Édition du 13 novembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Yemen

Tous ceux qui veulent que la guerre au Yémen continue

« Il est plus que temps que cette guerre cesse et il est important aussi, c’est même la priorité de la France (...), que l’aide humanitaire puisse passer », a déclaré Françoise Parly, ministre française des armées, le 30 octobre. Pourtant, jusqu’à aujourd’hui, aucune des puissances étrangères engagée au Yémen n’a vraiment agi en ce sens. Ce qui complique l’objectif d’un accord auquel les différentes parties yéménites semblent réticentes.

Tiré de Orient XXI.

En août 2O18, deux ans après l’échec des négociations de paix au Koweït, Martin Griffiths, le nouvel envoyé spécial des Nations unies au Yémen annonçait une rencontre entre les deux principaux belligérants à Genève, prévue le 6 septembre suivant. Il ajoutait : « Notre engagement avec des associations de femmes ainsi qu’avec les acteurs du Sud est crucial pour le succès des consultations futures sur le Yémen. Comme le prévoit la résolution 2216 du Conseil de sécurité de l’ONU, je vise un processus aussi inclusif que possible »1.

Les attentes étaient déjà faibles au moment de l’annonce ; elles ont encore diminué à mesure que la date approchait. Il manquait certaines participations, comme celle des acteurs du sud et d’autres groupes, tandis que celle des femmes s’est réduite à la présence à Genève de quelques militantes, qui se sont déplacées avec de grandes difficultés pour finalement constater qu’elles n’étaient pas incluses dans les discussions prévues avec les groupes officiels. De toute façon cela est sans importance, puisque lesdites « consultations » n’ont jamais eu lieu.

Le président Abd Rabbo Mansour Hadi reconnu par la communauté internationale avait fait connaître sa position une semaine auparavant, refusant tout simplement de rencontrer Griffiths à Riyad. Il a envoyé une délégation officielle importante et coûteuse, accompagnée de dizaines de parasites, qui en a profité pour dénoncer l’absence des houthistes au lieu de déplorer l’occasion manquée. Si l’envoyé spécial ou son équipe n’ont pas réussi à faire venir la délégation houthiste à Genève, c’est parce qu’ils n’ont pas suffisamment travaillé sur la question cruciale de ses déplacements, à l’aller comme au retour. L’expérience des houthistes après les pourparlers au Koweït il y a deux ans, quand ils ont été bloqués à Mascate pendant trois mois, leur a donné de bonnes raisons de douter de la capacité de l’ONU à assurer la sécurité de leur voyage. Principaux résultats de ce non-événement : l’envoyé spécial de l’ONU souffre d’une grave perte de crédibilité auprès des millions de Yéménites qui désespèrent, et il est désormais perçu comme peu indépendant, plutôt aligné sur les positions de la coalition. Cela affecte ses chances de réussite à l’avenir.

Indépendamment de l’échec de Genève 2018, quelles sont les perspectives de paix au Yémen ? En deux mots : très minces. D’abord et avant tout, la paix s’établit entre des parties mutuellement hostiles par un processus de compromis qui aboutit à ce que chacune atteigne certains de ses objectifs, mais pas tous. Un tel processus ne peut réussir que si les deux belligérants estiment qu’ils ont plus à gagner à faire la paix qu’à continuer les combats. Ils n’ont pas encore atteint ce stade ; ils estiment encore avoir plus à gagner à poursuivre la lutte qu’à y mettre fin. Commençons par eux.
La résistible ascension des houthistes

Lors de son premier affrontement avec le régime d’Ali Abdallah Saleh en 2004, le mouvement houthiste était un petit groupe de dissidents dans l’extrême nord du pays qui n’a même pas remporté cette première bataille. Lors du dernier cessez-le-feu de la sixième guerre, au début de 2010, leurs compétences militaires s’étaient accrues parallèlement à leur influence politique ; ils contrôlaient une partie importante de leur région natale, le gouvernorat de Saada. En 2011, ils ont rejoint les soulèvements populaires anti-Saleh et officiellement participé à la transition de 2012-2014, tout en consolidant le contrôle de leur zone et en l’étendant petit à petit aux régions voisines.

Au cours de cette période, ils ont également développé une alliance avec leur ancien ennemi Saleh, de sorte qu’en septembre 2014, avec le soutien actif de Saleh et celui, passif, de Hadi2, ils se sont emparés de Sanaa. Ils ont ensuite pris le contrôle de toutes les institutions gouvernementales en janvier 2015, envoyant Hadi en exil en mars de la même année. Leur alliance avec Saleh a été rendue publique quelques mois plus tard. Au cours des deux premières années de la guerre, désormais internationalisée, ils se sont renforcés sur les plans militaire et politique, même si l’alliance était de plus en plus sous pression. Sa fin en décembre dernier avec l’assassinat de Saleh a démontré que les houthistes dominaient les institutions politiques et militaires.

