Édition du 25 avril 2017

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États-Unis

Stephen Bannon, l’autre visage de la tragédie américaine

Insurgé visionnaire de l’extrême droite, contempteur de l’« establishment » de Washington et génie de l’entrisme passé par Goldman Sachs, Hollywood et les médias, Stephen Bannon est aujourd’hui le principal conseiller de Donald Trump. Le nouveau chaos américain, c’est lui.

4 février 2017 | tiré de mediapart.fr | Photo : Stephen Bannon

New York, de notre correspondant.- Le début de la déroute ou une simple pause dans la marche de Trump vers le pouvoir inique et absolu ? En statuant pour la suspension, au niveau national, du décret présidentiel du 27 janvier interdisant l’entrée des États-Unis aux ressortissants de sept pays musulmans décrits comme des dangers potentiels pour la sécurité nationale, un juge fédéral de l’État de Washington, James Robart, nommé par le président républicain George W. Bush, a rendu son éclat à la Constitution américaine, bafouée par une mesure de discrimination religieuse patente.

Alors que le département de la justice et Donald Trump, en week-end dans son palais de Mar-a-Lago en Floride, tentent de faire annuler cet affront à la présidence, plus de la moitié des Américains, déboussolés depuis l’investiture, trouvent enfin dans ce répit le temps de redécouvrir le poids véritable de leurs institutions.

Dans le chaos, une photo peut offrir un point de repère, d’autant plus terrifiante qu’elle résume à elle seule le jeu des acteurs de la comédie au pouvoir. Elle a été prise le samedi 28 janvier, entre 17 h et 17 h 30, dans le Bureau ovale, au moment même où des milliers de manifestants commençaient à assiéger les aéroports ou à se rassembler devant la Maison Blanche pour protester contre le décret anti-immigration et anti-musulmans du nouvel exécutif, et quelques minutes avant que Donald Trump, patron de la première puissance occidentale, ne raccroche le téléphone au nez du premier ministre australien.

Le président, arc-bouté comme un lutteur sur l’ancien bureau ouvragé de Kennedy et d’Obama, paraît déjà vociférer dans le combiné, en présence des deux seuls adjoints admis dans le secret de la conversation. À gauche, Michael Flynn, conseiller pour la sécurité nationale et chef d’une administration ad hoc de plusieurs centaines d’experts, semble prendre studieusement des notes. À droite, un autre personnage aux allures d’ours un peu dépenaillé, sans cravate, veste sombre et pantalon beige, négligemment tourné vers le côté, fait mine d’inspecter le tapis en écoutant d’un air dégagé le déroulé d’un incident diplomatique sciemment orchestré.

Ce jour-là, Stephen Bannon, dit « Steve », ancien patron de choc du brûlot d’extrême droite Breitbart News et cerveau nationaliste de la victoire du 8 novembre, n’est plus seulement le premier conseiller stratégique de Trump à la Maison Blanche, mais un membre à part entière du cénacle le plus exclusif de l’administration, le fameux « comité des principaux » du Conseil de sécurité nationale.

À ce titre, le chantre officiel de « l’Amérique d’abord » (« America first »), héraut sans scrupules des valeurs blanches du « Heartland » (le « cœur bouillant de la nation »), est désormais l’égal des secrétaires à la défense, à la justice ou aux affaires étrangères, dans un cercle dont les débats confidentiels sont le préambule à toutes les décisions du président en matière de protection du territoire. 

Un pays « groggy » découvre dans ce drôle de visage de pirate bouffi et buriné le reflet d’une gueule de bois nationale. Stephen Bannon, 62 ans, s’affiche avec une désinvolture cynique, une trogne de baroudeur revenu de toutes les épopées africaines. Cet ancien marin de la Navy, passé par Harvard, Goldman Sachs, puis Hollywood, champion de l’insurrection réactionnaire contre Washington, s’est mué en prosélyte de l’ultime chambardement politique. Et ce jour-là, l’impétrant attend de voir la volonté du peuple s’abattre sur les tenants du complot anti-américain.

Trump, le même jour, a tancé Angela Merkel et le premier ministre japonais pour avoir, croit-il, manipulé leurs monnaies, l’euro et le yen, afin de rafler des marchés à ses travailleurs.

