Édition du 11 décembre 2018

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Afrique

Sur la côte sud-africaine, une longue lutte contre une mine de titane

Dans la province rurale du Cap-Oriental, des habitants s’opposent à l’exploitation d’un gisement de titane par une société australienne. Ils craignent que ce projet anéantisse leur mode de vie traditionnel. La justice sud-africaine vient de leur offrir une victoire majeure.

Tiré de Courrier international.

Mthulelwa Dlamini regarde avec satisfaction son champ fraîchement labouré. Ses fils conduisent les bœufs qui tirent l’attelage de bois sur lequel un antique soc rouillé creuse de profonds sillons dans l’herbe verte qui recouvre la terre. “Demain nous commençons à planter ici”, explique-t-il en essuyant du dos de sa main calleuse la sueur qui s’est accumulée dans ses sourcils. De l’autre main, il tient le long fouet en cuir dont il se sert pour faire avancer les bœufs.

Depuis près d’une semaine, il pleut sans discontinuer sur Sgidi. Mthulelwa Dlamini a profité d’une accalmie pour faire venir toute la famille sur l’un des champs qui entourent sa ferme, installée sur les hauteurs. Comme tant d’autres ici, ce petit cultivateur vit de sa terre, où il cultive la patate douce et le taro toute l’année.

Ces agriculteurs vendent leurs produits à des intermédiaires qui approvisionnent le marché de la cité côtière de Durban, à environ 200 kilomètres. C’est un vrai mode de vie dans ce village situé sur la Côte sauvage, dans la province du Cap-Oriental. De mémoire de villageois, jamais on n’a vécu autrement ici : la terre a toujours été le cœur et le pivot de l’existence, de la vie et de la subsistance.

Pour un citadin à l’œil mal aguerri, Sgidi, au cœur de cette région du Mpondoland, pourrait donner une impression de pauvreté, avec ses exploitations sans prétention organisées autour de rondavelles [cases circulaires] peintes de couleurs vives : pourtant ici, on vit de la terre, certes sans tous les agréments matériels du confort moderne, mais bien.

“La terre, ce sont nos entrailles”

Sauf que précisément, depuis dix ans, une bataille fait rage autour de cette terre, ce que les habitants ont de plus précieux.

“La terre, ce sont nos entrailles : sans elle, nous mourons”, résume Zenzele Gampe, l’un des anciens réunis dans une salle de l’école primaire. Ils sont une dizaine à avoir bravé la pluie battante pour participer à une importante réunion.

Sgidi est l’un des cinq villages d’une région sur laquelle a jeté son dévolu la société australienne Mineral Commodities Ltd (MRC), qui souhaite se lancer dans l’exploitation du titane sur un tronçon de 22 km de la Côte sauvage sud-africaine. S’il se concrétise, le projet de la mine de Xolobeni touchera Sgidi, Mtentu, Sikombe, Kwayana et Mdatya.

12 militants abattus ou empoisonnés

Mais la longue et difficile bataille engagée par les populations locales, qui se sont organisées au sein du “comité de crise Amadiba”, a permis pour l’heure de suspendre le projet minier. Leurs craintes  ? Des expulsions, les dommages écologiques et surtout l’anéantissement définitif d’un système économique florissant fondé sur une agriculture qui associe exploitation vivrière et commerce à petite échelle.

Le bilan de ce combat contre l’exploitation minière est déjà sanglant : 12 militants sont morts, abattus ou empoisonnés, au cours des dix dernières années. En septembre 2016, alors que la résistance s’était durcie après l’assassinat présumé, en mars, du militant Sikhosiphi “Bazooka” Rhadebe, le ministre des Ressources minières, Mosebenzi Zwane, a annoncé un moratoire de dix-huit mois sur l’exploitation minière : entré en vigueur en juin 2017, il doit prendre fin en décembre.

[Le 22 novembre, la justice sud-africaine a rendu une décision historique, en jugeant que l’accord de la communauté locale était obligatoire pour autoriser le projet minier de Xolobeni.]

Le comité Amadiba livre aussi une autre bataille, juridique celle-là, contre l’agence parapublique South African National Roads Agency (Sanral) et le N2 Wild Coast Consortium, qui veulent construire une autoroute qui traverserait certains des villages : un projet qui, comme la mine, fait craindre aux habitants pour leurs terres, et leur mode de vie.

Développer l’écotourisme

À Sgidi, pour contrer la société minière, les villageois réfléchissent aujourd’hui à des projets de développement alternatifs. Ils planchent sur la construction près de la mer d’un gîte à vocation écotouristique : ils y proposeraient une sensibilisation des visiteurs au mode de vie villageois, de l’équitation, du vélo, de la randonnée et de la pêche.

Le village de Mtentu possède déjà un gîte, très couru, que les villageois louent. “L’écotourisme est l’une des alternatives que nous privilégions, parce que nous ne voulons pas parler simplement de ‘tourisme’. Dans de nombreux endroits, les gens se plaignent du tourisme. Des villages sont déplacés au nom du tourisme”, précise Nonhle Mbuthuma, présidente du comité de crise Amadiba. Peu après la mort de Sikhosiphi “Bazooka” Rhadebe, elle a reçu des menaces  ; depuis, des gardes du corps assurent sa protection.

