Édition du 16 octobre 2018

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Europe

Entrevue avec Éric Fassin

Syndrome de Résignation : Les migrations, aux sources ? Entretien avec Eric Fassin

4 févr. 2018 Par Fasséry Kamissoko Blog : Le blog de Fasséry Kamissoko

Depuis une décennie en Suède, « Le syndrome de Résignation », une apathie caractérisée par un coma à longue durée fait sensation chez des enfants demandant l’asile et subissant un processus migratoire fatigant et long. Selon le sociologue Éric Fassin, le Syndrome de Résignation se veut la conséquence d’un consensus xénophobe suite à l’accueil réservé migrants. Mais qu’en est-il réellement ?

Fasséry Kamissoko : Qu’est-ce qu’un migrant ?

Éric Fassin : Le migrant, ou la migrante, c’est une personne qui quitte son pays pour vivre dans un autre pays, qu’elle en prenne la nationalité ou pas ; donc, du point de vue du pays d’accueil, c’est quelqu’un qui est né étranger dans un pays étranger.
Cette définition simple ne prend pas en compte les motivations ou causes de la migration, ni le statut (demandeurs d’asile, sans-papiers, migrants économiques, climatiques ou autres). Elle ne correspond pas forcément à l’usage du mot dans la société : en France, on parle communément d’immigrés même pour des gens nés en France ; ils sont présentés comme d’origine étrangère. Le risque, c’est bien sûr de considérer que la migration est une propriété qui se transmettrait des parents aux enfants, par le sang, soit une vision racialiste de la migration.

Fasséry Kamissoko : L’Europe peut-elle intégrer tous les migrants et demandeurs d’asiles ? Comment réglementer ces migrations ?

Éric Fassin : C’est ainsi que la question nous est toujours posée. Et l’on devine la réponse : "On ne peut pas accueillir toute la misère du monde..." Mais posons d’autres questions : comment se fait-il que l’Europe accueille une si faible part des migrants dans le monde ? et comment se fait-il qu’elle ait l’impression d’être envahie alors qu’ils ne représentent qu’une part infime de la population européenne ? Ou encore : comment se fait-il que l’Europe refuse d’entendre les rapports internationaux (par exemple l’OCDE) qui soulignent qu’elle aurait besoin de migrants ? Enfin, comment se fait-il que l’Europe soit aveugle à son propre intérêt ? La question n’est donc pas : l’Europe peut-elle se permettre d’accueillir tous les migrants ? Mais plutôt : l’Europe peut-elle se permettre d’en accueillir si peu ?

Fasséry Kamissoko : Quel serait le rôle de l’Europe ? Comment expliquer ces « craintes » face à l’accueil des migrants ? Pourquoi la mise en place d’une politique commune Européenne est-elle si lente ? Quels sont les enjeux ?

Éric Fassin : Lorsque l’Allemagne d’Angela Merkel a ouvert ses portes à un million de réfugiés, on a entendu beaucoup d’objections, à gauche comme à droite, de deux ordres : d’une part, si elle le fait, c’est que l’Allemagne y a intérêt ; d’autre part, c’est contraire à l’intérêt de l’Allemagne. C’était reconduire l’opposition entre le coeur (les droits humains) et la raison (l’intérêt économique). Or c’était les deux à la fois : la chancelière disait aux Allemands que la réussite économique du pays leur permettait d’être généreux, et qu’en plus ils y avaient intérêt. L’un n’empêche pas l’autre. Et quand il a ensuite été démontré que l’économie allemande avait bénéficié de cet afflux, personne n’y a prêté attention. Pourquoi ? Parce que cela contredit toute la rhétorique de justification : on voudrait être généreux, mais on n’en a pas les moyens. Ma question est donc : si nous y avons intérêt, et que nous ne le faisons pas, comment expliquer le rejet européen des migrants autrement que par la xénophobie et le racisme ? Tout se passe comme si le consensus néolibéral en Europe (l’ouverture des marchés) se payait d’un consensus xénophobe (la fermeture des frontières). On déplace l’inquiétude des Européens de l’économie vers l’immigration. Bref, l’Europe néolibérale, c’est aussi l’Europe forteresse.

Fasséry Kamissoko : L’Europe, de par la mise en place lente d’une politique durable serait-elle responsable de l’afflux des migrants ?

Éric Fassin : On ne peut pas dire que l’Europe n’ait pas de politique d’immigration. Au contraire, c’est un des deux piliers qui définit l’UE, avec la politique économique.

Fasséry Kamissoko : Quoi penser des discours négatifs publics à l’attention des migrants et demandeurs d’asiles ?

