Édition du 19 juin 2018

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Europe

Une vague réactionnaire emporte l'Autriche

16 octobre 2017 | tiré de mediapart.fr

Sebastian Kurz a remporté son pari. À 31 ans, le conservateur est en passe de devenir le plus jeune dirigeant européen, en prenant la tête d’une coalition avec l’extrême droite. Après les législatives en Allemagne, c’est une nouvelle victoire des forces de droite en Europe.

C’est un raz-de-marée réactionnaire. Après une campagne tout entière tournée contre la présence migratoire en Autriche, le parti conservateur ÖVP emmené par le jeune Sebastian Kurz a remporté la mise ce dimanche 15 octobre : il caracole en tête du scrutin, avec 31,4 % des voix. Derrière lui arrive un parti défendant des thèses similaires sur l’immigration. Plus d’un électeur sur quatre a en effet voté pour l’extrême droite du FPÖ (27,4 %). Le parti social-démocrate, formation historique et fondatrice du bipartisme autrichien, est relégué quant à lui à la troisième place, avec 26,7 % des voix.

Ces résultats sont toutefois à prendre encore avec des pincettes ce lundi, en l’absence du décompte des bulletins de vote par correspondance (900 000 voix au total), dont le dépouillement est encore en cours. Certes, l’écart creusé par l’ÖVP ne devrait pas beaucoup évoluer, mais les deuxième et troisième places, relativement serrées, pourraient encore s’inverser. Quoi qu’il en soit, les scénarios possibles pour le futur exécutif ne sont pas légion : l’ÖVP n’a de choix pour gouverner que de s’allier qu’avec le SPÖ ou le FPÖ. La première configuration est improbable, tant la « grande coalition » est usée par plus d’une décennie au pouvoir. C’est précisément cette alliance qui a volé en éclat, au printemps dernier, sous l’impulsion de Sebastien Kurz, provoquant ces élections anticipées. Reste la formation d’un exécutif avec le FPÖ – option à laquelle le jeune leader du camp conservateur s’est toujours montré ouvert. Ensemble, ces deux partis pourraient s’appuyer sur 113 sièges au Nationalrat, l’assemblée nationale autrichienne qui compte au total 183 députés.

La carte des résultats © Ministère de l’intérieur autrichien

La tendance annoncée par l’élection présidentielle de l’an dernier, qui avait vu, pour la première fois, l’extrême droite accéder au second tour, se confirme donc : le FPÖ est devenu un parti clef de l’échiquier politique autrichien et les portes du pouvoir lui sont désormais ouvertes. Mais la comparaison avec la présidentielle s’arrête là, car elle montre aussi paradoxalement la volatilité d’une partie de l’électorat autrichien et le brouillage des pistes au niveau de l’offre politique. Car ce même peuple qui a élu en 2016 un président écologiste est capable, un an plus tard, d’éliminer les Verts du parlement : les « Grünen » n’obtiennent aucun siège cette fois-ci, pour la première fois depuis 31 ans – même si une liste dissidente, emmenée par un certain Peter Pilz, fait son entrée à l’assemblée.

Le détail des résultats montre que la Carinthie, région d’origine de Jörg Haider, dans le sud du pays, est définitivement le fief du FPÖ : le parti d’extrême droite y arrive en tête, faisant un bond de plus de quinze points par rapport aux législatives de 2013. Le SPÖ quant à lui sauve les meubles à Vienne – traditionnel bastion social-démocrate – et dans le Burgenland (est du pays, où il gouverne en coalition avec le FPÖ). Dans tous les autres länder, c’est le camp conservateur qui décroche la première place. Et c’est dans le Tyrol, région frontalière de la Carinthie, qu’il fait son meilleur score, avec 38,6 % des voix.

Sebastian Kurz au soir de la victoire de l’ÖVP, dimanche 15 octobre 2017 © Reuters

Au total, conservateurs et extrême droite cumulent – en l’attente du vote par correspondance – près de 60 % des voix. Pour le camp d’en face, c’est la déroute. Comme le souligne dans un tweet le politologue Laurenz Ennser-Jedenastik de l’université de Vienne, l’ensemble des forces de gauche autrichiennes fait son plus mauvais score depuis l’après-guerre.

