Édition du 13 novembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Environnement

Enquête par André Noël

Youri Chassin, la CAQ et le lobby du pétrole (1) et (2)

Tiré du site Ricochet.media

Lorsque j’étais journaliste à La Presse, j’ai enquêté sur les stratégies de quelques industries, dont celles des médicaments génériques, de la construction et du tabac (et de ses groupes paravents). Cette fois, je m’intéresse au lobby du pétrole et à un de ses porte-voix, Youri Chassin, ancien directeur de la recherche à l’Institut économique de Montréal (IEDM) et maintenant candidat pour la Coalition Avenir Québec. La première partie de ce dossier, publiée aujourd’hui, porte sur les liens entre l’IEDM et des fondations financées par les frères Koch, d’importants magnats du pétrole. La deuxième partie, publiée demain, porte sur les écrits de M. Chassin.

En démissionnant avec fracas, le 28 août, Nicolas Hulot, le ministre français de la Transition écologique et solidaire, a dénoncél’influence des lobbies sur son gouvernement. Le lobby le plus puissant est celui du pétrole, qui se mobilise sur toute la planète pour dissuader les États d’adopter des mesures efficaces contre les gaz à effet de serre (GES), alors que le réchauffement du climat menace la survie de l’humanité. Au Québec, ce lobby compte parmi ses acteurs l’IEDM, où Youri Chassin, maintenant candidat pour la Coalition Avenir Québec (CAQ), a été économiste puis directeur de la recherche de 2010 à 2017. Il vaut la peine de se pencher sur ses faits d’armes, car M. Chassin pourrait très bien occuper des fonctions importantes s’il est élu avec la CAQ. Il faut pour cela examiner la face cachée de l’IEDM et ses relations avec des think tanks (ou groupe de réflexion) américains soutenus par des magnats du pétrole, dont les frères Koch.

Selon le Vancouver Observer, les frères Koch ont financé l’IEDM par l’entremise de leurs fondations. L’IEDM est formellement associé à l’Heritage Foundation, une des nombreuses fondations soutenues par les frères Koch et qui font la promotion du pétrole, selonle dernier rapport annuelde la Fondation.

L’IEDM fait partie du Atlas Network, un réseau de think tanks pro-pétrole qui comprend également l’Heritage Foundation, le Cato Institute et le groupe Americans for Prosperity Foundation, le bras politique des Koch (détails plus loin).

Les chroniqueurs politiques ont souligné l’absence de M. Chassin lorsque le chef de la CAQ, François Legault, a présenté son « escouade économique », le 29 août dernier. Cette absence peut n’être que stratégique. M. Chassin s’est déjà prononcé contre la gestion de l’offre dans la production agricole, alors que ce dossier est devenu très sensible en raison de la renégociation de l’Alena. La CAQ ne peut se permettre de défendre la gestion de l’offre avec tiédeur, d’autant plus que ce dossier risque de devenir explosif si le premier ministre Justin Trudeau cède aux pressions du président Donald Trump avant les élections du 1er octobre. M. Trump ne veut pas lâcher prise sur ce point, caril tient à l’appui des producteurs laitiers du Wisconsin, un des États qui l’ont porté au pouvoir en 2016.)

Un train peut en cacher un autre. Pendant que l’attention publique est centrée sur la gestion de l’offre, un autre dossier passe sous le radar, celui de l’exploitation et du transport des hydrocarbures. Tout indique que M. Legault est sur la même longueur d’onde que M. Chassin à cet égard. Quand il a présenté sa candidature dans Saint-Jérôme, le 15 avril, la CAQ a souligné que les deux hommes « ont toujours partagé une vision commune pour le Québec ». Radio-Canada notait que « l’économiste (M. Chassin) était déjà très près du parti fondé par François Legault, comme en témoigne sa présence au congrès national de la CAQ, en novembre dernier ».