Mais l’homme qui appelle maintenant depuis les antipodes, Malcolm Turnbull, n’est autre que le premier ministre d’une nation sœur. L’Australie, dont les troupes sont engagées avec les Américains dans la plupart de leurs conflits internationaux depuis 1917, se veut l’avatar occidental des États-Unis au centre de la zone ultra-stratégique du Pacifique, la base essentielle de l’US Navy aux portes de l’Asie et de la Chine, le tremplin des milliers de soldats des forces américaines de déploiement rapide et la vigie de la Pax americana, dont elle assure les opérations de renseignement pour tout l’hémisphère. 

En allié fidèle, Turnbull s’attend à passer son heure de rendez-vous téléphonique en rappels chaleureux de leur amitié indéfectible. Il écopera sur le champ d’une volée de bois vert. Trump, à en croire le récit divulgué par le gouvernement de Canberra, n’a qu’un sujet en tête : l’accord passé en 2016 entre Turnbull et Barack Obama visant à transférer vers les États-Unis 1 250 réfugiés, pour la plupart des familles avec enfants venues d’Asie ou du Moyen-Orient, parqués depuis des mois par les autorités australiennes dans des îles reconverties en camps de transit.

« Cela va me tuer politiquement, enrage le président des États-Unis, tout en rappelant le raz-de-marée électoral qui l’a porté au pouvoir. Qu’est-ce qui me dit que nous n’allons pas ramener le prochain poseur de bombe de Boston ? » 

Après quelques récriminations sur « le pire accord qu’il ait jamais vu » et « la pire conversation du jour avec un chef de gouvernement », Trump interrompt la conversation une demi-heure avant le temps imparti, provoquant la stupeur en Australie et des questionnements furibonds du parlement de Canberra sur l’avenir d’une alliance vieille d’un siècle.

À Washington, l’éclat conduit les deux seules voix de la dissidence républicaine, les sénateurs John McCain et Lindsey Graham, à appeler l’ambassadeur australien pour calmer l’affaire et stigmatiser l’irresponsabilité de la Maison Blanche.

Mais Trump enfonce le clou le soir même par un tweet sur les « immigrés illégaux » d’Australie. Le spectacle continue. En évoquant les « Boston bombers », le populiste ne peut ignorer que les deux frères Tsarnaev, auteurs de l’attentat du marathon de 2013, avaient obtenu le statut de réfugiés de Tchétchénie à l’âge de 13 et de 8 ans.

Quelques jours plus tard, Kellyanne Conway, l’attachée de presse du président, invente de toute pièce « un massacre de Bowling Green, Kentucky, jamais couvert par les médias, commis par deux réfugiés irakiens » pour justifier la politique anti-immigration de Trump. En fait, les deux suspects, condamnés respectivement à la perpétuité et à 30 ans de prison en... 2011, avaient participé à un réseau de financement de trafic d’armes entièrement organisé par un agent du FBI. Peu importent les mises au point des procureurs fédéraux et le rappel des faits dans la presse. Le message survole l’élite informée pour nourrir la blogosphère paranoïaque et les sites complotistes de l’avant-garde de Trump. Le cœur de cible de Stephen Bannon.

Ce dernier a eu carte blanche pour orchestrer le chaos des mesures anti-immigrés du 26 janvier, décidées sans le concours et même à l’insu des principales administrations concernées, comme le département d’État ou le département de la Sécurité intérieure, des responsables des douanes et des garde-frontières.

Alors que le texte initial ne concernait que les réfugiés et les détenteurs de visas provenant de sept pays musulmans, le conseiller stratégique a exigé qu’il inclue aussi les résidents permanents porteurs de « cartes vertes », pour la plupart déjà engagés dans les procédures d’obtention de la citoyenneté.

Autre signe de l’emprise de Bannon : le 25 janvier au soir, peu avant le coup de tonnerre anti-immigration, Trump avait réuni pour un dîner à la Maison Blanche l’essentiel de son équipe de sécurité nationale. Le général Mattis, invité d’honneur peu après sa confirmation comme ministre de la défense, le chef du commandement inter-armées Joseph Dunford et Michael Flynn, déjà en poste à la tête du National Security Council (NSC), ainsi que Jared Kushner, gendre et conseiller spécial du président. Sans oublier Steve Bannon.

