Édition du 12 décembre 2017

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Québec

Victoire de Valérie Plante : quelles leçons pour la gauche ?

Comme les derniers jours de la campagne municipale le laissaient présager, Denis Coderre a été vaincu par Valérie Plante le 5 novembre dernier. Et cette défaite est en grande partie attribuable à la mauvaise campagne du maire sortant. Il y a un an, j’écrivais que les trois défis de Valérie Plante comme nouvelle cheffe consistaient à ressouder son parti, se faire connaître et sortir Projet Montréal de sa zone de confort. Un succès total sur les trois plans. Mais maintenant l’élection passée et la mairesse assermentée, quelles leçons la gauche politique peut-elle tirer de cette victoire ?

19 novembre 2017 | Tiré de Ricochet.info | Photo : Josie Desmarais

D’abord, cette idée voulant que pour gagner, il faille se « recentrer » – c’est-à-dire adopter le discours du consensus libéral en économie –, que représentait la candidature de Guillaume Lavoie à la course à la chefferie de Projet Montréal en 2016, a été complètement mise en échec. Non seulement les « craintes » ont été apaisées, mais Projet Montréal a connu la plus forte victoire à la mairie depuis la réélection de Jean Doré en 1990. Autrement dit : les partis montréalais qui ont connu les plus grands succès ces 30 dernières années ont été des partis de gauche. La victoire est possible : ce n’est pas une question de fond, mais de forme d’abord et avant tout.

Clarté

Les raisons de la victoire de Valérie Plante et son équipe sont nombreuses, mais certaines concernent les choix programmatiques et communicationnels qu’un parti politique peut faire. D’abord, celui de structurer la plateforme autour d’un nombre restreint de mesures claires. Projet Montréal a su aller plus loin que les principes ou l’affirmation d’orientations générales : le parti a proposé des mesures qui traduisent ces principes dans le vécu quotidien de la population. On a montré de quoi a l’air une ville de développement durable et de justice sociale. On a offert un horizon concret pour les quatre prochaines années et ce, sans jamais faire de compromis sur les principes.

Le projet de ligne rose pour le métro, en particulier, a incarné cette approche. Alors qu’on croyait la population résignée à la continuité, au mieux à l’ajout de quelques stations, voilà qu’une politicienne arrive avec un projet ambitieux, structurant et, surtout, qui répond à des besoins très terre-à-terre de la population. Rêver concret : c’est la grande force du message qu’a adopté Projet Montréal lors de cette campagne. Voilà un véritable « chemin de la victoire », qui permet à un parti progressiste de casser l’image de « pelleteux de nuages » qu’on pourrait trop facilement lui coller.

Plus frappant encore est l’accent mis sur la cheffe elle-même : toute la campagne a tourné autour d’elle et de sa figure, et ce, depuis le lancement du slogan « L’homme de la situation ». Tant ce slogan que la personnalisation de la campagne vont à l’encontre des réflexes habituels de la gauche, qui tendent à privilégier la dépersonnalisation, la mise en valeur du « collectif », les projets larges (et parfois un peu abstraits). Ici, nous avions une femme et ses mesures. Alors que Richard Bergeron devait compenser la parcimonie de son charisme par la mise en valeur d’une équipe forte et compétente, Valérie Plante a été le vaisseau et l’amirale de sa campagne. Est-ce à dire que la seule approche victorieuse est celle de la personnalisation ? Ce serait exagéré. Mais cela devrait appeler à une réévaluation des façons de faire habituelles de la gauche en termes de communication de campagne, minimalement.

Machine

Alors que la course tirait à sa fin, les résultats s’annonçaient serrés. De manière quasi unanime, les habitué-e-s de la politique ont fait une observation pertinente bien qu’elle ne soit pas originale : tout se jouerait à la sortie de vote le jour du scrutin. Et pour faire sortir le vote, nombreuses sont les tâches peu sexy qui exigent pourtant un engagement infaillible. Cette année, Projet Montréal est passé à un autre niveau en termes de travail de terrain, notamment par l’utilisation du logiciel Nationbuilder (notamment utilisé par les campagnes d’Obama et de Sanders), qui servait à coordonner les opérations de pointage téléphonique, porte à porte et de sortie de vote. Identifier les sympathisant-e-s et leur rappeler de voter et ce, dans la plus forte proportion possible : voilà ce qu’il fallait faire. Et cela a été fait avec brio (malgré quelques pépins techniques le jour du scrutin).

