Édition du 18 septembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Question nationale

Sur quelques interrogations de Pierre Dubuc et Marc Laviolette : ne pas confondre le moyen et la fin

Je dois dire que j’ai mis quelques temps à savoir s’il fallait ou non répondre au dernier texte de Pierre Dubuc et Marc Laviolette (Mouterde à la rescousse de Khadir) qui faute de mieux, fait dans l’ironie condescendante et tente de ridiculiser une position dont on doit bien pourtant savoir qu’elle ne se résume pas à un seul article et qu’elle a eu l’occasion d’être exposée maintes fois ailleurs (1). Mais bon, on fera ici comme si tout cela n’existait pas, et qu’il n’y avait qu’une invitation fraternelle à répondre à une série de questions légitimes, et qui le sont d’autant plus qu’elles sont partagées par bien des souverainistes aujourd’hui. En sachant que Presse-toi à gauche a justement cet objectif d’être ce lieu pluriel où de tels débats peuvent prendre forme.

On fera donc comme si Pierre Dubuc et Marc Laviolette cherchaient —malgré tout— à ouvrir un véritable débat, un débat franc et honnête qui, loin des attaques ad hominem et des raccourcis biaisés, tenterait de traquer, au fil d’un échange fécond, ces points aveugles qui empêchent d’apercevoir ce qui est en jeu aujourd’hui quand on est de gauche et indépendantistes. Avec toujours cet aiguillon du doute et cette boussole de l’attention « à la réalité en devenir », conditions de possibilité de toute approche du vrai.

Et on le fera, justement parce que quelque part, la période sociale et politique dans laquelle nous nous trouvons —ce que qu’on pourrait nommer "les temps présents"— nous y appelle avec force, tant nous avons —comme gens de gauche— besoin de nous retrouver, d’aller au-delà de nos divisions, d’échanger, de re-tisser de liens entre nous, de constituer de nouveaux discours rassembleurs : seul moyen de redevenir une force collective et émancipatrice qui compte.

La décennie-pivot des années 80

Il faut en effet —je crois— partir de cette idée centrale : depuis la fin des années 80 (2), les gens de gauche (qu’ils soient ou non indépendantistes, du Québec ou d’ailleurs) se trouvent dans une position particulièrement difficile. Et ils le sont, parce qu’à la manière d’une tribu éparse, ils sont devenus orphelins des modèles culturels et des grands référents socio-politiques (communiste, social-démocratie, national-populisme) qui dans l’histoire récente avaient aidé les générations passées à se dresser contre les travers du capitalisme, mais qui depuis se sont brutalement "décrédibilisées" en perdant une grande partie de leur force d’attraction ainsi qu’en induisant une formidable crise de la représentation politique.

De quoi nous laisser –nous gens de gauche, progressistes— sans force véritable, littéralement déboussolés. Et cela d’autant plus qu’à peu près au même moment —au début des années 80— le capitalisme sous le fouet du mode de régulation néo-libérale a semblé se déployer à de nouvelles échelles, multipliant du même coup les plaies dont il est à l’origine (montée des inégalités, saccages écologiques, asservissement des petites nations, marchandisation du monde, etc.) et entrainant dans son déploiement la plupart des sociétés dans un profond mouvement vers la droite (pensez à ce propos au surgissement de l’ADQ au Québec ou à la montée du Front national en France, etc.).

On pourrait appeler cela —en reprenant la formule de Michel Beaud, "le grand basculement du monde", un grand basculement qui s’est initié au cours de la décennie-pivot des années 80 et qui en est venu à brouiller toutes nos cartes et traditions. Nous obligeant du coup à mesurer comment face au déploiement néo-libéral d’un capitalisme libéré de ses entraves, non seulement le modèle communiste stalinisé (à l’Est) avait failli, mais aussi la social-démocratie (à l’Ouest) et le national-populisme (au Sud) (3). Et comment —quand on était à gauche— il nous fallait partir à la recherche de nouvelles alternatives sociales et politiques. Y compris au Québec !

Le Québec n’échappe pas à la règle

Car au Québec, ce changement de période s’est traduit notamment par la "néo-libéralisation progressive" du PQ qui dès 1983 puis de manière plus marquée à partir des politiques du déficit zéro de 1995/96, s’est en quelque sorte "social-libéralisé" (4). C’est-à-dire que ce parti en est venu à adopter le modèle de régulation néo-libérale, en rompant avec la perspective keynésienne (de type social-démocrate ou national populaire), tout en lui adjoignant un vague volet social, mais qui cependant dans le cas du PQ est devenu –il faut le reconnaître ces derniers mois— bien plus du ressort de promesses électorales que de la réalité proprement dite.

