Édition du 18 décembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Économie

Un modèle économique insoutenable depuis deux siècles !

« Il est mauvais d’accomplir un travail dans la servitude, fut‑ce pour la cause de la liberté, et de lutter à coups d’épingles au lieu de combattre à coups de crosse. J’en ai assez de l’hypocrisie, de la sottise, de l’autorité brutale, j’en ai assez de notre docilité, de nos dérobades et de nos courbettes, j’en ai assez de jouer sur les mots... »
K. Marx « Lettre à Ruge » 25 janvier 1843 (Correspondances, T. 1).

Lors de son récent fracassant départ du gouvernement Macron, l’écologiste Nicolas Hulot a notamment déclaré : « nous sommes prisonniers d’un modèle économique intenable ». Il ne croyait vraiment pas si bien dire ! Cette déclaration renvoie à au moins deux ou trois de mes précédentes contributions. Contributions dans lesquelles je m’attaquais au statut scientifique du profit, à « l’impossibilité thermodynamique » de son existence ; au caractère (si on considère l’étymologie du mot) « économiquement létal » de la finance, des stratégies des grandes entreprises, des banques, de la bourse…

Bref à tout ce que j’ai mis sous la rubrique « modèle insoutenable qui marche sur sa tête depuis deux siècles ». Je voudrais par la présente contribution, inaugurer une série d’autres qui s’attacheront, le plus directement possible, à expliquer comment et pourquoi M. Hulot a parfaitement raison, et aussi comment et pourquoi pratiquement tous les piliers théoriques de l’économisme néolibéral dominant ne sont que poudre aux yeux soit disant « scientifiques », commodes pseudo concepts « rationnels », destinés principalement à justifier l’ordre établi, tel que le désirent les nantis1.

C’est ainsi que nous procéderons à une déconstruction systématique de tous les « dogmes » qui servent d’arcs-boutants à une pensée économique qui n’est qu’idéologie au service des dominants. Je propose donc de « déboulonner », un à un, les concepts-clés de la dite « science » économique, en particulier ceux de son courant néolibéral. Nous commencerons aujourd’hui par une analyse des sacro-saints PNB et PIB, avant de nous attaquer plus tard aux notions de croissance, de concurrence, de marché, de rareté, de compétitivité, de mondialisation… à des « mesures » comme les prix, la valeur, l’amortissement, l’inflation, le taux de chômage… Et aussi à la capacité même de prétendre « mesurer » quoi que ce soit en économie.

Le PNB et le PIB : que mesurent-ils vraiment ?

Si nous nous penchons sur cette “mesure” économique infiniment ressassée qu’est le PNB (ou PIB, on verra les nuances plus bas) qu’y trouve-t-on en réalité ? Il convient de savoir que ce Produit National Brut (ou Intérieur Brut) ne « mesure » en vérité que les flux, transactions, et accumulations de numéraires. Autrement dit les cheminements et accumulations d’argent (dites richesses) au niveau d’un pays. Mais, le problème est que cet argent dont on mesure les mouvements et accumulations peut provenir de strictement n’importe quoi ! Surtout pas, comme on veut nous le faire croire, uniquement d’activités qui « améliorent le bien-être général ».

En effet, comme cet indicateur de « production de richesses » ne s’intéresse nullement, ni à la source ni à la provenance de ce qu’il est censé mesurer, ce qu’il mesure peut fort bien résulter de catastrophes, de calamités, de trafics, de banditismes, d’activités immorales ou illicites, ou hautement polluantes et destructrices… bref de toutes sortes de sources qui n’ont absolument rien à voir avec « l’amélioration » de quoi que ce soit pour qui que soit, sinon l’enrichissement souvent scandaleux d’infimes minorités à qui tout cela profite ! Prenons des exemples.

On peut quasiment doubler le PNB d’un pays en y instaurant un… divorce national ! Car pour chaque divorce il faut compter les services de deux avocats, de juges, de greffiers, (sans doute) de psychologues, de thérapeutes de famille, de gardes d’enfants… l’acquisition ou la location d’un second logement, d’une seconde automobile, de mobiliers, d’articles électroménagers… Bref, on peut avoir une population d’un pays entier en état de profonde tristesse et de dépression pour cause de divorces d’un côté, et de l’autre des économistes parfaitement heureux du fait que le PNB double. On peut tout aussi bien augmenter le PNB à partir des reconstructions que nécessitent les conséquences de catastrophes naturelles : tremblements de terre, cyclones, ouragans, inondations…

On peut également organiser pour doubler les PNB (car tout cela implique des efforts de réparations, de remises en état, de remplacements d’infrastructures…) des conflits, des guerres, polluer deux fois plus la nature, subir des épidémies de maladies graves, doubler les accidents de la route, les trafics de drogues, les paris clandestins, les spéculations en bourse… tout cela augmente le PNB, sans rien apporter de mieux au bien-être commun ! Ceci à telle enseigne qu’un économiste Chilien, du nom de Manfred Max-Neef, a établi que vers le milieu-fin des années 1980, la « courbe » du bien-être commun (ou qualité de la vie considérée en moindre pollution, meilleures conditions de logement, d’éducation, de santé, d’alimentation…) s’est définitivement séparée de celle de l’augmentation du PNB mondial (calculé à partir de 1900), pour évoluer en sens inverse.

