Édition du 19 septembre 2017

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Afrique

Vous avez dit : transformation radicale de l’économie pour l’Afrique du Sud ?

Pas un discours du Président Zuma ou d’un membre de son gouvernement qui ne glisse la formule à un moment opportun pour attirer l’attention du public. Mais celui-ci a beau tendre l’oreille, aucune explication, aucun éclairage sur la nature de cette transformation radicale de l’économie. Une formule populiste de plus ?

Tiré du blogue de l’auteure.

La promesse faite d’une vie meilleure pour tous reste lettre morte pour la grande majorité de la population sud-africaine. Pauvreté, manque de services essentiels dans les townships, éducation, santé au rabais dans les zones rurales, chômage des jeunes, la liste est longue des griefs d’une population aux espoirs déçus après les élections libres du 27 avril 1994 et l’arrivée au pouvoir de l’ANC et Nelson Mandela, premier président noir de la République d’Afrique du Sud.

Ce ne sont pourtant pas les plans économiques qui ont manqué. Le RDP (Redistribution and Development Plan) qui a servi de base à la campagne électorale de l’ANC en 1994 promettait une redistribution des richesses au profit des plus pauvres. Les logements sociaux désignés sous le nom de « maison RDP » en sont la preuve la plus évidente, plus de trois millions de ces maisons on été construites, ainsi que les accès à l’eau potable ou à l’électricité plus nombreux. Mais il est difficile de trouver d’autres preuves de la mise en œuvre du plan.

Jugé trop proche de la Charte de la liberté et de sa rhétorique révolutionnaire, le gouvernement a adopté en 2001 un nouveau plan : GEAR (Growth, Employment And Redistribution) croissance, emploi et redistribution qui fait la part belle aux lois du marché et à la croyance que la croissance crée automatiquement des emplois. Adopté sous la pression du patronat et des grandes institutions monétaires, ce plan n’est rien d’autre qu’un plan pour une économie libérale avec ses privatisations, le jeu public /privé, perdant pour le public et gagnant pour le privé, le tout à l’exportation et la casse d’entreprises au profit des importations bon marché. Le GEAR, avait prévenu Trevor Manuel, le ministre de l’économie de l’époque, n’était pas négociable : « cast in stone » (gravé dans le marbre !)

Pourtant en 2005, il est remplacé par Accelerated and Shared Growth initiative of South Africa ), dénomination trompeuse qui n’accélère rien sur le plan de la croissance et ne partage rien des richesses produites. En 2010 le Président Zuma inaugure le New Path Growth, le nouveau plan de croissance, qui n’a de nouveau que le nom car la croissance est en panne.

Pour stimuler un peu cette croissance amorphe, en 2013 on fait un nouveau plan baptisé comme il se doit New Development Plan. D’inspiration franchement néolibérale, il devait conduire l’Afrique du Sud dans les vertes vallées de la prospérité pour tous jusqu’en 2030. Mais il y a eu de sérieuses embuches sur la route. La pauvreté et le chômage restent le quotidien de la majorité de la population sud-africaine, les deux calamités s’acharnant sur le dos des jeunes et des femmes noires.

Aujourd’hui la situation est gravissime et la valse des ministres des finances a fini par agacer sérieusement les agences de notation qui ont mis l’Afrique du Sud et son économie mal en point dans la case peu reluisante des « junk states », c’est –à dire que si le pays a besoin d’emprunter sur le marché financier, il le fera à un taux d’usure, on ne lui fait plus confiance, peu propice au grand bond économique qu’il invoque en vain.

Il fallait donc remonter le moral de la nation et le gouvernement a trouvé la formule : transformation radicale de l’économie ! Et on reparle des nationalisations, de la redistribution des terres, ou comme le dit avec lyrisme le vice président Cyril Ramaphosa « la construction d’une société plus égalitaire où un tiers de la population qui se languit en dehors de l’activité économique trouvera une activité économique significative. C’est une impulsion qui donnera aux jeunes les compétences nécessaires pour le monde du travail de demain ».

Tout le monde n’est pas dupe de ce discours lénifiant qui n’apporte aucune solution aux maux réels de l’économie sud-africaine. Les discours commémoratifs pour la mort de Chris Hani, le dirigeant assassiné le10 avril 1993, ont été l’occasion saisie par ceux qui s’opposent ouvertement au Président Zuma et sa clique pour parler clair et cru. Ainsi Mbecisi Jonas, le vice ministre des finances qui a été limogé avec le ministre Pravin Gordhan, a parlé non pas de « transformation économique radicale » mais de « pillage économique radical », et pour enfoncer le clou il a ajouté « Nous sommes face à une tentative de force pour avoir la main mise sur l’état (state capture). Notre pays est pillé sous nos propres yeux. Ce n’est pas pour nier le fait que la corruption est largement répandue à tous les niveaux et sape le développement du pays, mais il faut faire la différence entre les deux » et d’en appeler à la formation « d’un front populaire pour reconquérir notre démocratie ».

