliers d’appels de groupes, d’universités, voire de municipalités, qui souhaitent désinvestir de cette industrie1. Depuis janvier, nous estimons que 10 milliards de dollars ont déjà été désinvestis aux seuls Etats-Unis. Des villes comme New York ou Seattle ont franchi le pas. Et la question est à l’étude à San Francisco et à Los Angeles. Nous nous réjouissons de nous joindre au mouvement suisse qui fait pression sur Credit Suisse, très impliqué dans le financement du DAPL.

Ciblez-vous les investissements directs dans l’industrie pétrolière ou plus largement les banques actives dans ce secteur ?

Notre pression est globale. Nous visons les établissements actifs dans l’industrie pétrolière – que l’argent public investi soit directement lié à ces projets ou non. Plus largement, nous essayons de promouvoir un mouvement pour que ces fonds aillent dans des banques publiques plutôt que des établissements privés.

Le président, Donal Trump, a annoncé jeudi la sortie des Etats-Unis de l’accord de Paris sur le climat. Cela vous a-t–il surpris ?

D’abord, je tiens à préciser que je ne considère pas Donald Trump comme mon président. Ensuite, nous savions bien que cette dénonciation allait arriver. Il en avait fait un thème de campagne. La question était surtout de savoir quand il allait faire cette annonce. Jeudi fut une mauvaise journée pour nous : le pétrole a d’abord commencé à fuir du DAPL à Standing Rock. Et l’administration a fait cette terrible annonce.

Et maintenant, que faire ?

Cela va nous renforcer. Et cela montre qu’il faut penser ces questions en partant de la base et ne pas confier nos destins aux gouvernants. Nous allons élargir notre mouvement, mobiliser les municipalités, notamment. Nous avons déjà 61 villes qui ont annoncé qu’elles refusaient de s’associer à la logique extractive et que leur priorité était de garantir l’environnement et l’approvisionnement en eau de leurs citoyens. I

Traités comme des terroristes

Les occupants de Standing Rock ont été espionnés à l’aide de techniques relevant de la lutte antiterroriste. C’est ce que relève un rapport de The Intercept, le magazine sur internet créé par Glenn Greenwald. C’est ce dernier qui avait publié les révélations d’Edward Snowden.

Selon ce rapport d’une quarantaine de pages dévoilé le 27 mai, des collusions entre les forces de l’ordre et une compagnie de surveillance privée – TigerSwan – mandatée par ETP (Energy Transfer Partners), l’entreprise qui construit le pipeline, sont avérées. La publication se base sur une fuite organisée par un ancien d’ETP, corroborée par des documents publics dont l’accès a été obtenu grâce aux lois sur la transparence publique.

On y découvre que TigerSwan – une entreprise créée par d’anciens soldats des forces spéciales qui ont été actifs au Proche-Orient – a utilisé des méthodes comme le survol du campement des Sioux occupant le site, l’usage de drones et de vidéosurveillance, et la diffusion de propagande pour délégitimer sur les réseaux sociaux la lutte des occupants de Standing Rock. Selon une dépêche de presse d’AP, ces méthodes ont été qualifiées de « tactiques de quasi-guerre » par Dallas Goldtooth, le coordinateur de l’Indigenous Environnemental Network (le réseau indigène environnemental).

TigerSwan avait aussi un représentant incorporé au sein des forces de l’ordre pour échanger des informations et coordonner les opérations contre les occupants. L’office juridique des Indiens Lakota – une des composantes des Sioux – a émis une prise de position : « Plutôt que de protéger de manière unilatérale les intérêts privés des sociétés pétrolières, les représentants de la loi auraient tout autant dû protéger les droits constitutionnels de ceux qui étaient victimes d’une conspiration, dont l’action a été perturbée, et qui ont été attaqués physiquement par les mercenaires privés composés de spécialistes antiterroristes formé au Proche-Orient. »

De fait, les documents révélés par The Intercept qualifient l’occupation « d’insurrection à visées idéologiques ». ETP et les forces de l’ordre justifient ces méthodes par le caractère illégal à leurs yeux de l’occupation et leur volonté de garantir la sécurité des employés et des riverains du pipeline. PBH

Philippe Bach

Journaliste pour le Courrier (Suisse).

https://www.lecourrier.ch/

Rachel Heaton

Militante de la lutte des peuples autochtones contre l’oléoduc qui traverse des terres sacrées à Standing Rock (Dakota) et menace les réserves en eau potable de 14 millions de personnes.

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