Cependant, ce meurtre a marqué l’apogée de leur pouvoir. L’assassinat de Saleh les a privés à la fois des compétences militaires et des effectifs de ses forces d’élite bien entraînées, ainsi que de la force politique du Congrès général du peuple (GPC), le seul parti bénéficiant d’une implantation populaire nationale. Les houthistes ont récemment reconnu l’importance du GPC en libérant les fils de Saleh qu’ils avaient emprisonnés en décembre dernier ; une mesure visant clairement à apaiser le mécontentement des partisans du GPC. D’autres prisonniers politiques n’ont pas bénéficié d’une telle compassion, comme le frère du président Hadi, le ministre de la défense Mahmoud Al-Soubeihi et d’autres membres de la famille de Saleh. Sur le plan militaire, pendant les trois dernières années, les houthistes ont subi des pertes limitées aux « frontières » de leur région, mais ils risquent de perdre Hodeïda et la côte de la mer Rouge dans les mois à venir. Ils sont toutefois loin d’être battus. Il est peu probable que leur contrôle des hautes terres centrales zaydites, densément peuplées, s’érode dans les années à venir. Leurs compétences militaires s’améliorent et l’économie de guerre leur assure un approvisionnement régulier en armes et en munitions, complétée par de petits matériels de technologie de pointe, importés très probablement d’Iran. Toutefois, à ce stade, la poursuite de leur expansion est hors de question et le mieux qu’ils puissent faire est de maintenir leur position.

Par conséquent, ce serait le bon moment pour les houthistes d’entamer des pourparlers, avant qu’une guerre d’usure ne les affaiblisse sérieusement. Certains de leurs dirigeants semblent partager ce point de vue et ont montré ces derniers mois des signes de souplesse. Abdoul Malik Al-Houthi a par exemple eu des discussions directes avec l’envoyé spécial Griffiths. Cependant, l’assassinat en avril 2018 de Saleh Al-Sammad, président de l’entité gouvernante à Sanaa, suggère que ce point de vue pourrait ne pas être partagé par tous les dirigeants houthistes.

Peu de raisons de vouloir la paix

La position du « gouvernement internationalement reconnu » (GIR) de Hadi est très différente. Ne contrôlant aucune structure gouvernante où que ce soit dans le pays, il dépend entièrement du soutien de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. Le GIR contrôle soit-disant plus de 70 % du territoire du pays, officiellement décrit comme « libéré », mais cela représente au mieux 30 % de la population. Plus important encore, aucune de ces zones n’est réellement administrée par le gouvernement de Hadi, y compris sa capitale provisoire Aden. Le seul atout du GIR dans une future négociation est sa reconnaissance internationale ; en ce qui concerne Hadi personnellement, il est désigné dans la résolution 2216 du Conseil de sécurité de l’ONU comme le « président légitime ».

Bien que la corruption ne soit nullement leur prérogative, les membres de son gouvernement et de son entourage accumuleraient des richesses et recevraient d’importants salaires en devises fortes, tout en n’administrant rien et en se contentant d’observer l’effondrement du rival yéménite. La monnaie nationale a baissé de 30 % en quelques jours le mois dernier, alors que 1,2 million de fonctionnaires ne reçoivent plus leurs modestes salaires depuis plus de deux ans. C’est l’une des raisons pour lesquelles ce « gouvernement » est universellement méprisé par les Yéménites. La paix mettrait presque certainement fin au mandat présidentiel de Hadi et priverait bon nombre de ses affidés de leurs sources de revenus. Ce groupe n’est donc pas particulièrement intéressé par un accord de paix.

Les différentes forces qui assurent la sécurité dans les zones « libérées » sont des groupes salafistes dans la plupart des gouvernorats du sud (« Ceinture de sécurité » ou « forces d’élite » selon l’endroit). Entièrement soutenus par les Émirats arabes unis qui leur fournissent matériel, formation et salaires, ils ont également peu de raisons de désirer une paix qui mettrait probablement fin à leurs avantages financiers et les renverrait au semi-chômage des campagnes ou au chômage total des villes ; sans compter la perte du prestige « machiste » et de l’influence inhérents à leurs emplois actuels.