Trump a appris à table l’existence d’un projet d’attaque de commando sur une base d’Al-Qaïda au Yémen. L’opération avait été proposée à Barack Obama en novembre et remisée aussitôt, car elle exigeait une nuit sans lune dans la région, des conditions d’obscurité totale. Surtout, on le sait aujourd’hui, le raid nécessitait de nouveaux repérages préalables. Il a été malgré tout décidé ce soir-là, entre la poire et le fromage.

Au moment où on refoulait des centaines de visiteurs musulmans dans les aéroports américains au nom de la patrie en danger, le Groupe 6 des Navy Seals, la crème des forces spéciales, déjà utilisé pour l’exécution de Ben Laden au Pakistan, allait débusquer l’ennemi terroriste dans son fief et rapporter une nouvelle fois un trésor de disques durs recelant les secrets du réseau. Mais l’action glorieuse a tourné court. Trahis et confrontés à une résistance imprévue, les Seals perdent un homme et abattent une trentaine de civils du village. Un avion à décollage vertical Osprey, d’une valeur de 27 millions de dollars, est endommagé et doit être détruit sur place. 

Préparant la narration de l’épopée, le président avait décliné, pour cause d’emploi du temps chargé, une invitation à un dîner de gala dont il devait être la star. Finalement, il en serait quitte pour accueillir la dépouille du sous-officier Ryan Owens, répondre d’une enquête indépendante du Pentagone sur les conditions d’autorisation de l’attaque et laisser ses alliés républicains du Congrès, plutôt embarrassés, trouver des arguments pour contrer la première offensive parlementaire des Démocrates : rien de moins qu’une loi anti-Bannon.

Sans nommer expressément le Raspoutine de Trump, les sénateurs exigent maintenant d’avoir leur mot à dire sur la nature des participants aux plus importantes réunions du NSC. Le fait que le président ait, par un édit régalien, donné un siège permanent à son conseiller, alors qu’il limite la présence du chef de l’état-major et du directeur du renseignement aux sessions qui les concernent directement, traduit clairement, selon le sénateur de Virginie Mark Warren, la prééminence des considérations politiques sur les avis en matière de défense et de renseignement, un déséquilibre qui pourrait décider de la guerre ou de la paix.

Quant aux professionnels de la sécurité nationale, ils dénoncent une aberration de gouvernance. « La simple présence d’un “consigliere” pourrait empêcher les membres du cabinet de s’exprimer librement s’ils savent que leurs points de vue ne correspondent pas aux idées du moment dans l’entourage du président, confie sur le site Vox Charles Kupchan, ancien directeur Europe du NSC sous Obama. Ensuite, il faut se souvenir de qui on parle spécifiquement, d’une personne dont ni le tempérament, ni les idées ne semblent convenir à cette fonction. » Bannon aura tout loisir d’orienter les débats et de définir d’emblée les options réputées acceptables par le patron, quitte à assurer la déchéance du National Security Council.

Bannon, selon une enquête de la revue Foreign Policy, a déjà réduit au minimum les comptes rendus écrits de tous les processus de prise de décision de la Maison Blanche. Et son rôle officieux de pivot de l’administration équivaut à une révolution de palais. Non content d’avoir rédigé lui-même le décret sur l’immigration avec l’aide de son adjoint Stephen Miller, un idéologue de 32 ans supervisant la rédaction des discours de Trump, le conseiller a attendu que Trump soit en train de le signer pour en révéler l’existence et les détails à John Kelly, ministre de la Sécurité intérieure, en charge de tous les gardes frontières et douaniers des États-Unis.

Kellyanne Conway, l’attachée de presse, attend maintenant, reléguée au deuxième étage de l’aile Ouest entre deux missions kamikaze sur les plateaux de télévision, que ses attributions soient clarifiées. Même le chef du NSC, Michael Flynn, ancien patron du renseignement militaire viré par Obama pour sa phobie des musulmans, fait maintenant le pied de grue à la porte du Bureau ovale en attendant que « Steve » achève ses messes basses avec le président. Quant au secrétaire général de la présidence, Reince Prebus, ancien chef du Republican National Council, recruté par Trump autant par gratitude pour son aide pendant la campagne que pour sa connaissance parfaite des milieux de Washington, il est maintenant, à sa grande fureur, préposé aux opérations décentes, comme la vente au grand public du candidat conservateur à la Cour Suprême Neil Gorsuch. Le blitzkrieg politique, le combat au couteau pour le renouveau national, revient maintenant de droit à Stephen Bannon.

