Édition du 27 juin 2017

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Trump et l’Accord de Paris

Trump incapable de penser la transition économique

La volonté du président américain de combler le déficit commercial en niant le réchauffement, mais aussi la réalité économique mondiale pourrait conduire à une accélération du déclin des États-Unis.

2 juin 2017 | tiré de mediapart.fr

La décision de Donald Trump de quitter l’accord de Paris sur le climat – officiellement pour le renégocier – est symptomatique de la pensée économique profondément archaïque du président des États-Unis. Son discours prononcé dans la roseraie de la Maison Blanche, jeudi 1er juin, est en effet avant tout une justification économique du rejet de ce qu’il appelle un « mauvais accord ». « Le coût pour l’économie serait proche de 3 000 milliards de dollars en PIB perdu et de 6,5 millions d’emplois industriels », a ainsi expliqué Donald Trump.

Derrière les chiffres tirés d’une étude contestée, c’est une certaine vision de l’accord qui transparaît. Le discours insiste sur les désavantages qui pèsent sur les États-Unis et sur les exceptions données aux autres pays, en particulier la Chine et l’Inde, directement citées par Donald Trump. « En bref, l’accord n’élimine pas les emplois dans le charbon, il les transfère simplement d’Amérique et des États-Unis vers des pays étrangers », a martelé l’hôte de la Maison Blanche. Il a repris un de ses thèmes préférés : celui des accords internationaux qui permettent au reste du monde de « piller » les États-Unis : « L’accord concerne moins le climat qu’un avantage financier donné aux autres pays sur les États-Unis. »

Dès lors, le rejet de cet accord s’inscrit parfaitement dans la doctrine économique de Trump. Cette dernière s’appuie sur une obsession, maintes fois répétée au cours de la campagne présidentielle, du déficit commercial. Donald Trump considère que les États-Unis sont une puissance en déclin parce qu’ils accusent un déficit commercial très important de 736 milliards de dollars. Dans son esprit, ce déficit est conçu comme un appauvrissement, à la fois parce qu’il serait le fruit du transfert des emplois industriels vers l’étranger, mais aussi parce qu’il fait dépendre le financement de l’économie américaine de l’extérieur et du gouvernement fédéral, ce qui conduit ce dernier à s’endetter à l’étranger. Pour Donald Trump, ce déficit enrichit donc l’étranger qui dispose, de plus, de puissants moyens de pression sur les États-Unis. Dans son discours du 1er juin, Donald Trump a évoqué des pays étrangers qui « se moquent de nous ». Pour lui, le déficit commercial est le signe tangible de cette « moquerie ». Pour « rendre l’Amérique à nouveau grande », il faut donc le réduire.

Toute la politique économique de Donald Trump a été conçue dans ce seul but. Les baisses d’impôts, le plan de relance et la dérégulation financière cherchent à développer la demande intérieure qui, investissements et protectionnisme aidant, serait comblée par des biens et services étasuniens ! Le déficit serait donc ainsi comblé et les États-Unis pourraient afficher une croissance forte de manière autonome, pour ne pas dire autarcique. L’âge d’or du développement américain des années 1865-1914, lorsque ce pays est devenu, à l’abri d’un protectionnisme très sévère, la première puissance économique de la planète sous la direction du parti républicain, hante Donald Trump.

Dans ce cadre, l’accord de Paris ne pouvait être conçu que comme une machine à amplifier le déficit. C’est, a affirmé Donald Trump, « une redistribution massive de la richesse des États-Unis vers d’autres pays ». En se libérant des contraintes de cet accord, Donald Trump espère donner aux États-Unis l’énergie dont ils ont besoin pour leur croissance, sans avoir recours à l’étranger et donc en préservant le solde commercial. Au passage, il entend récupérer la contribution américaine au Fonds vert de l’ONU pour sa politique économique. «  Nous avons parmi les réserves d’énergie les plus abondantes du monde, suffisante pour sortir les millions de travailleurs américains les plus pauvres de la pauvreté », a-t-il martelé.

Les attaques ouvertes contre la Chine et – chose nouvelle – contre l’Inde (dont le premier ministre vient de s’afficher avec Angela Merkel et doit rencontrer Emmanuel Macron) prouvent cette obsession du déficit commercial. L’Allemagne elle-même n’est pas épargnée, puisque le président américain a fustigé ces pays « qui nous ont coûté des milliers de milliards de dollars par une contribution faible à notre alliance militaire », visant le faible budget de la défense allemand dans l’OTAN. Or, l’Allemagne est dans la ligne de mire de Donald Trump depuis ses premiers jours à la Maison Blanche en raison de son excédent commercial. Au sommet du G7 de Taormine, il avait jugé que les Allemands étaient « très méchants » de vendre leurs voitures aux États-Unis. Tout cela confirme que la vision de l’Amérique de Trump est réduite à cet angle économique étroit du déficit commercial.

Le problème, outre l’aspect éminemment nationaliste – au sens le plus étroit du terme – de cette vision, c’est qu’elle s’accompagne, économiquement, d’un archaïsme profond. Il n’est pas sûr qu’avec l’arme du dollar, le déficit soit un problème pour les États-Unis comme il l’aurait pu l’être lorsque, avant 1971, l’or était le juge de paix du système monétaire international. Mais en théorie, Washington pourrait parfaitement utiliser l’accord de Paris pour renforcer son indépendance énergétique par un vaste programme de développement des énergies renouvelables. Aucun autre pays au monde ne dispose sans doute autant des moyens de le faire, et le plan de relance fédéral ou les cadeaux fiscaux bien ciblés auraient pu accélérer ce mouvement. La croissance américaine, qui ne s’est jamais remise réellement de la crise financière, en serait certainement renforcée et le déficit en partie comblé.