Des ambitions et de l’échec de la coalition

Les autres participants directs nécessaires à un accord de paix sont l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, qui dirigent la coalition. Tous deux ont des ambitions à long terme au Yémen, dont il sera question plus loin. Des ambitions qui les mettent de plus en plus en concurrence et qui ont atteint un niveau conflictuel dans certaines régions, ce qui complique encore la situation générale. Les Émirats arabes unis ont exprimé plus d’une fois leur souhait de voir la guerre prendre fin, contrairement au régime saoudien actuel. Étonnamment, après trois ans et demi d’engagement militaire dispendieux (estimé à 3-4 milliards de dollars par mois pour l’Arabie saoudite, soit entre 2,63 et 3,51 milliards d’euros) et alors que le régime tente d’introduire des réformes internes coûteuses à grande échelle, l’Arabie saoudite devrait logiquement souhaiter mettre fin à cette guerre qui affecte sa réputation internationale et met en question la compétence de ses dirigeants.

Au lieu de cela, sur la base de « fake news » de victoires en cours, le régime agit comme s’il pouvait gagner, en dépit de la réalité. D’abord, cette guerre, censée être une promenade de santé de quelques semaines, en est maintenant à son 44e mois, avec des incursions quotidiennes importantes de houthistes dans trois provinces frontalières saoudiennes, sans parler des missiles Scud améliorés qui atteignent parfois des villes saoudiennes, faisant même quelques victimes. Il faudrait que certains Saoudiens osent « dire la vérité au pouvoir » et informer le ministre de la défense (et actuel prince héritier) Mohamed Ben Salman de la situation réelle. Il est vrai que, vu ses récentes réactions impulsives, c’est certainement une entreprise risquée, à prendre de l’étranger et sans prévoir de visite au consulat saoudien local !

Il convient également de se demander dans quelle mesure les dirigeants des Émirats arabes unis et d’Arabie saoudite croient à l’implication iranienne aux côtés des houthistes, largement exagérée par leur propagande. En accusant l’Iran d’une participation active, la coalition peut certes expliquer en partie son échec face à un petit groupe de tribus montagnardes mal équipées qui contrairement aux forces saoudiennes et émiraties n’ont pas bénéficié de décennies d’entraînement occidental ni des armements les plus coûteux et les plus sophistiqués du monde.

Un conflit qui rapporte gros

Au-delà des protagonistes officiels, d’autres forces n’ont aucun intérêt à la paix, à savoir les profiteurs de l’économie de guerre, les contrebandiers qui commercent à travers les frontières, les fronts militaires et les routes maritimes. Il peut s’agir soit de dirigeants de haut niveau en même temps grossistes, qui gèrent des quantités importantes de marchandises, soit de petits opérateurs qui tiennent des barrages et veulent simplement nourrir leur famille, et de tout ce qui se trouve entre les deux. On retrouve ces personnages dans tout le pays. Ils peuvent être officiellement « alignés » sur l’une ou l’autre partie en conflit. Ils font de la contrebande et du commerce de tout, des produits de première nécessité — y compris le carburant et la nourriture — aux biens de consommation en passant par les armes.

On trouve des marchands d’armes à l’échelle nationale et internationale ; ils sont clairement les premiers bénéficiaires de la guerre. En approvisionnant les belligérants en matériels de toutes sortes, les principaux pays vendeurs d’armes portent une grande responsabilité. En tête de ces fournisseurs, les États-Unis, le Royaume-Uni et la France. À une plus petite échelle, il y a des contrebandiers et des marchands d’armes yéménites appartenant à tous les bords.

Nous avons déjà parlé de l’échec du nouvel envoyé spécial des Nations unies à réunir les parties belligérantes à Genève en septembre 2018. Il convient toutefois de noter que la principale entrave à la réussite de l’intervention de l’ONU est la résolution 2216 du Conseil de sécurité qui, comme nous l’avons mentionné plus haut, considère Hadi comme le président légitime et exige sans ambiguïté la reddition des houthistes. Avec le Royaume-Uni comme « porte-plume »3, les perspectives d’une nouvelle résolution resteront éloignées tant que la politique étrangère du Royaume-Uni sera dominée par le désir de s’attirer les bonnes grâces du Conseil de coopération du Golfe (CCG). La situation humanitaire catastrophique4 exige que d’autres prennent l’initiative d’une résolution réaliste qui pourrait servir de base à de véritables négociations, permettant ainsi à l’ONU de jouer un rôle significatif.