Il est très important que nous précisions bien quel tourisme nous voulons, et que nous veillions à ce que personne ne soit expulsé. Nous voulons que nos populations se lancent dans un tourisme facile, qui s’intègre dans leur vie”, poursuit-elle.

En cette après-midi pluvieuse, Nonhle Mbuthuma emmène un groupe d’habitants et deux représentants du ministère de l’Environnement sur le site envisagé pour le gîte. En une heure, la visite dévoile une corne d’abondance, riche de plantes médicinales, de fruits, d’eau douce et de panoramas à couper le souffle.

Les envoyés du ministère affichent leur satisfaction et font leurs propositions. Le projet semble bien parti – mais un long chemin jalonné de paperasses et d’obstacles bureaucratiques reste à parcourir.

“Ici, nous sommes richissimes”

Un vent d’optimisme souffle aujourd’hui parmi la population, qui depuis des années vit dans une tension qui a divisé les familles et les clans. Les habitants redoutent que le moratoire ne soit qu’une ruse pour gagner du temps, en attendant que s’éteignent les flammes de la résistance pour que le projet minier puisse reprendre. Et si le gîte était le moyen de mettre un terme définitif à cette menace qui pèse sur leur vie et leur subsistance  ?

“Nous sommes richissimes : nous possédons beaucoup de choses que bien d’autres n’ont pas. Nous avons la terre. Nous avons de l’eau propre toute l’année. C’est ce qui nous permet de cultiver toute l’année. Nous n’achetons que ce que nous ne pouvons pas produire. Il n’y a pas de robinets ici, pas de fourniture d’eau par la municipalité : nous avons de l’eau naturellement potable. Et on dit que nous sommes pauvres  ?” s’étonne Mfihlelwa Mnyamane, un autre ancien, tout en observant le paysage.

Quand on n’a rien à manger chez soi, il suffit d’aller jusqu’à la plage pour pêcher, et de manger sur place avec sa famille. Cet océan a tant à offrir.” Des cours d’eau translucide, précieux pour cette économie agricole, sillonnent ces terres verdoyantes.

L’un des traits les plus frappants du Mpondoland, c’est l’absence presque totale de barrières et autres délimitations. Épandage de bouses de vache le long des sillons de labour, plantation d’herbes connues pour éloigner les chèvres et le bétail… On utilise ici des méthodes traditionnelles pour tenir les troupeaux à l’écart des cultures. Hommes et animaux se déplacent librement sur les terres, en se posant des limites qui n’appartiennent qu’à eux.

Les cimetières n’existent pas, non plus. Pour mieux affirmer encore les liens indéfectibles entre les hommes et la terre, c’est sur leur ferme que sont enterrés les défunts. La ferme tient aussi lieu de parlement ancestral du clan, où les morts veillent sur la terre et les affaires des vivants.

Déjà sous l’apartheid, une fière résistance

Contrairement à la majeure partie de l’Afrique du Sud, où les cicatrices de la politique de ségrégation spatiale de l’apartheid [régime de la minorité blanche, 1948-1991] sont encore visibles, le Mpondoland ressemble encore à certains égards à ce qu’il était avant. Et il le doit notamment à sa longue et fière histoire de résistance.

De 1950 à 1961, le Mpondoland est devenu un caillou dans la chaussure du gouvernement de l’apartheid en se révoltant contre la loi du Bantu Authorities Act de 1951 et le découpage des terres en “bantoustans” [des territoires attribués à des populations noires].

Les Mpondos “s’opposèrent à l’application du programme de ‘mise en valeur’ du territoire. Il prévoyait des déplacements de personnes, des mesures de gestion du bétail, la mise en place de pâturages tournants et de prairies clôturées, des abattages d’animaux, des traitements antiparasitaires réguliers du bétail et le développement de ventes de bétail soutenues par l’État”, rappelle le site South African History Online, dédié à l’histoire de l’Afrique du Sud.

Les Mpondos s’en prennent alors à ceux qu’ils désignent comme des collaborateurs : des chefs traditionnels sont tués, leurs maisons incendiées. En réaction, le régime du Premier ministre Hendrik Verwoerd instaure l’état d’urgence en novembre 1960, et plus de 500 personnes sont arrêtées. Trente hommes sont condamnés à mort, et 23 seront exécutés à la prison centrale de Pretoria, l’usine de la mort de l’apartheid.

Si la révolte a finalement été écrasée, Zenzele Gampe, dont le frère faisait partie des insurgés, est convaincu que sa génération a ainsi posé les bases et transmis aux suivants cet attachement viscéral à la terre.

Ces terres nous sont chères car nous en tirons notre subsistance. La terre nous nourrit, au sens propre. L’exploitation minière, elle, va la dévorer. Où ira paître notre bétail  ? Combien d’emplois créera vraiment la mine  ? s’inquiète le vénérable ancien.Elle va éventrer notre terre. Comment pourrons-nous survivre après ça  ?”

Lucas Ledwaba

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