 Le SPÖ parvient toutefois à limiter la casse en se maintenant à peu près au niveau de son score de 2013 – il avait alors recueilli 26,82 % des suffrages. Mais l’ÖVP et le FPÖ engrangent chacun de leur côté une progression spectaculaire de sept points par rapport aux dernières législatives. D’après l’analyse sortie des urnes de l’institut SORA/ISA publiée par le quotidien Der Standard, le vote d’extrême droite aurait bénéficié du report de voix d’anciens électeurs socialistes, mais aussi d’anciens abstentionnistes. De manière générale, la participation, plus forte cette année qu’en 2013, a profité à la fois au camp social-démocrate, aux conservateurs et à l’extrême droite. Mais des trois partis, c’est le FPÖ qui élargit le plus sa base électorale. « Dorénavant, le FPÖ est presque aussi fort qu’à l’époque de Jörg Haider, lorsqu’en 1999 il a presque atteint les 27 %. Si l’on ajoute à cela le score de l’ÖVP, le pays a été emporté par un gigantesque tourbillon à droite », peut-on lire ce lundi dans Der Standard.

Pour la première fois depuis quinze ans, l’ÖVP est arrivé en tête d’une élection nationale. Pour le jeune chef du Parti populaire d’Autriche, c’est sans conteste une victoire personnelle. Il a non seulement enrayé la chute dans laquelle était plongée sa formation et démenti ceux qui prédisaient sa fin, mais il a également réussi à faire de son jeune âge (31 ans) un atout pour décrocher la chancellerie et devenir, de ce fait, le plus jeune dirigeant européen. Toute la stratégie électorale de Sebastian Kurz était en effet basée sur l’idée du renouveau. Même si lui-même n’a rien d’un novice en politique – cela fait seize ans qu’il est engagé du côté des conservateurs autrichiens et sept ans qu’il est membre de l’exécutif –, il n’a eu de cesse, pendant la campagne, de chercher à incarner le renouvellement. À l’instar d’un Emmanuel Macron, il a promu des candidats issus de la société civile, personnifié le parti, et parlé d’un « mouvement » plus que d’un « parti ». Relooké (couleur turquoise au lieu du noir traditionnel) et renommé (« liste Sebastian Kurz »), l’ÖVP était omniprésent sur les réseaux sociaux avec un discours vague et attrape-tout, à l’exception d’une thématique bien tranchée qu’il a réussi à imposer à tous : l’hostilité envers les migrants et la fermeture des frontières autrichiennes.

Ces élections marquent donc la triste victoire des thèses les plus hostiles à l’immigration. « Il est cependant nécessaire d’expliquer pourquoi l’aspiration à des paroles dures envers les étrangers était si forte,écritce lundi matin l’éditorialiste Irene Brickner dans Der Standard. Le SPÖ s’est rapidement déchiré sur ce sujet. Et les propos différents des Verts ont souvent agi comme des paroles de résistance dans un système tenu par une droite presque hégémonique. Le problème gît dans un manque de culture de la discussion dans notre pays. Une culture de la discussion qui aurait des exigences de précision et de concentration sur les faits. » Et l’éditorialiste de citer les propos de Sebastian Kurz ainsi que du leader du FPÖ Heinz-Christian Strache, tous deux faisant abstraction des chiffres, des lois et des conventions internationales lorsqu’ils évoquent le soi-disant trop plein de réfugiés en Autriche.


Estimation du reports des voix entre les élections de 2013 et 2017 © Institut SORA/ISA / Der Standard

Il y a eu peu de réactions après les premiers résultats de dimanche soir. Un modeste rassemblement spontané s’est fait dans la soirée devant le parlement à Vienne et un collectif baptisé « Tag X » (« Jour X »), regroupant antifas et gauche radicale autrichienne, appelle à une manifestation d’opposition le jour où la coalition avec l’extrême droite sera annoncée.

Au niveau européen, pour l’instant c’est silence radio. Seul le Congrès juif européen (EJC) a félicité Kurz tout en lui demandant dans le même temps de ne pas former un gouvernement de coalition « avec un parti d’extrême droite ». « Un parti qui a gagné sur un programme d’intolérance xénophobe qui cible les immigrés ne peut se voir attribuer un siège à la table du gouvernement », a déclaré le président de l’organisation, Viatcheslav Moshe Kantor.

Après la droitisation de la Pologne et de la Hongrie, après les récentes élections en Allemagne et en France, le scrutin autrichien vient donc renforcer, à son tour, les camps conservateurs et xénophobes en Europe. Il montre, s’il en était besoin, combien la façon dont les différents dirigeants du continent traitent la question migratoire depuis la vague d’arrivée de 2015 ne fait qu’encourager les électeurs à se replier à leur tour.

Amélie Poinssot

Après des années de correspondances en Pologne puis en Grèce, expérience qui l’a amenée à travailler pour des médias aussi divers que La Croix, RFI, l’AFP... et Mediapart, elle rejoint la rédaction de Mediapart en février 2014.

https://www.mediapart.fr/biographie/amelie-poinssot

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