Par le passé, les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et d’autres États occidentaux se sont principalement préoccupés, au Yémen, de contre-terrorisme et de vendre des armes coûteuses. Il convient de noter qu’Al-Qaida dans la péninsule arabique (AQPA) a été considérablement affaibli ces dernières années grâce aux frappes aériennes américaines, et que ce mouvement ne présente plus une menace majeure5. Par ailleurs, la France en particulier a un intérêt économique de premier plan au Yémen avec la participation de Total dans Yemen LNG, le plus important investissement direct étranger du pays, dont les activités ont cessé début 2015.

Une « reconstruction » minée d’avance

À terme, un accord de paix mettra fin à certains aspects de la guerre et, espérons-le, aux souffrances directement liées à la guerre pour des millions de Yéménites. Toutefois, l’avenir du Yémen dans l’après-guerre est très préoccupant, car le conflit a créé des « faits sur le terrain » qui compromettent les perspectives à long terme du pays. Le Yémen doit s’attaquer à des problèmes fondamentaux, en dehors de la guerre : pénurie d’eau, ressources naturelles limitées et croissance démographique rapide. Pendant la guerre, les interventions rivales de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis ont intensifié et approfondi la fragmentation sociale et politique, en particulier dans le sud.

Premièrement, le mouvement séparatiste du sud n’est pas une entité unifiée, mais une multiplicité de groupes de différentes régions qui entretiennent des conflits internes depuis des décennies. La stratégie des Émirats arabes unis, consistant à créer des unités militaires et sécuritaires locales , contribue à accélérer cette fragmentation. En outre, la rivalité (que certains appellent déjà conflit) entre les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite dans le gouvernorat d’Al-Mahra risque de perturber gravement le Yémen d’après-guerre. Cette situation est exacerbée par des efforts occidentaux mal avisés, encourageant l’émergence de conflits dans un gouvernorat qui n’était auparavant pratiquement pas touché par la guerre. Son sort est également susceptible d’avoir un impact sur Oman, dont l’avenir est incertain. D’une façon générale, si les séparatistes prenaient le risque de déclarer leur indépendance, un tel État risquerait de se dissoudre rapidement dans des rivalités acrimonieuses.

Deuxièmement, les divisions politiques entre un sud de plus en plus dominé par les salafistes et un nord-est dirigé par le vice-président Ali Mohsen et dominé par le parti Islah risquent de déboucher sur un conflit beaucoup plus profond à l’avenir. Ces affrontements toucheront probablement au moins quelques-unes des zones actuellement sous contrôle houthiste. D’autres divisions pourraient se manifester, dans la région côtière de Tihama, qui nourrit depuis longtemps des ressentiments contre le pouvoir de Sanaa, ou dans les zones centrales de Taïz et d’Ibb, les plus peuplées, dont les habitants ont souvent proclamé leur « supériorité » culturelle sur les autres Yéménites. Les possibilités de division et de fragmentation sont multiples. En outre, quatre grandes formes d’intégrisme islamique sont susceptibles de dominer : houthiste, salafiste, djihadiste, islahiste. Alors que les allégeances religieuses deviennent dominantes, qu’en sera-t-il pour les millions de personnes qui ont manifesté en faveur d’un État « civil » en 2011 ?

L’attente généralisée d’une future participation des pays du CCG et d’institutions financières néolibérales comme le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, à la « reconstruction » fait peser de graves risques sur la culture et sur les moyens de subsistance des Yéménites. La dépendance financière et économique d’un pays en grande partie détruit et en faillite, susceptible d’être gouverné par un régime pro-CCG, conduira presque certainement à la renaissance de la formule 2010 des « Amis du Yémen » (qui s’en souvient ?). On peut la résumer ainsi : des mesures conçues par les institutions de Bretton Woods, financées par les États du CCG et réalisées par les entreprises occidentales. Cette formule est celle-là même qui porte une responsabilité considérable dans la crise actuelle au Yémen. Bien qu’un peu lointaines comparées à la situation désastreuse actuelle, avec des millions de personnes qui risquent de mourir de faim, ces questions sont pertinentes. Il n’est jamais trop tôt pour chercher de meilleures solutions de rechange.

Helen Lackner

Chercheure indépendante, elle a travaillé et vécu au Yémen pendant plus de quinze ans, dont cinq dans la RDPY entre 1977 et 1982. Elle vient de publier Yemen in Crisis, Autocracy, Neo-Liberalism and the Disintegration of a State (Saqi, 2017).

Helen Lackner

Chercheure indépendante, elle a travaillé et vécu au Yémen pendant plus de quinze ans, dont cinq dans la RDPY entre 1977 et 1982. Elle vient de publier Yemen in Crisis, Autocracy, Neo-Liberalism and the Disintegration of a State (Saqi, 2017).

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