Tout comme M. Chassin, le programme de la CAQ est favorable à la fracturation hydraulique pour l’exploitation des hydrocarbures (« sauf dans les secteurs où il y a une forte densité de population ou une absence d’acceptabilité sociale »). Cette position est restée même après que la CAQ ait effacé de son programme les mots « pétrole » et « gaz de schiste » le 28 août, soit le jour où ses adversaires https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1121316/petrole-gaz-de-schiste-debat-radio-canada-legault-elections-environnement-ressources-naturelles. Rappelons que M. Legault s’est déjà montré prêt à appuyer le projet d’oléoduc d’Énergie-Est si le Québec pouvait en profiter sous forme de redevances. La CAQ refuse d’éliminer les subventions aux combustibles fossiles et d’interdire la construction de[https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1122954/groupes-environnementaux-questionnaire-partis-caq-legault-pire-note] M. Chassin a été au cours des dernières années un ardent partisan de l’exploitation et du transport des hydrocarbures dénonçant par exemple les détracteurs d’Énergie-Est comme le maire Denis Coderre.

L’IEDM et l’Institut Fraser, son pendant au Canada anglais, ne nient plus les changements climatiques, comme l’ont fait par le passé certains de leurs chercheurs, dont Nathalie Elgrably-Lévy, une autre économiste de l’IEDM. (En 2012, Mme Elgraby affirmait que les scientifiques avaient eu tort de s’alarmer, car « la thèse du réchauffement climatique est morte ».)

Les preuves du réchauffement sont désormais tellement évidentes même pour le commun des mortels que nier le phénomène revient à se couvrir de ridicule. Les climato-sceptiques 2.0 s’emploient plutôt à minimiser la gravité du réchauffement, à nier l’urgence de ne plus émettre de GES, et à ridiculiser les propositions et gestes en faveur d’une révolution énergétique. C’est ce qu’a fait M. Chassin pendant sept ans. (Plus de détails dans la partie 2 de ce dossier, publiée demain.)

M. Chassin a été rémunéré par l’IEDM de 2010 à mars 2017. Mais qui finançait et qui finance l’IEDM ? L’IEDM refuse de le dire. L’Institut affirme que 67 % de son financement provient de fondations mais il ne les identifie pas. En 2011, M. Chassin et ses collègues publiaient un texte sur le site de l’IEDM où ils déploraient le manque de transparence financière des syndicats québécois, alors qu’ils jouissent d’avantages fiscaux. L’IEDM, à qui Revenu Canada accorde le statut d’organisme de bienfaisance, a lui aussi des avantages fiscaux : ses donateurs peuvent déduire leurs dons de leurs impôts. Le refus de l’IEDM de dévoiler ses sources de financement soulève des questions. L’IEDM est-il l’organisme indépendant qu’il prétend être ?
Le lobby des hydrocarbures a-t-il tenté et tente-t-il encore, par l’entremise de l’IEDM et de candidats comme M. Chassin, d’influencer sans le dire les politiques énergétiques de la CAQ et, éventuellement, du gouvernement ?

Selon M. Chassin, il n’est pas urgent de se passer du pétrole et le réchauffement climatique pourrait profiter aux rendements agricoles. Or, les preuves de l’urgence sont accablantes et le réchauffement a nui aux rendements agricoles dans de nombreuses régions du monde même dans des pays nordiques comme la Suède. Des producteurs ont aussi subi les impacts des très longs épisodes de grosse chaleur au Québec. Un rapport publié le 10 septembre par cinq agences des Nations unies souligne que les dérèglements climatiques causent déjà de graves crises alimentaires et augmentent la faim, surtout en Afrique. Ce n’est qu’un début. Si un changement radical n’est pas fait tout de suite, le point de rupture sera franchi. Le scénario le plus réaliste prévoit une augmentation de la température de 3,5 Celcius au cours des prochaines décennies. Une hausse de 5 Celcius n’est pas exclue avant 2100 : des experts renommés affirment qu’un tel réchauffement signifie que la planète deviendrait invivable pour les êtres humains. Le secrétaire général de l’ONU nous prévient qu’il ne reste plus que deux ans pour agir. S’il y a bien un dossier prioritaire, comme le disait Nicolas Hulot, c’est celui-là.