Pour l’éditorialiste D. Forbes « le néolibéralisme n’a rien de radical. C’est du conservatisme. Il est clair que la transformation radicale de l’économie n’est rien d’autre que de la rhétorique vide de sens…un fantasme de l’imagination de notre Empereur nu (cf. Jacob Zuma). Jeff Rubin, un chercheur associé au Alternative Information and Development Centre, s’exclame « Longue vie à la pauvreté ! Où seraient les riches sans les pauvres ? Et en particulier Zuma ? » dans un article où il montre comment le gouvernement utilise la pauvreté bien réelle de la population noire pour rendre coupable « le capital monopoliste blanc », alors que la transformation de l’économie proposée ne changera rien au système qui produira toujours pauvreté, chômage et inégalités pour la grande majorité de la population noire. 

Pour le Parti communiste qui prend de plus en plus de distance avec la politique gouvernementale, tout en conservant ses ministres après le remaniement, la question de transformer une « économie pourrie (junk economy) n’a aucun sens et le responsable du parti communiste pour la province du Gauteng d’expliquer que tous les capitalistes, noirs ou blancs, pourront aller investir ailleurs « pressant sur un bouton, ils pourront toujours investir ailleurs. Où iront les pauvres de ce pays quand il sera devenu définitivement pourri ? »

Pour les proches de Jacob Zuma, propulsés ministres au dernier remaniement, en particulier le nouveau ministre des Finances Malusi Gigaba, dont les costumes feraient pâlir de jalousie François Fillon, si l’économie ne va pas, c’est la faute « au capital monopoliste blanc », c’est-a-dire l’élite blanche qui continue d’avoir tous les leviers économiques en main comme au temps de l’apartheid. Ce qui n’est pas faux à la lecture des données statistiques qui montrent clairement que la richesse du pays est toujours aux mains de la minorité blanche.

Mais faire du capitalisme blanc, le bouc émissaire, c’est oublier que pour l’ANC le partage du gâteau était un des objectifs de sa prise de pouvoir pour rétablir l’équilibre économique entre Blancs et Noirs. Aujourd’hui, il n’y a certes pas encore autant d’entreprises « noires » cotées à la bourse de Johannesburg que d’entreprises « blanches », mais est ce là le meilleur indice de la redistribution des richesses du pays ? Que dire de la possession de la terre qui en 1994 appartenait à 80 % aux fermiers blancs et dont seulement 10% des terres ont été redistribués depuis à des fermiers noirs ? Que dire aussi du savoir, des compétences, du savoir faire qui sont toujours l’apanage de la minorité blanche qui a accès à une éducation et à une formation coûteuse et de qualité ?

La politique du Black Economic Empowerment a servi de tremplin à ceux qui étaient dans les cercles du pouvoir et a fabriqué une élite capitaliste noire. C’est ce que montre Dale.T Mc Kinley dans son dernier livre South Africa’s Corporatised Liberation : A critical analysis of the ANC in power. En prenant la direction de l’état, le parti est devenu le protecteur des intérêts capitalistes, peu importe qu’ils soient blancs ou noirs. La trilogie état/parti/capitalisme fonctionne très bien pour les nouveaux capitalistes noirs, dirigeants de l’ANC ou de ses alliés SACP ou Cosatu. Sur les 40 000 millionnaires que compte l’Afrique du Sud selon une dernière étude, un grand nombre d’entre eux sont le pur produit de la politique du BEE, mise en place par le parti au pouvoir.

Ces nouveaux capitalistes noirs fonctionnent sur le même modèle que leurs confrères, les capitalistes blancs et comme eux veulent toujours plus de profits, ce qui ouvre grand la porte à la corruption, au clientélisme et autres coups tordus. Le temps de la lutte est très lointain, le sort des pauvres n’est qu’un prétexte à ressortir les vieilles ficelles du racisme. La transformation radicale de l’économie n’est pas pour demain, à moins d’un sursaut moral et d’une prise de conscience du fait que l’accumulation des richesses pour quelques-uns signifie pauvreté pour le plus grand nombre.

Jacqueline Derens

Collaboratrice au site de Mediapart (France).

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