Ce qui signifie que, depuis environ 1985, chaque dollar supplémentaire de ce PNB nécessite plus de dégâts (en termes de chômage, pauvreté, inégalités, pollution, injustices, criminalités, violences sociales, exclusions…) que le dollar précédent ! Ce qui veut dire que la chose la plus intelligente qu’il aurait fallu faire dès 1985, c’était de stopper net toute augmentation du PNB ! (ce que réclame d’ailleurs le Club de Rome depuis 1972 avec son célèbre Halte à la croissance). Mais, quel politicien aurait la moindre chance d’être élu sur un programme mettant au centre de ses projets l’arrêt de la croissance du PNB !?

Et puis, comment s’étonner que pendant que les économistes parlent de « progrès » et de « croissance », de « création de richesses », partout au monde la précarité fait des pas de géants, les conflits se multiplient, le climat s’affole, les inégalités s’envolent, la nature crie au secours, les océans s’asphyxient… Alors même que les PNB ne cessent de croître ?

Du PNB au PIB et de l’effet pervers du dit « PIB par habitant »

Combien de gens savent que l’on a progressivement, et sournoisement, glissé dans les discours des instances « officielles » ou internationales (FMI…) de la formulation « PNB » vers celle de « PIB » (Produit Intérieur Brut), particulièrement depuis l’essor de la dite « mondialisation » ? Et ce afin de laisser croire que cette dernière amène avec elle croissance et progrès pour tous ? Comment ? Parce qu’il convient de savoir que dans le PNB, ne sont pas comptabilisés – ou inclus – les bénéfices que réalisent les multinationales étrangères, ou qui ne demeurent pas dans le territoire national. Or dans le PIB, ces bénéfices-là sont inclus, ce qui laisse croire que le pays dont on parle produit plus de richesses et « progresse », alors qu’une bonne partie de ce qui est « mesuré » (en tous cas pour les pays du tiers monde largement siphonnés par des intérêts étrangers) file directement ailleurs : dans les coffres de banques à Paris, Londres, New-York, Genève… ou dans les goussets de firmes géantes installées dans les pays nantis. Un pur et simple tour de passe-passe !

Un autre tour de passe-passe est celui qui consiste à nous rebattre les oreilles avec le sempiternel « PIB par habitant » qui ferait que, partout, apparemment tout le monde s’enrichit, même sans le savoir. Il s’agit là tout bonnement d’un abus de langage et d’une tromperie sémantique. C’est ce que j’appelle « l’effet des grands nombres » ou la « supercherie des moyennes ». Simple : il suffit de mettre Bill Gates, ou Carlos Slim ou n’importe lequel de ces supers milliardaires de la planète, disons dans un grand café, en compagnie de quatre-vingt-dix-neuf chômeurs sans le sou. Si nous calculons le PIB per capita de ces cent personnes présentes dans ce café, cela nous donnera – en moyenne- cent milliardaires !! Cela at-il du sens !?

En conclusion : amalgames et confusions

Pour conclure la présente chronique, et annoncer la prochaine, qui portera sur la question de la « mesure en général » en économie, je voudrais insister sur le fait que, dans les prétendus PNB ou PIB par habitant (ou per capita) que l’on nous brandi chaque année (entre autres « mesures ») pour nous « prouver » les bienfaits généraux du néolibéralisme et de sa mondialisation, il n’y a qu’amalgames et confusions : on « agrège » les indécentes hyper fortunes des plus riches avec le dénuement des plus démunis, on calcule des moyennes et on nous dit que, « globalement » (par exemple) le Mexicain moyen s’est enrichi de X dollars par rapport à l’an précédent, alors même que l’on amalgame et confond dans ce « calcul », les supers gains du second homme le plus riche du monde, Carlos Slim, les supers spéculations à la bourse de Mexico… les vols et pillages des supers voraces multinationales en sol Mexicain, la non tenue en compte des dégâts irréversibles à la nature… les transformant, une fois divisés par le nombre d’habitants du pays, en… magiques « Gains moyens » pour tous !

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