C’est d’ailleurs ce que fait ressortir la lettre d’Amir Khadir aux indépendantistes, véritable sonnette d’alarme pour tous ceux et celles qui aspirent à une authentique souveraineté. Comme si cette fois-ci la goutte avait fait déborder le vase et que le PQ —indépendamment même de nombre de ses promesses électorales déjà passablement ambigües— se comportait ni plus ni moins comme un parti néolibéral. Au-delà même de son préjugé favorable aux travailleurs des années 70, au-delà même de ses liens passés avec le mouvement syndical, au-delà même des avancées progressistes qu’il a parrainées jusqu’à l’aube des années 1980 (5).

Oubliant par-dessus le marché, que les logiques de la mondialisation néolibérale rendaient de larges secteurs du milieu des affaires québécois, beaucoup moins disponibles à une quelconque aventure politique souverainiste dans la mesure où —libre-échange oblige— le développement de leurs intérêts ne passait plus nécessairement par la constitution d’un État souverain et intervenant, mais d’abord et avant tout par un marché globalisé et dérèglementé.

Que faire alors ?

Que faire dès lors ? En fait il n’y a pas 36 solutions. Au-delà de la position des militantEs du PQ et du SPQ libre, il y a celle de QS et dans une moindre mesure celle d’Option nationale. Ces 2 formations politiques ont réalisé que l’évolution du PQ correspondait à une évolution de fond –en quelque sorte structurelle. Et elles ont fait le choix de se lancer dans la construction d’une alternative sociale et politique à côté de celle du PQ. Non pas d’ailleurs en s’opposant aux idéaux souverainistes ou progressistes du PQ, mais bien plutôt en prenant le contre-pied de la façon dont ceux-ci ont fini par être défendus par le PQ (6). Et en prenant acte que ce parti avait non seulement déjà essuyé 2 échecs référendaires, mais encore ne semblait vouloir modifier sa stratégie d’accession à l’a souveraineté que pour en repousser toujours plus loin les échéances et en adoucir la portée véritable.

Car c’est là ce qu’on pourrait appeler le point aveugle du SPQ libre : « confondre le moyen (le PQ) avec la fin (l’indépendance) », en imaginant que la force relative du PQ (ses 90 000 membres) et sa capacité à gouverner sont en elles-mêmes garantes d’une marche rapide et assurée à l’indépendance.

Comme si le PQ était encore celui des années 70 et que la mondialisation néolibérale n’était pas passée par là ! ; Comme si en somme il n’y avait pas eu ce « grand basculement du monde » dont on vient de parler ! Et comme si on ne voulait pas voir que l’indépendance ne peut se réduire à la simple affirmation d’un d’État se déclarant officiellement souverain, mais devait être aussi et en même temps l’expression d’une véritable processus de souveraineté collective en acte.

Sans cela, il n’y a pas d’auto-détermination véritable, ni non plus de souveraineté populaire digne de ce nom. Ne l’oublions pas, la souveraineté politique consiste toujours en dernière instance à avoir les moyens de choisir les lois auxquelles on a décidé d’obéir. N’est-ce pas pour cela qu’on veut devenir « indépendant » ?

De quoi nous obliger à penser l’accession à l’indépendance sur un tout autre mode !

La constituante : stratégie pour rassembler et convaincre

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’intérêt de la constituante telle que pensée par QS. Bien sûr, elle oblige à sortir des solutions organisées autour de la logique du référendums auxquels on s’est habitué au fil des dernières décennies. Bien sûr aussi, elle ne peut être en tout point comparable à ce qui a pu se faire au Venezuela ou en Équateur et Bolivie, dans la mesure où ces pays ont effectivement gagné leur indépendance politique au 19ième siècle (ce qui n’est pas le cas du Québec).

Ces expériences n’en restent pas moins à ce niveau des exemples stimulants, ne serait-ce que parce que bien des gouvernements progressistes latino-américains ont aspiré ou continuent à aspirer –impérialisme étasunien oblige— à une seconde indépendance. Et parce que surtout les expériences constituantes récentes qui y ont été menées, se sont avérées –tant au Venezuela qu’en Équateur (7) et Bolivie— être de formidables instruments de mobilisation et « conscientisation populaire », en somme l’occasion de développer de véritables mécanismes de démocratie participative et de renforcement du ralliement populaire.

C’est ainsi que la constituante pensée par QS pourrait avoir l’insigne avantage d’apporter de possibles solutions aux échecs référendaires passés ainsi que de nous donner les moyens de faire face aux effets délétères du grand basculement du monde dont nous avons parlé.

Comment ?