Mais ceci ne correspond nullement à la vision économique de Donald Trump. L’obsession du déficit commercial et son analyse des causes de ce déficit s’accompagnent d’une croyance qu’il peut – et doit – rapatrier les emplois « transférés » des États-Unis vers la Chine, par exemple. Le président n’a pas la vision d’une économie d’avenir, fondée sur d’autres bases que celle dont il affiche la nostalgie. C’est avec ce discours qu’il a pu s’imposer dans les États désindustrialisés de la Rust Belt en novembre dernier. Son objectif est donc simplement de ramener l’industrie du charbon en Virginie-Occidentale, en Pennsylvanie, dans l’Ohio. Dans son discours du 1er juin, il a ainsi annoncé l’ouverture de « mines de charbon » dans ces États, ouvertures qui seraient impossibles avec l’accord en raison de la concurrence chinoise. C’est aussi le sens de sa conclusion : « J’ai été élu pour défendre le citoyen de Pittsburgh, pas de Paris. » Ceci laisse entendre que Pittsburgh ne peut se développer que par la sortie de l’accord de Paris, donc dans le cadre de son activité traditionnelle d’industrie lourde, pourtant désormais loin derrière elle.

Une chance pour Pékin de renforcer son pouvoir sur l’économie mondiale

Reste que poursuivre cette chimère peut coûter très cher à l’économie américaine. Certes, la désindustrialisation outre-Atlantique n’est pas un moindre problème qu’en France ou au Royaume-Uni. Mais vouloir le résoudre en faisant croire que l’on peut produire comme jadis du textile bon marché à Roubaix ou du charbon en Virginie-Occidentale, si c’est peut-être électoralement payant, est illusoire économiquement. À moins d’accepter une baisse massive du niveau de vie des travailleurs des pays développés. La réindustrialisation de ces pays passera nécessairement par la mise en place d’industries nouvelles dont il faudra sans doute protéger ensuite le savoir-faire, mais dont le développement est indispensable. Or, de ce point de vue, la transition énergétique et écologique offre une opportunité majeure et unique. Une opportunité que Donald Trump, englué dans sa volonté de reconstituer une industrie « à l’ancienne », consommatrice d’énergie fossile, est incapable de saisir.

Mais si cette opportunité n’est pas saisie à Washington, elle le sera ailleurs. Car quoi qu’en dise le président des États-Unis, la grande nouveauté de l’accord de Paris était précisément l’engagement – certes volontaire et sans doute beaucoup trop insuffisant – des grands pays émergents, qui sont aussi les plus grands pollueurs. C’était la réalisation concrète de cette prise de conscience par des États comme la Chine ou l’Inde du problème climatique et, partant, de la volonté de ces pays d’investir dans ce domaine. Ceci ouvre d’immenses marchés potentiels aux entreprises des pays développés pour peu que ces derniers s’en donnent les moyens, notamment par des investissements publics massifs et une politique de formation et d’aménagement du territoire.

Mais si les entreprises américaines se referment, selon la doctrine Trump, sur le marché énergétique américain, elles laisseront passer la poule aux œufs d’or de demain, dans un monde où les sources de croissance sont rares. Pire même, cette doctrine laisse la Chine, à la recherche d’un nouveau souffle économique, investir massivement avec les moyens qui sont les siens. Le renforcement de la Chine dans ce domaine n’est certainement pas une bonne nouvelle pour les États-Unis et pour leur déficit commercial. Si l’innovation se fait en Chine ou en Allemagne, les États-Unis finiront par importer encore davantage de ces pays, même – et surtout – s’ils rouvrent des mines de charbon en Pennsylvanie. Avec cette décision, Donald Trump se tire donc inévitablement une balle dans le pied sur le plan économique.

On comprend alors pourquoi de grands groupes américains, et notamment les groupes énergétiques, ont fait pression pour que Washington reste dans l’accord. Ces derniers risquent en effet de voir le marché chinois se fermer à eux alors même que le marché américain représente, s’il reste dans le « tout fossile », moins d’intérêt à la fois en termes de rendement et d’innovation. Mais, comme le raconte le Washington Post de ce vendredi 2 juin, Donald Trump n’a pas voulu bouger. « Il a commencé le débat avec une conclusion », a résumé l’une de ses conseillères. Parce que sa position est avant tout idéologique, gravée dans le marbre de cette obsession du déficit commercial et de sa vision archaïsante de la croissance. Mais il ne faut pas non plus s’y tromper : derrière ces grands groupes, il y a aussi une grande partie des milieux économiques américains qui croient en « America First ».

Le grand vainqueur de cette décision est donc désormais la Chine, qui va pouvoir prendre la tête de la lutte contre le changement climatique. Le président chinois Xi Jinping n’a cessé de vouloir s’afficher depuis le début de l’année comme un « anti-Trump », faisant l’éloge du libre-échange à Davos et se présentant récemment comme protecteur de l’accord de Paris. Pékin a compris que la transition énergétique et écologique lui offrait un moyen d’influence, et donc de contrepartie économique partout dans le monde. L’Europe déjà fait les yeux doux à la Chine. Le New York Times du 2 juin a résumé la situation en titrant que cette décision du président américain « donnait à la Chine un cadeau : une chance de prendre la direction du monde ». En voulant rendre l’Amérique à nouveau grande par un retour chimérique dans un passé économique glorieux mais révolu, Donald Trump risque de la rendre plus petite et de laisser la direction économique du monde à son principal rival. 

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