Édition du 13 février 2018

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TVA, les mosquées et les sorcières

Ecrit par Emiliano Arpin-Simonetti

La fausse nouvelle diffusée la semaine dernière par TVA a fait couler beaucoup d’encre, et avec raison. À près d’un an de l’attentat de la mosquée de Québec, dans un contexte où des groupes d’extrême droite profitent du moindre prétexte pour attiser la haine, TVA a fait preuve d’une négligence tout à fait irresponsable et dangereuse en relayant, sans prendre la peine de les vérifier de manière rigoureuse, des ouï-dire et des mensonges affirmant que deux mosquées du quartier Côte-des-neiges, à Montréal, avaient exigé l’expulsion de travailleuses d’un chantier se trouvant à leurs abords.

Dans la foulée de cette affaire, qui a embrasé les réseaux sociaux et ameuté les groupes d’extrême droite, on a aussi beaucoup parlé – encore avec raison – de rigueur journalistique, de la nécessité de contrevérifier ses informations à l’heure des fausses nouvelles, de la « post-vérité » et du trop-plein d’information-tout-le-temps. Il me semble toutefois qu’on n’a pas assez insisté sur une chose pourtant évidente (et peut-être est-ce pour cette raison qu’on n’a pas cru pertinent de le faire) qui est pourtant au cœur de toute cette histoire.

Dans la première version du reportage – retiré par la suite –­, la journaliste Marie-Pier Cloutier affirme « savoir » qu’il existe une preuve, écrite « noir sur blanc », que les responsables de la mosquée ont demandé à l’entreprise gérant le chantier d’en retirer les femmes le vendredi, jour de prière. Elle laisse entendre que le contrat liant la mosquée aux contracteurs contient même une clause en ce sens, qu’elle l’a vue et même filmée. Elle le sait parce que des témoins – notamment le pdg de MAP Signalisation, l’employeur des travailleuses déplacées du chantier – lui ont dit que c’était le cas. Ainsi, tant ces témoins que la journaliste savent que cette clause existe, et ce, bien que personne ne l’a vue ni lue – pour la simple et bonne raison, bien sûr, qu’elle n’existe pas : l’enquête de la Commission de la construction du Québec menée le surlendemain l’a démontré (noir sur blanc) et TVA a été forcée de s’excuser (ce qu’elle a fait seulement trois jours plus tard).

Or, question naïve en apparence, mais comment peut-on prétendre avoir vu quelque chose qui n’existe pas ? Certes, on peut mentir ; mais il me semble qu’il y a quelque chose de plus profond en jeu ici que le seul mensonge d’une journaliste incompétente ou de quidams en quête de leurs 15 minutes de gloire à la télé. Si ces personnes ont pu « voir » des « preuves écrites » qui n’existaient pas – des preuves qui confirmaient tous les préjugés largement répandus sur les musulmans –, c’est que quelque chose les empêchait de voir qu’elles n’existaient pas.

Cette chose, c’est l’hégémonie du discours anxiogène à l’égard de l’islam et de ses pratiquants, réels ou supputés (avec ses récurrences thématiques, ses stéréotypes, ses oppositions), dans une société où l’on nous répète jusqu’à plus soif depuis plus de 10 ans que cette religion représente une menace pour « nos valeurs », le vivre-ensemble et l’égalité homme-femme. Ce discours dont les éléments qui ne cadrent pas dans son récit sont relégués aux marges de la conscience, rendus invisibles. Des travailleuses sont déplacées d’un chantier de construction aux abords d’une mosquée ? On ne pense pas aux mille et une raisons qui pourraient justifier cette décision de leur patron, dans une industrie largement dominée par les hommes où les femmes peinent à vaincre les préjugés et les discriminations diverses pour faire leur place. On en cherche immédiatement la cause chez l’autre, le musulman, soupçonné presque par automatisme de misogynie et d’intolérance. Et la cause, on finit par la trouver dans la trame narrative de l’islamophobie, sans même avoir besoin de vérifier les faits.

Ainsi, à force d’être martelé depuis des années, d’être intériorisé de manière plus ou moins consciente ou critique, ce discours anxiogène finit par fournir lui-même les réponses aux questions qu’il suscite, et en vient à organiser nos représentations collectives du vivre-ensemble, et ce, qu’on y adhère ou qu’on le rejette. Il finit en quelque sorte par s’énoncer et par se reproduire de lui-même à travers nous.

C’est ainsi que même des chroniqueurs respectés, la journée de la diffusion du reportage, ont senti le besoin de réagir vivement sur les médias sociaux pour dénoncer des demandes d’accommodements jugées inacceptables. Même chose pour la classe politique : des députés comme Gabriel Nadeau-Dubois et Amir Khadir de Québec solidaire, pourtant prompts à dénoncer l’islamophobie, ont senti le besoin d’intervenir immédiatement, avant que l’affaire soit avérée, pour rappeler l’importance de l’égalité homme-femme et le caractère inacceptable d’accommodements dérogeant à ce principe. Certes, ils sont revenus sur leur déclaration hâtive une fois les faits rétablis, mais cela en dit long sur la pression qui s’exerce sur l’ensemble de la classe politique pour qu’elle se prononce prestement contre tout ce qui pourrait avoir l’air d’une forme de complaisance à l’égard de l’islam.

Cela montre aussi à quel point nous baignons tous et toutes dans ce discours hégémonique que tout le « fact-checking » et les codes de déontologie journalistique du monde ne réussiront pas, seuls, à contrecarrer, tant il fournit une trame narrative puissante à nos angoisses contemporaines. Au point de nous faire voir des choses qui n’existent pas, comme jadis on voyait des sorcières voler la nuit sur leurs balais de ménagères et qu’on accusait d’être à la source de toutes les catastrophes et désordres de l’époque…

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