Les caricatures le représentent en marionnettiste ou en tonton géant tenant un petit Trump sur ses genoux pendant les séances de signatures en chaîne des « executive orders ». Elles omettent une autre possibilité : que le président et son puissant adjoint soient parfaitement en phase. Pour revenir en politique après une brève campagne populiste dans les années 1980, le bateleur milliardaire s’était acharné dès 2011 à « prouver » que Obama était né au Kenya et donc inéligible au poste de président des États-Unis. Même la publication du certificat de naissance original du président en avril 2011 n’avait pu mettre un terme à l’alliance de Trump avec la pire engeance d’extrême droite, celle des « birthers », obsédés par le pouvoir prétendument illégitime d’un homme noir.

Trump écumait toujours ces réseaux en 2015, à la veille de son entrée dans la course aux primaires, ranimant les rumeurs dans ses tweets, visitant les studios de conspirationnistes comme Alex Jones, à Austin, connu entre autres pour avoir nié, au nom du lobby pro-armes, que la tuerie d’enfants dans l’école de Newtown ait jamais eu lieu. 

Lors de son passage chez Breitbart pour une interview radiodiffusée menée par Bannon lui-même, Trump semble hésiter entre les registres quand l’échange aborde l’immigration. En businessman normal, le baron de l’immobilier s’étonne que l’Amérique renvoie chez eux des étudiants étrangers après leur coûteuse formation, alors qu’ils seraient utiles aux États-Unis. Bannon, d’un ton calme et glaçant, le contredit aussitôt par une question : « Ça ne vous dérange pas que les deux tiers des patrons de la Silicon Valley soient originaires d’Asie ou du Sud-Est Asiatique, lance t-il, assénant sans vergogne des chiffres archi-faux. Un pays, c’est plus qu’une économie… Nous sommes aussi une société civile. » 

Peu lui importent le succès ou le mérite des immigrés, et leur contribution à la croissance américaine… À l’entendre, ils ne seront jamais chez eux ici, dans une culture qui ne peut être la leur. « Vous devez comprendre, poursuit le prosélyte. Ici, c’est Breitbart et nous serons toujours plus à droite que vous sur ce sujet. Nous, nous sommes les gougnafiers ignorants. »

Bannon est peut-être ignorant, mais il est cultivé. L’expression « gougnafiers ignorants » (en anglais « know nothing vulgarians ») renvoie à ces militants protestants du XIXe siècle qui disaient ne rien savoir (« know nothing ») quand on les interrogeait sur leurs exactions contre les migrants irlandais qui, selon eux, menaçaient leurs emplois.

L’image convient bien au site internet qui, depuis sa reprise en main par Bannon après la mort subite de son partenaire fondateur Andrew Breitbart, en 2011, doit son succès énorme au mélange des genres. Une majorité d’infos classiques, remaniées à la sauce conservatrice sur un ton agressif, ponctuées, quand la cause nationaliste l’exige, de brûlot diffamatoires. Breitbart a ainsi affirmé pendant des semaines qu’Al-Qaïda passait par la frontière mexicaine en publiant une photo d’un bout de tee-shirt Adidas décrit comme un tapis de prière djihadiste trouvé dans le désert de l’Arizona. 

Mais il ne néglige pas les scoops. Bannon, informé que le démocrate new-yorkais Anthony Wiener posait en slip pour ses admiratrices sur un réseau social privé, a payé des veilleurs pour scruter 24 heures sur 24 son compte Twitter public, en attendant qu’une de ces photos y soit publiée par erreur. Ce fut le cas, avec pour conséquence, la destruction politique totale de l’exhibitionniste.

Dans la foulée, c’est au tour de l’épouse du contrevenant, rien de moins que la plus proche adjointe d’Hillary Clinton, Huma Abedin, d’origine indo-pakistanaise, d’être accusée de collusion avec l’internationale islamiste

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