Il est important de souligner cet aspect, car il est le plus souvent invisible lorsqu’on observe une campagne de l’extérieur. On retient les visages, les mots, les débats et les pancartes – et ce sont certes des éléments incontournables de toute campagne réussie. Mais rien de tout cela n’aurait de sens s’il n’y avait pas une machine, formée de bénévoles enthousiastes et prêt-e-s à mettre l’épaule à la roue, pour traduire les bons coups en appuis réels, la sympathie exprimée en votes concrets.

Une histoire de ralliement

Suite à la course à la chefferie de 2016, on sentait Projet Montréal divisé, et d’aucuns affirmaient que Valérie Plante, associée à la gauche du parti, aurait une lourde tâche du côté du ressoudage interne. Plusieurs doutaient de ses capacités au ralliement, à plus forte raison après la nomination de son cabinet fantôme, où Guillaume Lavoie brillait par son absence. Or, trois choses ont permis aux rangs de de resserrer à temps pour la campagne et même de s’agrandir. La première est la personnalité de la nouvelle cheffe, qui a rassuré son équipe et dirigé par-delà la fracture temporaire, sans jamais reprocher à certain-e-s d’avoir appuyé son adversaire. La seconde raison est la culture politique de Projet Montréal, devenue un « vrai » parti au sens qu’il n’est pas qu’une machine à élire des personnalités et qu’il a une base militante et un programme qui permettent d’assurer une continuité politique et idéologique. De cette manière, le parti jouit d’une résilience qui lui confère une stabilité au travers des changements de têtes d’affiche, entre autres choses.

La troisième raison est peut-être la plus importante : très rapidement, Valérie Plante a élargi le caucus de Projet Montréal en allant chercher des élu-e-s d’autres formations, à commencer par Maja Vodanovic (élue en 2013 sous la bannière d’Équipe Dauphin pour Lachine, maintenant mairesse de l’arrondissement), suivie par les élu-e-s de l’Île-Bizard-Sainte-Geneviève et, finalement, par Benoît Dorais (maire du Sud-Ouest). Tout cela dans un contexte, rappelons-le, où Denis Coderre était donné gagnant d’avance. Par-delà les divergences passées et malgré la difficulté de l’élection à venir, Valérie Plante a fait le plein de sang neuf.

Toute cette histoire de ralliement qui s’est écrite au courant des mois menant au vote a donné un élan symbolique à la campagne de Projet Montréal. Ce narratif, pour parler à la manière des « communicateurs », est ce qui soude les différents éléments d’une campagne entre eux. Et il ne s’agit pas d’un « grand récit » aux accents épiques, à la manière du folklore socialiste. L’histoire à raconter n’est pas celle des damnés de la terre qui se lèvent et se font les agents du salut commun : c’est une histoire à plus petite échelle, à laquelle une majorité de gens peut s’identifier, avoir envie de participer. Et c’est aussi ce qui donne un sens aux tâches – parfois ingrates, mais toujours nécessaires – de la force militante, ce qui offre un horizon de sens dont l’importance est cruciale pour garder le moral.

Il n’y a pas eu de recette magique, il n’y en a jamais eu. La force d’une campagne dépend de plusieurs facteurs, certains prévisibles et d’autres complètement fortuits, de la force organisationnelle au magnétisme de certaines personnes. Sans oublier ce qu’on pourrait appeler le kairos, l’occasion opportune. Et Valérie Plante a su la saisir. Des idées claires, une cheffe mise en évidence, une machine efficace et une histoire à raconter : bien plus qu’une simple affaire de sourire.

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