Édition du 23 octobre 2018

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Utopies (avec un s)

Dans le langage courant, le mot « utopie est plutôt négatif ». Cela indique un « rêve » inatteignable, parfois un délire, toujours chimérique. Quand on se fait dire, « c’est utopique », c’est que cela veut dire, habituellement, « la discussion est terminée ».

Jusqu’à un certain point, les mouvements anticapitalistes ont reproduit cela. Il y avait selon Engels, le « socialisme utopique », et le « vrai socialisme ». Le premier n’était que rêverie et sentimentalité. Le deuxième était « scientifique » et ouvrait le chemin à l’émancipation.

Aujourd’hui par contre, on observe de plus en plus une version plus ouverte de l’utopie. Cela doit être en partie parce qu’on ne veut pas de résigner à l’état des choses, à la pensée unique, à l’idée léguée par madame Thatcher, « there is no alternative ».

Selon ses origines grecques, il y a une certaine dialectique dans ce mot. Il y a « eutopia », le monde idéal auquel on aspire ; et il y a « outopia », l’endroit qui n’existe pas. Comme quoi l’utopie peut être, contradictoirement, quelque chose pour lequel on se bat, ou une fausse piste.

Pour Marx, il fallait entretenir l’utopie (le monde idéal) que le capitalisme pouvait être dépassé. C’était quelque chose qu’on ne pouvait pas voir maintenant, qui n’était pas vraiment là maintenant sous nos yeux, mais qui était déjà en gestation. C’était quelque chose en train de se constituer, de se produire.

Par ailleurs, cette production n’était pas seulement une « brillante idée » mise sur la table par de « brillants intellectuels », mais elle était aussi le résultat des luttes et des pratiques concrètes des peuples. Dans ces résistances apparaissent des explorations, des intuitions, des formes « pré figuratives » d’une société dépassant le capitalisme.

L’utopie post-capitaliste est donc dans nous et tout autour de nous.

À la base, il y a la solidarité, une solidarité qui dépasse les intérêts étroits des uns et des autres, qui confronte réellement les inégalités. Dans ce sens, une grève « utopique » lutte pour améliorer les conditions du plus grand nombre, pas seulement d’un petit groupe, sachant que le système de domination survit justement parce qu’il divise et fragmente. La lutte contre le sexisme et la domination masculine est utopique parce qu’elle imagine des rapports égalitaires qui existent, bien que de manière souvent contradictoire, entre les hommes et les femmes. Le geste d’aider son voisin ou sa voisine porte en germe l’idée que nous devons nous entraider, au-delà de nos intérêts propres ou de ceux des personnes qui nous sont chères. Un rapport respectueux avec les êtres non-humains et la nature plus largement, fait également d’une conscience humaine qui nous dit que nous sommes partie d’un tout (la « pachamama »), et pas des « maîtres de la nature ».

Ce n’est pas du moralisme, car dans ce dépassement, qui n’est pas automatique, il y a une lutte, une confrontation, au sein de nous-mêmes, qui avons grandi et qui avons été éduqués selon les valeurs de compétition et de domination qui sont au cœur du capitalisme. Il faut du courage et de l’honnêteté pour distinguer en chacun d’entre nous l’« eutopia » (ce qui est un idéal à atteindre) de l’« outopia » (une zone imaginaire qui ne correspond pas à nos capacités).

Cette lutte est aussi dans la manière d’être avec les autres, les comportements, les attitudes, même les mots. Une personne qui lutte pour des changements ne peut pas être simplement « bête ». Encore moins, elle ne peut pas humilier, rabaisser, écraser les autres. Il y a des moyens qui ne sont pas acceptables, si on veut arriver vers une fin portée par d’autres valeurs.

La lutte pour la transformation peut avancer en ayant confiance en ses capacités et en celles des autres. En développant nos débats et en faisant parfois une bataille des idées, il faut être autant rigoureux que généreux.

Il y a des jours où je pense qu’on va y arriver...

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