Édition du 25 avril 2017

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Amérique latine

Venezuela - La « victoire parfaite » de Hugo Chávez

À première vue, on pourrait dire que Hugo Chávez Frias a obtenu ce qu’il souhaitait : la « victoire parfaite », ainsi qu’il l’a lui-même surnommée. Le voilà, après 13 ans de présidence, réélu pour six nouvelles années. Et sans aucune contestation possible puisqu’au-delà de la confirmation de la transparence du vote par l’équipe d’observateurs de l’UNASUR, il récolte 55,14 % des suffrages tandis que son adversaire Henrique Capriles Rodanski n’en a amassé que 44,24 %. Soit un peu plus de huit millions, pendant que son adversaire n’en a obtenu que six millions et demi. Un million et demi de votes de différence, ce n’est pas rien !

Cependant, quand on met ces données en perspective et qu’on les compare à celles de la dernière élection présidentielle de 2006, on ne peut qu’être poussé à en apercevoir les limites. En 2006, Chávez avait gagné avec 62,84 %, alors que son adversaire d’alors, Manuel Rosales, ne récoltait que 36,9 % des suffrages. C’est ainsi que, par rapport aux dernières élections présidentielles, Chávez n’a gagné que 752 976 votes de plus, alors que l’opposition, elle, en a récolté près de 2 175 984 de plus.

Et même si Chávez arrive à l’emporter dans 22 des 24 États, partout le score de la droite s’est amplifié de manière importante, alors que dans certains États (Amazonas, Barinas, Bolivar, Delta Amacuro, Lara et Sucre) le nombre de votes en sa faveur a baissé par rapport à 2006. Laissant ainsi voir une remontée importante de la droite partout au pays. Autre élément à prendre en compte : le fait que, sur les huit millions et demi de votes en sa faveur, près de deux millions sont allés non pas à son propre parti, le PSUV, mais à des formations regroupées dans le « Grand Pole patriotique », en somme à ce qu’on pourrait appeler la gauche critique ou pour le moins « non chaviste ».

Et que dire du fait que, dans certains quartiers populaires du Grand Caracas, comme à Petare ou au 23 de Enero ou encore à La Vega, les votes en sa faveur ont baissé de 6 à 9 % ! Tout n’est donc pas aussi rose qu’il y paraît, et si Chávez a indéniablement gagné, il n’a pas pu faire le plein de votes pour son propre parti, le PSUV, et encore moins affaiblir la droite qui pratiquement partout a gagné en importance.

Il est vrai que l’annonce de la victoire de Chávez a été ressentie - ainsi que le rappelle le directeur général de Télésur, l’Urugayen Aram Arahonian - comme un « soulagement pour tous ceux qui cherchent une sortie à la crise du néolibéralisme ». D’autant plus quand on sait comment restent fragiles dans le sous-continent les rapports de force géopolitiques entre pays amis et adversaires des États-Unis et comment une défaite de Chávez aurait été perçue comme un signal de très mauvais augure, notamment pour les pays de l’ALBA que sont la Bolivie et l’Équateur.

Des rectifications ?

Il n’en demeure pas moins qu’au Venezuela, plusieurs analystes de gauche reconnus (regroupés autour du site APORREA) se sont montrés préoccupés et ont demandé publiquement qu’on procède à d’importantes « rectifications ». Un peu d’ailleurs comme Chávez avait cherché à le faire après l’échec du référendum de 2007 à travers sa campagne des 3 R (révision, rectification, réimpulsion). Une manière d’éviter le départ de partisans aspirant à des changements plus subsùtantiels et surtout de répondre à la question suivante posée récemment par le professeur de l’Université de Zulia, Roberto Lopez : « Pourquoi augmenter les votes d’opposition si notre programme révolutionnaire et transformateur devrait compter l’appui de 80 à 90 % du peuple vénézuélien ? »

Le président le reconnaît lui-même : après 13 ans de gestion bolivarienne, les problèmes immédiats ne manquent pas (insécurité chronique, manque de suivi dans les projets entrepris, absence de contrôle et d’efficacité, lourdeurs institutionnelles, etc.). Ce n’est pas pour rien qu’il a lancé un appel à l’opposition : « Je les invite au dialogue, au débat […] Je m’engage à être un meilleur président que je ne l’ai été ces dernières années. »

Il a promis aussi la création d’un nouveau ministère (celui du suivi de la gestion des gouvernements locaux et régionaux) ainsi que la continuation de la mission « À toute vie, Venezuela », visant à renforcer la sécurité grâce au développement d’une nouvelle police et la mise sur pied d’une université nationale de la sécurité.

Des problèmes de fond

Il n’en demeure pas moins qu’au-delà de cette rhétorique d’ouverture gisent des problèmes de fond que depuis 2007 l’équipe dirigeante « chaviste » n’a jamais pu ou voulu affronter de plein fouet. Ainsi en est-il de l’orientation économique générale donnée au pays qui, tout en favorisant la redistribution de la rente pétrolière vers les secteurs les plus défavorisés, ne remet en question ni le modèle de monoproduction pétrolière ni la présence croissante d’un secteur privé qui - contrairement à ce qu’on imagine - reste largement dominant au Venezuela et continue à imposer ses implacables logiques de profit marchand. À preuve, le secteur même de la santé, où les entreprises privées (cliniques, laboratoires, etc.) recevraient - notamment par l’entremise d’assurances privées financées par l’État - plus d’argent que le propre ministère de la Santé vénézuélien.

Ainsi en est-il aussi des dimensions « participatives et populaires » de la révolution bolivarienne constamment verrouillées par « l’hyper-leadership » du président, contrôlant non seulement d’une main de fer le gouvernement, mais aussi le PSUV et le Grand Pôle patriotique, laissant ainsi peu d’espace à des mouvements sociaux ou des partis véritablement indépendants de la gestion gouvernementale. Questions d’autant plus sensibles qu’Hugo Chávez a été touché par un cancer sévère et qu’on ne voit guère qui autour de lui pourrait le remplacer avec autant de charisme.

Et à n’en pas douter, ce n’est qu’à la condition de s’attaquer à de tels travers que la révolution bolivarienne pourra conserver la dimension populaire et émancipatrice qu’elle continue, après ces dernières élections présidentielles, d’évoquer pour tant de citoyens du monde.

Pierre Mouterde est auteur (avec Patrick Guillaudat) de Hugo Chávez et la révolution bolivarienne. Promesse et défis d’un processus de changement social (« M » éditeur, 2012).

Pierre Mouterde

Professeur de philosophie au Collège de Limoilou. S’est spécialisé à l’occasion de fréquents voyages de recherche, dans l’étude des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Auteur notamment de Repenser l’action politique de gauche -Essai sur l’éthique, la politique et l’histoire (Écosociété, 2005), et de Quand l’utopie ne désarme, les pratiques alternatives de la gauche latino-américaine (Ecosociété, 2002). Voir son site web et blogue : http://lestempspresents.com/Les_temps_presents/accueil.html
pierremouterde@lestempspresents.com

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