L’IEDM et les frères Koch

L’IEDM est le think tank de loin le plus cité au Québec. En deux ans seulement, son nom complet, « Institut économique de Montréal », revient 4802 fois dans le site Eureka.cc, la banque de données des médias. Pendant la même période, le nom complet de l’IRIS, « l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques », un groupe de recherche qui publie des études fouillées, mais critique des politiques néo-libérales, apparaît 33 fois dans la banque Eureka. C’est peu dire que l’IEDM « possède une grande visibilité dans les médias québécois », comme le note l’article de Wikipédia qui lui est consacré.

L’IEDM a été créé par l’économiste Pierre Lemieux en 1987, mais c’est lorsque Michel Kelly-Gagnon en a pris la direction, en 1999, qu’il a vraiment pris son envol, si bien que l’IEDM établit lui-même l’année de sa création à 1999. M. Kelly-Gagnon a obtenu son diplôme en économie à l’Institute for Humane Studies (IHS), un think tank financé par Charles Koch. Trois des 11 membres du conseil d’administration du IHS viennent du groupe Koch, soit Charles Koch, propriétaire de Koch Industries, Ryan Stowers et Brian Hooks, tous les deux provenant de la Charles Koch Foundation. Avant de devenir vice-président aux opérations de l’IEDM, Jasmin Guénette était directeur des programmes universitaires à l’IHS. L’IEDM offre 300 $ en frais de transport aux étudiants qui veulent se rendre en Virginie pour participer aux séminaires gratuits de l’IHS.

Le magazine Mother Jones qualifie l’IHS de « refuge pour les négationnistes du climat » : « a haven for climate change deniers that receives funding from the Koch family foundations ». Greenpeace USA affirme que les fondations Koch ont versé 30 millions de dollars à l’IHS entre 1997 et 2015. Le IHS a donné naissance au Institute for Energy Research avec l’aide de Charles Koch, selon des documents obtenus par le Republic Report. Selon le Huffington Post, Robert L. Bradley Jr et son père sont deux des trois personnes qui ont incorporé l’Institute for Humane Studies of Texas. Bradley Jr est l’auteur du livre « Climate Alarmism Reconsidered » et est le fondateur et le CEO de l’Institute for Energy Research.

Les frères Charles et David Koch sont à la tête d’un des plus gros empires du pétrole au monde. Un empire impliqué depuis longtemps dans le financement de campagnes politiques aux États-Unis et très influent dans l’opinion publique par l’entremise d’une ribambelle de fondations et de think tanks comme l’IHS, le Americans for Prosperity, le Cato Institute, etc. Koch Industries a son siège social à Wichita, au Kansas. Ses revenus annuels sont estimés à 100 milliards de dollars.

En 2011, l’agence Reuters signalait que Koch Industries est responsable de l’importation de 25 p. cent du pétrole provenant des sables bitumineux de l’Alberta aux États-Unis. Une de ses filiales en Alberta, Flint Hills Resources Canada LP, fournit 250 000 barils de pétrole bitumineux chaque jour à la raffinerie de Koch au Minnesota. Flint Hills exploite un terminal à Hardisty, en Alberta, point de départ du pipeline Keystone XL. Les frères Koch ont lancé une véritable campagne contre le président Barack Obama, lorsque celui-ci a envisagé de bloquer le projet de Keystone XL. Voici un extrait de cet article :

The Koch brothers are not run-of-the-mill political opponents. An investigative report last year by the New Yorker magazine on the secretive and deep-pocketed pair have shown them to be “waging a war against Obama.” They have bankrolled the Tea Party movement, climate change skepticism and right-wing think tanks, such as the Cato Institute, the Heritage Foundation, the Competitive Enterprise Institute and the National Center for Policy Analysis. Through Flint Hills Resources LP based in Wichita, Kan., the Koch brothers provided $1 million in 2010 to the failed effort to suspend California’s groundbreaking 2006 global warming law. After the 2010 midterm elections, they have become established at the center of GOP power, according to The Los Angeles Timesxliv. (Le GOP, ou Grand Old Party, désigne le Parti républicain.)