Éric Fassin : Bien sûr, les discours publics alimentent le rejet des étrangers, mais aussi des Européens d’origine étrangère, voire d’apparence étrangère (le président Nicolas Sarkozy avait parlé d’un "musulman d’apparence"). Avec le collectif Cette France-là, nous avions publié en 2012 un ouvrage intitulé : Xénophobie d’en haut. Ce qui ne veut pas dire qu’elle soit sans effets sur la société : par exemple, les attaques de Manuel Valls contre les Roms, en 2012, ont fait monter l’anti-tsiganisme dans les enquêtes de la Commission nationale consultative des droits de l’homme. Toutefois, les peuples européens ne sont pas condamnés au racisme et à la xénophobie : rappelons-nous les réactions au moment de la mort du petit Aylan ; la photographie de son corps sur une plage de Turquie a fait le tour du monde. En fait, la question est de savoir s’il y a, ou non, des discours alternatifs. C’est la grande différence entre l’Europe et les États-Unis : la xénophobie et le rejet des immigrés sont très présents outre-Atlantique ; mais on entend aussi autre chose. Des discours politiques différents s’affrontent. Il n’y a donc pas, dans le débat public étatsunien, un consensus. L’important, pour l’Europe, c’est de faire exister un autre discours. C’est ce qu’essaient de faire, par exemple, les citoyens solidaires dans la vallée de la Roya et ailleurs.

Fasséry Kamissoko : Comment comprendre le syndrome de résignation ?

Éric Fassin : La politique d’immigration, en France et en Europe, vise à rendre la vie invivable aux migrants. C’est le moyen de les décourager. On ne les tue pas. On les empêche de vivre. On le voit à Calais : l’idée n’est pas de régler un problème, mais de le mettre en scène, de le donner en spectacle - et pour l’opinion publique, et pour les étrangers qui pourraient être tentés de venir en France. Or rendre la vie invivable a des effets bien réels sur la vie des migrants. La politique migratoire n’y voit que des corps : par exemple, on utilise des tests osseux pour vérifier l’âge... On déplace des corps. Mais ce sont des personnes. Et c’est ce que nous rappelle le syndrome de résignation : il y a des personnes vivantes dont on rend la vie invivable. C’est le symptôme d’une politique qui dit à des gens qu’ils n’existent pas, et qu’ils ne peuvent pas exister.

Fasséry Kamissoko : A quoi le Syndrome de Résignation serait-il réellement dû ? Des opinions opposées ont avancé l’hypothèse d’une simulation, ou un syndrome de Münchhausen par procuration…

Éric Fassin : Claude Lévi-Strauss expliquait l’efficacité symbolique de la magie : le sort qui est jeté peut tuer l’individu parce que c’est toute la société qui pèse sur lui. Mais il y a plus. Chaque société a ses symptômes, ses formes de folie. Par exemple, nous voyons peut-être aujourd’hui en Europe, avec le terrorisme, le retour de l’amok : en Malaisie, des hommes couraient comme des fous avec un couteau en blessant et tuant jusqu’à trouver eux-mêmes la mort. On sait que la dépression est le mal de l’époque. Mais elle prend avec l’immigration, dans un contexte de xénophobie, une forme singulière. Dans le répertoire des symptômes, il y a peut-être aujourd’hui la résignation. C’est à la fois le désespoir et la démission. Il n’y a plus rien à espérer, donc plus rien à faire. Il ne faut pas croire que le psychisme soit purement individuel : il est pris dans la société, traversé par l’histoire, imprégné de politique. La souffrance psychique est aussi une souffrance sociale. Rendre la vie invivable, c’est une politique dont nous voyons en Suède un symptôme.

Fasséry Kamissoko : Quelles peuvent être les conséquences pour l’Europe ? Que penser du silence dont font usage les gouvernements Suédois et Européens ainsi que la presse internationale dans le traitement du sujet ?

Éric Fassin : Apparemment, le syndrome de résignation est propre à la Suède. C’est peut-être qu’il manifeste la contradiction entre la sécurité revendiquée par la société et l’insécurité que produit la politique pour certains, la contradiction aussi entre une promesse d’humanité et la réalité de l’inhumanité. Le silence des gouvernements s’explique aisément : ils ne veulent pas voir la contradiction radicale qui mine nos sociétés. Revenons à la vallée de la Roya, à la frontière italienne : pourquoi Cédric Herrou est-il persécuté par les autorités françaises ? Pas seulement, voire pas tant parce qu’il est solidaire ; c’est aussi, c’est surtout parce qu’il donne à voir, avec son association, que l’état ne respecte pas ses propres lois en particulier en expulsant les mineurs étrangers.

Fasséry Kamissoko : Des solutions possibles ?

Éric Fassin : Rien n’est inéluctable. Il faudra bien qu’un jour le scandale des morts en Méditerranée, et des camps de détention libyens, que des diplomates allemands ont comparés à des camps de concentration, réveille l’opinion. La compassion ne suffira peut-être pas, ni l’humanité, tant nous nous sommes habitués à l’inhumanité. Traiter des êtres humains de manière inhumaine sans pour autant se sentir inhumain soi-même : c’est ma définition d’une politique de la race. Ce qui pourrait changer les choses, c’est que ce que nous faisons aux autres finisse par nous affecter nous-mêmes. On ne peut pas renoncer impunément aux droits humains ; on croit les sacrifier pour les étrangers seulement ; et on finit par s’apercevoir qu’il n’y a pas de raison de les respecter même pour les citoyens de nos pays. On fait aux autres ce qu’on fera aux nôtres. Nous finirons bien par nous réveiller, que ce soit par générosité ou par intérêt bien compris - ou sans doute pour les deux : les droits humains relèvent de la raison autant que du cœur.

https://blogs.mediapart.fr/fassery-kamissoko/blog/020218/le-syndrome-de-resignation-l-intolerable-mort-des-enfants-refugies-en-suede-12

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