Édition du 27 juin 2017

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Médias

Tout va bien à Mossoul

Carnets de guerre culturelle | tiré de Ricochet | 24 février 2017

En « une » du Devoir, le 20 février, ce grand titre : « L’Irak lance la bataille pour reconquérir l’ouest de Mossoul ». Or, qui est cet « Irak » qui lance la bataille ? Les miliciens de l’État islamique ne sont-ils pas, en grand nombre… des Irakiens ? Cette guerre, que l’on imagine avant tout religieuse et civilisationnelle, et aussi une guerre civile, en Irak et en Syrie.

Mais revenons à l’annonce de cette nouvelle offensive, et au grand titre du Devoir. Il était accompagné d’une belle image de soldats s’auto-photographiant dans le désert. Un autre article, dans le Journal de Montréal, annonçait une « offensive finale pour libérer Mossoul ». J’ai bien cherché, mais personne dans « nos » médias ne semblait s’inquiéter outre mesure du sort des civils, alors que Mossoul compte tout de même un million et demi d’habitantes et d’habitants.

Propagande médiatique

À l’époque de la Guerre froide, Noam Chomsky parlait de « modèle de propagande » (dans La Fabrication du consentement : De la propagande médiatique en démocratie) pour désigner cette tendance chez les médias du « monde libre » à porter bien plus d’attention aux atrocités perpétrées par les ennemis officiels (les communistes d’alors) qu’à celles de nos alliés.

Ainsi, l’affaire d’un seul prêtre assassiné dans un pays du Bloc de l’est recevait une couverture médiatique plus importante que la mort d’un évêque ou de plusieurs religieuses dans un pays d’Amérique latine dirigé par un dictateur « ami » des États-Unis. Les médias consacraient plusieurs reportages au sujet des dissidents russes comme Andreï Sakarov et Alexandre Soljenitsyne, mais ignoraient la situation des opposants aux dictatures d’Amériques latine. Quand l’URSS a abattu un avion civil de la Corée, les médias aux États-Unis en ont parlé abondamment, et de manière très critique. Ces mêmes médias sont restés plutôt discrets au sujet d’un avion civil libyen abattu par Israël. L’imposition de la Loi martiale en Turquie en 1980 a provoqué peu de reportages sur les abus de droits humains, car le pays est un allié des États-Unis. Les médias du « monde libre » ont pourtant couvert de manière très critique le régime polonais pro-soviétique, quand il a brutalement réprimé des syndicalistes indépendants à peu près au même moment. Il ne s’agit ici que de quelques cas de ce principe du deux poids, deux mesures.

J’ai repensé à ce « modèle de propagande », en lisant avec tristesse et colère tous ces articles sur Alep, à la fin de l’année 2016. Aucun doute, Alep a été victime d’un véritable drame humain, d’une catastrophe humanitaire. Et Mossoul ? L’humanitaire ne devrait pas se préoccuper de la couleur des drapeaux.

Or, Alep a été attaquée par les méchantes troupes du méchant dictateur Bachar el-Assad et ses méchants alliés russes, dont les avions décollaient de l’Iran (un méchant pays). À la mi-octobre, Mossoul est à son tour attaquée, mais cette fois par nos gentils alliés irakiens et kurdes, et bombardée par la gentille aviation de notre gentille coalition. J’ai cherché à m’informer du sort de la population civile de Mossoul. Je n’ai rien trouvé, ou presque.

Pas de photos touchantes d’enfants en pleurs ou en sang.

Au fil des semaines, quelques brèves dépêches ont annoncé que l’offensive allait bon train, ou était ralentie par une résistance plus intense que prévue. On a eu droit à une photo du président français François Hollande contemplant d’un regard solennel un plaine désertique, accompagnée d’une mention expliquant qu’il visitait le front. Je pense avoir vu une mention de personnes déplacées qui pouvaient enfin regagner leur domicile, et une dépêche indiquant qu’un tir de la coalition avait tué, par erreur, quelques civils.

Deux poids, deux mesures

Voilà qui confirme, une fois de plus, la thèse du « modèle de la propagande » : Alep et Mossoul, c’est deux poids, deux mesures.

Pour Mossoul, on préfère nous annoncer les bonnes nouvelles, sans évoquer le massacre : un centre de commandement ennemi a été détruit ; des caches d’armes mises à jour ; l’offensive finale contre l’État islamique a commencé. Quel success-story ! Le Figaro nous a même annoncé que les forces irakiennes avaient reconquis la tombe de Jonas. Jonas ? Oui, oui : le type de la Bible avalé par une baleine. Quelle joie !

On ne nous proposait pas d’aussi amusantes nouvelles quand les armées syrienne et russe attaquaient Alep. On préférait attirer notre attention sur les destructions de masse et sur les massacres. Tout pour nous dégouter de « leur » guerre. À Mossoul, rassurons-nous : la guerre est belle et joyeuse, on ne tue pas de civils, et surtout pas de femmes et d’enfants. Mais on prend le temps de libérer la tombe de Jonas !

À Mossoul, rassurons-nous : la guerre est belle et joyeuse, on ne tue pas de civils, et surtout pas de femmes et d’enfants. Mais on prend le temps de libérer la tombe de Jonas !

Si on cherche un peu, on trouve tout de même des informations plus intéressantes que l’histoire de l’homme à la baleine. L’ONU, par exemple, a rapporté en janvier que la moitié des morts dans la bataille de Mossoul se compte dans la population civile (victimes des deux camps). Quelques sources rapportent aussi les bombardements menés par les États-Unis et qui ont tué des civils, mais ces informations restent parcellaires.

Sans doute faudra-t-il attendre un ou deux ans pour que des rapports d’organismes indépendants, comme Human Right Watch, révèlent que « notre » gentille guerre a aussi entrainé mort et destruction chez les populations civiles d’Irak. Ce ne sera que la troisième fois depuis 1990-1991…

On trouvera bien alors des politiciens pour nous expliquer que c’est à ce prix qu’on évite des attentats en Occident, alors que nos services de renseignement avancent au contraire que c’est ainsi qu’on accroît les risques…

Dire qu’après la Guerre du golfe de 1990-1991, les médias occidentaux avaient fait leur mea culpa. Ils avaient juré qu’on ne les reprendrait plus à relayer des informations insignifiantes ou tout simplement fausses, à faire preuve de complaisance envers « nos » militaires et « nos » alliés. À l’époque, plusieurs dizaines de milliers de civils mouraient, au moment où des experts nous vantaient les mérites des « bombes intelligentes » et réduisaient ces victimes civiles à des « dommages collatéraux ».

Près de 30 ans plus tard, nous restons prisonniers dans le ventre de la baleine.

Francis Dupuis-Déri

Professeur de science politique à l’UQAM et auteur de L’armée canadienne n’est pas l’Armée du Salut (Lux, 2010) et de L’éthique du vampire. De la guerre d’Afghanistan et quelques horreurs du temps présent (Lux, 2007)

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