Selon le National Observer, Koch Industries contrôle entre 1,1 million à 2 millions d’acres de terrains bitumineux en Alberta, l’équivalent d’environ 4500 kilomètres carrés. La valeur de ses actifs dans les sables bitumineux se calcule en dizaines de milliards de dollars. L’écologiste David Suzuki a lui aussi souligné l’importance des frères Koch, une importance non seulement économique, mais aussi idéologique :
Brothers Charles and David Koch run Koch Industries, the second-largest privately owned company in the U.S., behind Cargill. They’ve given close to US$70 million to climate change denial front groups, some of which they helped start, including Americans for Prosperity, founded by David Koch and a major force behind the Tea Party movement. Through their companies, the Kochs are the largest U.S. leaseholder in the Alberta oilsands. They’ve provided funding to Canada’s pro-oil Fraser Institute and are known to fuel the Agenda 21 conspiracy theory, which claims a 1992 UN non-binding sustainable development proposal is a plot to remove property rights and other freedoms.

L’influence politique des frères Koch est telle qu’elle a alarmé les sénateurs démocrates : 19 d’entre eux ont publié un communiqué commun en 2016 pour dénoncer leur campagne contre les mesures visant à contrer le réchauffement du climat :

Washington, D.C. – Throughout the week on the Senate floor, Senate Democrats called out various trade associations, foundations, and organizations for perpetrating a sprawling web of misdirection and disinformation to block action on climate change. The Senators’ remarks detailed the concerted campaign waged by the Koch brothers, major fossil fuel companies, identity-scrubbing groups like Donors Trust and Donors Capital, and their allies to manipulate the public’s perception of the climate crisis and curtail legislative action to address it.

Dans son article de 2012, le Vancouver Observer a écrit que les dons versés par les frères Koch à l’IEDM l’avaient été par l’entremise de fondations auxquelles ils sont liés, soit la Claude R. Lambe Foundation et la Chase Foundation of Virginia. Selon sa déclaration fiscale, la Chase Foundation a encore fait un don à l’IEDM en 2016.
Un économiste très proche des frères Koch, James M. Buchanan, était Senior Fellow honoraire de l’IEDM avant de décéder, en 2013. Selon l’historienne Nancy MacLean, auteure du livre Democracy in Chains, Charles Koch a donné des millions de dollars à la George Mason University pour financer les recherches de M. Buchanan, qui finit par recevoir le prix Nobel de l’économie. En 1980, M. Buchanan a été invité au Chili, où il a aidé la dictature d’Augusto Pinochet à réécrire la Constitution et à élaborer des programmes de privatisation.

L’influente Heritage Foundation

L’Heritage Foundation fait partie des 32 groupes dénoncés par les 19 sénateurs démocrates. On peut trouver sur son site des études minimisant la gravité du réchauffement climatique. L’une d’elles prétend que les hydrocarbures vont aider l’humanité à contrer les changements climatiques. « The Kochs have funded many sources of environmental skepticism, such as the Heritage Foundation, which has argued that ‘scientific facts gathered in the past 10 years do not support the notion of catastrophic human-made warming’ », a souligné le New Yorker.

Tel qu’indiqué plus haut, l’IEDM est un « executive associate » de l’Heritage Foundation. Cette fondation est financée non seulement par les frères Koch, mais aussi par Exxon Mobile, selon le magazine Mother Jones (le même article ajoute qu’Exxon a aussi versé des fonds à l’Institut Fraser). Après l’élection de Donald Trump, à l’automne 2016, Michel Kelly-Gagnon est allé rencontrer ses collègues de l’Heritage Foundation à Washington. Il a fait état de sa visite dans le Huffington Post et sur le site de l’IEDM :

Trump’s willingness to work with the Heritage Foundation has already calmed some of the fears that the new administration would take a strong anti-free-market approach. Despite concerns that a Trump presidency could be all over the place, the professional and principled presence of the Heritage Foundation certainly makes me less worried that this might be the case. My recent trip to Washington to confer with top Heritage Foundation officials bears this out. These people are serious, and the people around Trump with whom they are working are also serious.

Dans son dernier rapport annuel, l’Heritage Foundation se vante d’ailleurs de son influence auprès de l’administration Trump :

In its first year, the Trump administration embraced fully 64 percent of the Mandate recom- mendations. No wonder the New Republic called Heritage “The D.C. Think Tank Behind Donald Trump” and the University of Pennsylvania ranked us as the No. 1 think tank globally in terms of impact on public policy.

