Édition du 13 novembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

LGBT

Viril, vous avez dit viril ?

Face au mouvement Me Too, on n’entend rarement les communautés LGBTQ se prononcer. Tout comme le débat autour du comportement des hommes semblent absent parmi les gais. Comme si le fait de provenir d’une minorité longtemps ostracisée nous absolvait de fait de tout sexisme, de tout masculinisme, de tout phallocratisme, et de tout sexisme. Et l’on pourrait l’étendre aussi au racisme.

tiré de : À TABLE, MONTRÉAL ! De Infolettre de Fugues

Dans les années 80, alors que j’étais encore presque en culotte courte, les genoux égratinés déjà par de longues stations devant les objets de mon désir, alors que je n’avais que quelques poils… au menton, je fréquentais des groupes homosexuels où nous débattions de la virilité. Qu’est-ce qu’un homme en fait ? Débats parfois houleux, et dans lesquels nos amies lesbiennes prenaient part. Et nous ratissions large. Tout y passait. Notre rapport à notre identité imposée à la naissance, nos relations avec nos pairs homosexuels, avec les femmes, avec les hommes hétérosexuels. Y avait-il par essence une nature masculine, ou tout venait-il de la prescription sociale et historique d’être construit comme un homme. Quand je vous dis tout, c’est tout. Du désir d’un parent d’avoir une fille ou un garçon, de la façon dont un parent s’adressait à un nourrisson déjà différenciée par le vocabulaire utilisé. Tout était questionné, étudié. Et bien sûr sans vraiment trouver de réponses définitives. Bien au contraire, on se rendait compte que rien n’était figé, que cela pouvait bouger, évoluer, régresser ou même s’écrouler.

D’autant plus que pour les gais, on assistait, à cette époque, à une réappropriation de la virilité. Les gais étaient bâtis, arboraient du poil, adoptaient des tenues de bucheron, de travailleurs de la construction. Bref, le gai voulait prouver qu’il n’était pas une sous-femme, mais un homme, un vrai, qui en avait (des couilles bien entendu). Une réaction à des siècles de perception de l’homme homosexuel comme efféminé, faible, une femme manquée. Réaction compréhensive s’il en est pour sortir d’un stéréotype mais qui était somme toute sexiste.

Le seul constat qui nous semblait limpide se retrouvait dans les carcans imposés par les normes sociales, politiques, religieuses, médicales et juridiques. S’en échapper, c’était s’exclure de la communauté. Mais surtout que ces normes n’étaient pas des cadres pour un mieux vivre ensemble mais des constructions pour mieux contrôler et éviter toute émancipation individuelle ou collective.

Le post-pubère que j’étais avait déjà mis la pratique avant la théorie, la charrue avant les bœufs. La pratique par les relations sexuelles, mais aussi indépendamment de ma volonté, pour avoir été exclu par les hommes de ma famille. Une exclusion que j’appréciais car je ne me reconnaissais pas en eux. Je n’aimais ni leurs discussions, ni leurs intérêts pour les travaux manuels, ni leurs longues heures passées devant la télé à regarder un match de soccer ou de rugby ou à s’extasier devant un nouveau modèle de robinetterie. Je m’abreuvais déjà à d’autres robinets.

Ces premiers groupes gais en France m’avaient donné la possibilité d’être reconnu, entendu, accepté et même aimé pour ce que j’étais et non pour ce que j’aurais dû être comme homme dans une société très corsetée et étouffante.

Aujourd’hui, on parle beaucoup de féminisme, on parle beaucoup d’éducation pour éviter les discriminations en raison de l’apparence du genre dans les écoles. Et, en réaction, des groupes d’hommes s’insurgent devant une féminisation de plus en plus grande de la société vouant l’homme, le vrai, à être un paria. Un léger recul, ou une légère élévation pour regarder la situation à un niveau local ou même international et l’on se rend compte que cette catégorie d’hommes est loin d’être une espèce en voie de disparition. Ces hommes, ces vrais hommes comme ils le revendiquent, sont encore à la tête de toutes les grandes institutions financières, économiques et politiques de ce monde. Et cela n’a rien de rassurant. Mais certains hommes poussent déjà des cris, quand leur pouvoir est à peine égratigner et bien loin de faire s’écrouler les colonnes du temple de la… virilité.

Au sein même de la communauté gaie, nous ne nous posons plus ce genre de questions. Certes on met en place des programmes qui aident à changer les mentalités. Mais dans les faits ? Je ne me souviens pas avoir eu de conversations avec des représentants gais de la communauté sur la façon dont ils se percevaient comme homme, certes gai. Comment il ils se situaient face à ce concept de virilité. La cultivaient-ils, ou s’en éloignaient-ils ? Ou tout simplement est ce qu’ils s’étaient déjà interrogé sur ce qu’était un homme pour eux ? La mode joue beaucoup sur les stéréotypes de virilité, et les gais n’y échappent pas.

Que l’on pense aux hipsters. Et que dire de ces nombreux lancements, conférences, rencontres, colloques LGBTQ où l’on prêche le droit à l’expression de la différence du genre devant un parterre dont la très grande majorité des gais présents sont en costume cravate, bien shapés, avec leur barbe bien taillée au poil près, arborant tous les signes du pouvoir, de la puissance, de la virilité. Est-ce un détournement ? Une réappropriation de la virilité et de son expression de pouvoir et de puissance mais sans ses corollaires négatifs ? Ou ne confortent-ils pas les barrières de genre en réaffirmant par de nombreux signes qu’ils sont du bon côté, de celui des hommes ? À moins qu’il ne s’agisse que de prouver que l’on est comme les autres hommes avec une simple petite différence qui se manifeste dans la chambre à coucher, ou dans quelques partys à l’abri du regard du reste de la société.

J’aimerais parfois entendre ceux que je croise professionnellement s’exprimer et ne pas laisser à d’autres le pouvoir de parler à leur place. Mais peut-être, je suis un doux rêveur passionné. Je ne sais toujours pas ce que c’est qu’être un homme viril. Mais hors de question pour moi de me déguiser en Monsieur. Hors de question de me déguiser pour faire comme si, pour me fondre dans un entre soi qui finirait par gommer ce que je suis.

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