Édition du 21 novembre 2017

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Tristes gauches

Avec l’historien marxiste italien Enzo Traverso, voyage dans une tradition de gauche quelque peu souterraine et qui se distingue par sa mélancolie. Où l’on croise Louise Michel et Jules Vallès, Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, ou encore Daniel Bensaïd et et Luchino Visconti, et l’inattendu Marcel Proust.

Tiré du blogue de l’auteur.

Optimiste ou pessimiste, la gauche ? Portée sans doute vers l’avenir, vers l’utopie, vers la révolution, pour autant qu’elle ne soit pas à court d’idées comme c’est le cas dans nos pays aujourd’hui. Mais voici que l’historien marxiste italien Enzo Traverso nous propose de prendre en compte une autre tradition de cette même gauche, nettement moins rayonnante, à partir d’un séminaire tenu par lui à l’Université Cornell, aux États-Unis.

S’appuyant sur force exemples, Traverso défend l’idée d’une tradition de gauche quelque peu souterraine et surtout largement empreinte de mélancolie. Cette tradition est évidemment associée à l’échec de luttes qui ont nécessairement scandé le passé. Pour la France, l’exemple emblématique est celui de la Commune de Paris et de sa semaine sanglante, de ses massacres et déportations, de la mort de quelques-uns de ses meneurs et meilleurs militants. Parmi d’autres, Louise Michel ou Jules Vallès participèrent de ce deuil collectif et le cultivèrent souvent dans la plus sombre mélancolie. Pour l’Allemagne, dans le même registre, on citera la terrible défaite des spartakistes en 1919 avec l’assassinat de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht.

Mais de telles défaites valent pour la gauche entière et l’on ne voit pas trop en quoi elles affecteraient des individus ou des minorités plus que d’autres. Traverso n’est pas absolument clair sur ce point. Il concède d’ailleurs que peut exister une mélancolie – une bile noire ! – chez certains conservateurs tels que Chateaubriand pleurant la fin de l’Ancien Régime. Mais, s’agissant de la gauche, il défendra néanmoins la thèse selon laquelle certaines défaites, y compris le vécu qui les accompagne, ont été plus que d’autres éprouvées dans un deuil profond et lancinant. « C’est l’échec, écrit-il, toujours douloureux, souvent sanglant, parfois de dimension historique [...] qui engendre une mélancolie profonde chez les vaincus. Cette mélancolie n’a rien à voir avec le remord ou la repentance, elles est causée par le poids de la défaite et de la perte, et prend souvent la forme de l’exil. » (p. 25) 

Cela dit, pour des questions d’humeur ou de tempérament, la mélancolie en atteint certains plus que d’autres. Ceux-là sont en particulier des gens de mémoire qui ont besoin d’explorer un passé douloureux et seul à même de nourrir de nouveaux projets et de nouvelles espérances. Soit, chez eux, une dialectique de la plongée dans le sombre autrefois, avant un nouveau départ vers les lendemains qui chantent. Ce double mouvement caractériserait en particulier un Walter Benjamin souvent évoqué dans Mélancolie de gauche, y compris son suicide à Portbou alors que, épuisé et malade, Benjamin sent qu’il va être arrêté. Sa mélancolie remontait cependant à plus haut et n’avait pas cessé de se nourrir de la poésie d’un Baudelaire. Mais il est d’autres manières de cultiver le passé et qui sont éventuellement moins visibles. On pense ici au rapprochement que risque l’auteur en se rapportant à Herbert Marcuse. C’est celui où Marcuse jette un pont surprenant entre Marx et Proust. Et de préciser que, chez l’un et l’autre, « les désirs à la fois inassouvis et non oubliés peuvent être projetés dans le futur comme des utopies du bonheur universel. » (p. 89) Alors Marx mélancolique ? Il est vrai qu’il scruta avec une extrême et sensible attention les défaites populaires que furent 1848 et 1871. Mais quant à Proust de gauche ? Bien plus qu’on ne le croit et l’on songe à la formule mémorielle qu’il fit fonctionner dans sa « recherche du temps perdu », faisant suivre le désenchantement d’une reprise de soi par la création de l’œuvre.

Via la remontée dans le passé, les défaites alimentent de nouveaux combats. Une exception de grande dimension toutefois : 1989 avec la fin de l’Union soviétique et la chute du mur de Berlin. Rien n’en est sorti qu’une pure mélancolie sans relance cette fois. Voir à ce propos le beau film de Théo Angelopoulos que fut Le Regard d’Ulysse (1995). Avec cette image filmique disant l’intense désolation : « Dans un long traveling, note Traverso, on voit une statue de Lénine, disloquée, qui traverse le Danube allongée sur une péniche, son regard et son index tournés vers le ciel. » (p. 99)

Occasion de dire que l’un des beaux chapitres de l’étude de Traverso concerne le cinéma comme haut lieu de mémoire, un chapitre largement illustrée d’images. Hommage y est rendu au Cuirassé Potemkine certes mais aussi et surtout aux films mémoriels d’un Luchino Visconti (La Terra trema), d’un Ken Loach (Land of Freedom) ou d’un Chris Marker (Le fond de l’air est rouge).

L’ouvrage de Traverso consacre son ultime chapitre à ce qui est tout ensemble un portrait et une biographie de Daniel Bensaïd. Grand interprète du marxisme et professeur de philo à Paris, cette haute figure trotskiste s’y trouve opportunément présentée en passeur. Passeur entre plusieurs générations militantes comme entre méthodes en concurrence – théorie critique, sociologie de Bourdieu, « French Theory ». 

Tout cela donne un livre parfois dispersé mais articulé à une idée forte qui, à l’avenir, devrait revenir souvent dans nos débats. À lire donc sans retard.

Enzo Traverso. Mélancolie de gauche. La force d’une tradition cachée (XIXe-XXIe siècle), Paris, La Découverte, 2016. € 22,70. 

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