D’une part en se donnant ainsi beaucoup plus facilement les moyens de convaincre le sceptiques (encore si nombreux) et de contrecarrer le monopole médiatique fédéraliste (puisque la bataille ne se mène pas seulement en un mois de compagne référendaire).

Et d’autre part en impliquant –dans ce processus d’accession à l’indépendance mis en route par QS lorsqu’il arrivera au gouvernement— l’ensemble des forces vives de la société civile, et en le faisant à travers l’organisation d’un vaste projet d’élaboration souveraine constitutionnelle. Moyen –là encore— de rassembler, de convaincre et de persuader –à travers l’expérience « in vivo » d’un processus constituant— de la nécessité vitale de l’indépendance du Québec.

Certes toutes les détails de cette manière de penser l’accession à la souveraineté ne sont pas encore tout à fait arrêtés ni même exempts d’ambiguïtés, tant le projet est novateur et reste à être peaufiné (combien par exemple de députés constituant, etc.?). Mais l’important est ici la préoccupation qui en a guidé l’élaboration : celle de vouloir favoriser le rassemblement de larges secteurs encore non convaincus (ce fameux 20% de voix qui nous manquent toujours) ainsi que de favoriser l’implication citoyenne en lui conférant une dimension participative et démocratique centrale et en ne dissociant plus question nationale et question sociale, mais en en faisant le coeur d’un même processus de reprise de pouvoir émancipateur.

En ce début du 21ième siècle, il y a là une passionnante aventure à mener collectivement, une aventure qui cherche à se hisser à la hauteur de tous les défis –difficiles et nouveaux— que nous pose l’époque historique que nous vivons. Et qui cherche à le faire –justement sans sectarisme— à travers un processus de part en part démocratique et participatif.

Pourquoi ne pas vouloir y participer ?

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Pierre Mouterde
sociologue et essayiste
Dernier ouvrage (avec Patrick Guillaudat) : Hugo Chavez et la révolution bolivarienne, Promesses et défis d’un processus de transformation sociale, Montréal, Éditions M, 2012. Voir son site : http://www.lestempspresents.com/Les...

Notes

(1) : Voir entre autres à ce propos : Repenser l’action politique de gauche, essai sur la politique, l’éthique et l’histoire, Montréal, Écosociété, 2005 ; La gauche en tant de crise, contre-stratégies pour demain, Montréal, Liber 2011. Voir aussi les nombreux articles parus sur QS et la constituante à Presse-toi à gauche.

(2) : Le 16 novembre 1989, c’est la chute du mur de Berlin, puis dans son sillage, l’effondrement progressif des régimes politiques et économiques des pays dits « socialistes ».

(3) : Le PQ, à cause même de l’importance de la question nationale québécoise, représente un mélange tout à fait particulier de nationalisme populaire et d’aspirations de type social-démocrate. On peut ajouter ici que le NPD –au-delà même de son parti-pris fédéraliste— est un parti social-démocrate typique qui s’est lui aussi à sa manière social-libéralisé ces dernières années, participant au même mouvement général de « droitisation sociale ».

(4) : Jacques Gélinas explique très bien dans Le virage à droite des élites québécoises comment le PQ —–notamment à travers les rôles clef de Bernard Landry et Jacques Parizeau— a joué un rôle clef dans la mise en place des politiques de libre-échange en Amérique du nord.

(5) : Voir notamment la loi anti-briseurs de grève, la loi du zonage agricole, celle de l’assurance automobile.

(6) : Ce n’est pas nécessairement de gaité de cœur que nombre d’indépendantistes ont fini par ne plus faire confiance « au vaisseau amiral » de la souveraineté et ont choisi –faute de solutions autres— de se lancer dans la constitution de nouvelles flottilles souverainistes et progressistes (qu’on pense à Michel Chartrand !). Le peu d’espaces laissés par la direction du PQ –y compris au niveau de l’idée d’un scrutin plus proportionnel— leur interdisait en fait d’autres choix. En ce sens, on pourrait avancer que c’est le sectarisme du PQ (avec ce manque d’ouverture lui faisant prétendre représenter seul tous les souverainistes) qui est en train de creuser sa propre tombe de parti souverainiste émancipateur.

(7) : Pour la petite histoire, il faut savoir que ce fut justement une des premières pierres d’achoppement entre Raphaël Correa (actuel président de l’Équateur) et le président de l’assemblée constituante d’alors, Alberto Acosta en 2008 (et candidat aux élections présidentielles en 2013) : ce dernier voulant justement qu’on donne plus de temps à l’assemblée constituante pour faire son travail et permettre ainsi une participation populaire encore plus ample.

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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