Les chercheurs de l’IEDM collaborent à l’occasion avec leurs vis-à-vis de l’Heritage Foundation. La dernière recherche conjointe l’a été le 14 août 2018 et portait sur les baisses de taxes des entreprises. Elle était rédigée par Mathieu Bédard, de l’IEDM, et Adam Michel, analyste à l’Heritage Foundationl. Le Dr Jacques Chaoulli, identifié comme un « senior fellow » de l’IEDM, a été invité à donner une conférence à l’Heritage Foundation après avoir obtenu une victoire à la Cour Suprême du Canada qui faisait une brèche dans le programme d’assurance maladie publique.

Les réseaux

Les think tanks, les fondations et les institutions identifiées par les 19 sénateurs, et bien d’autres, forment une espèce de nébuleuse, plus ou moins organisée en réseaux. L’un de ces réseaux est l’International Policy Network (IPN), un groupe qui a mené des campagnes contre la science des changements climatiques. En 2004, l’IPN a ainsi reçu des fonds de la pétrolière Exxon pour mener des recherches sur le climat, lesquelles ont mené à la publication d’un livre niant le réchauffement climatique et niant du fait même d’adopter des mesures pour le contrer. Selon le Center for Media and Democracy, l’IEDM est membre de ce réseau.

Tel qu’indiqué plus haut, l’IEDM est aussi partenaire d’un autre réseau, lehttps://www.atlasnetwork.org/partners/global-directory/montreal-economic-institute-institut-economique-de-montreal. Donald Gutstein, professeur de communication à l’Université Simon Fraser (Colombie-Britannique), affirme que l’Atlas Network a en fait participé à la création de l’Institut économique de Montréal en 1999. Le fondateur de l’Atlas Network, le Britannique Antony Fisher, avait fait valoir à de puissants entrepreneurs de plusieurs régions d’Amérique et d’ailleurs qu’il était plus intéressant de confier la promotion de leurs idées à des think tanks soi-disant neutres. Le public se doute bien que les entreprises défendent leurs propres intérêts lorsqu’elles proposent l’adoption de telle ou telle mesure. « Les entreprises ont besoin de l’appui de think tanks qui, en apparence, ne dépendent pas d’elles, mais qui, dans les faits, sont soutenus par elle, et qui donneront un vernis académique et indépendant à leurs efforts promotionnels », écrit M. Gutstein (traduction libre, Kozolanka, 2014).

M. Fisher a participé à l’implantation d’une trentaine de think tanks, dont le Fraser Institute. Ils sont tous constitués selon le même moule : ils emploient des chercheurs libertariens pour mener des études spécifiques qui donnent une allure académique à la doctrine libérale ; les recherches sont publiées sous forme de livre ou de rapports, distribués largement et promus activement dans les médias. L’Atlas Foundation finance ou conseille plus de 150 think tank de ce type. De gros conglomérats, comme ExxonMobil, financent Atlas. Selon The Intercept, un journal en ligne spécialisé en enquête, les frères Charles et David Koch l’ont généreusement financé. Le groupe a aussi reçu l’appui de l’investisseur John Templeton.

Le Atlas Network décerne les Templeton Freedom Awards. En 2004, l’Atlas Economic Research Foundation dépêchait ainsi une de ses cadres à Montréal pour remettre le « Templeton Freedom Award Grants for Institute Excellence » à Michel Kelly-Gagnon.

Cette année, la John Templeton Foundation a donné 216 570 $ à l’IEDM pour la poursuite de la production d’une série télévisée sur PBSl. Il s’agit de la série « Free Markets », qui fait la promotion du « libéralisme classique ».

L’animateur Robert Guy Scully mène des entrevues avec diverses personnalités gravitant autour du Atlas Network comme Edwin Feulner, fondateur de l’Heritage Foundation, Gabriel Calzada, recteur de la petite université privée Francisco Marroquin au Guatemala, et Daniel Ikenson, du Cato Institutelxvii. Alors que la plupart des néo climato-sceptiques se contentent de minimiser la gravité du réchauffement, M. Feulner s’entête à nier le phénomène. Au cours d’un épisode de grand froid, en janvier dernier, il a publié un billet intitulé « Some Cold Facts » ridiculisant Al Gore, cet ancien vice-président qui tente d’alerter la population sur les effets catastrophiques des GES. « Le changement climatique est la fraude du siècle », a déjà écrit Gabriel Calzada, qui est membre de laSociété Mont Pelerin, une des nombreuses sociétés soutenues par les frères Koch.

Quant au Cato Institute, rappelons qu’il a été fondé par Charles Koch et ses collaborateurs et que ses positions climato-sceptiques sont très documentées. Une autre personnalité interviewée par Scully dans le cadre de cette série sur PBS est Daniel Hannan, qui fait partie du groupe de députés britanniques climato-sceptiques et pro-Brexit.

L’IEDM et Power Corporation

Enfin, l’IEDM a des relations étroites avec Power Corporation, une compagnie bien de chez nous qui a de multiples intérêts dans de nombreux secteurs, dont le pétrole.
La présidente du conseil d’administration de l’IEDM est Hélène Desmarais, épouse de Paul Desmarais jr, dirigeant de Power Corp. (Le conseil d’administration compte aussi sur ses rangs Jean Bernier, longtemps président et chef de la direction d’Ultramar puis du groupe carburant chez Couche-Tard.)

En 2002, alors que j’étais journaliste à La Presse, Michel Kelly-Gagnon m’a dit que l’IEDM ne révélait pas le nom de ses donateurs (supposément parce que ceux-ci ne le voulaient pas), mais il m’a confié que Power Corporation était un donateur.

Power Corporation a une attitude ambiguë concernant le réchauffement climatique. L’entreprise indique sur son site que le réchauffement est l’un des plus grands défisde notre temps, et qu’il faut le relever. Une de ses filiales a invité Al Gore à Montréalpour donner une conférence sur le climat. D’un autre côté, Power a bel et bien des intérêts dans le pétrole, via la pétrolière française Total, laquelle espère extirper près de 3 milliards de barils de pétrole des sables bitumineux albertains au cours des 30 prochaines années.


Youri Chassin, la CAQ et le lobby du pétrole (2) Deuxième partie - Les chroniques de Youri Chassin

Il n’est pas anodin de se pencher sur les activités du lobby du pétrole. Si rien n’a été fait au Québec, au Canada et dans la plupart des pays pour opérer le changement qui s’impose afin de stopper le réchauffement du climat, ce n’est pas à cause de l’indolence et du masochisme de la population, mais largement à cause de l’influence de ce lobby, qui a convaincu une bonne partie de la population que la situation n’est ni grave ni urgente. Si la population québécoise était convaincue du fait que ses enfants nés cette année risquent de ne pas pouvoir vivre jusqu’à la fin du siècle parce que la planète risque alors d’être devenue invivable, elle se mobiliserait. Mais elle n’y croit pas, malgré les avertissements lancés par les scientifiques. Elle n’y croit pas parce que des personnes influentes et des chercheurs soi-disant indépendants la rassurent en lui disant qu’il ne faut pas exagérer.

En tant que directeur de la recherche à l’Institut économique de Montréal (IEDM), Youri Chassin, aujourd’hui candidat de la Coalition Avenir Québec (CAQ), ne pouvait ignorer que l’IEDM fait partie de la nébuleuse des think tanks soutenue par des magnats du pétrole comme les frères Koch notamment pour convaincre les gouvernements de ne pas nuire aux intérêts pétroliers (voir la première partie de ce dossier publiée hier). En fait, M. Chassin semble s’être inspiré de la nouvelle idéologie climato-sceptique de groupes comme le Cato Institute, qui minimise les dangers du réchauffement plutôt que de les nier bêtement. Rien ne démontre, dans la campagne électorale en cours, que la CAQ et son chef, François Legault, sont vraiment préoccupés par les changements climatiques.

Les mesures visant à réduire la production et la consommation d’hydrocarbures sont présentées par les néo-climato-sceptiques comme nuisibles pour l’économie, coûteuses pour la population et surtout prématurées, puisqu’il n’y aurait pas d’urgence à se passer du pétrole.

Le réchauffement du climat est présenté comme un phénomène très compliqué, une façon subtile d’amener les citoyens à ne pas trop se casser la tête avec ça, eux qui ont déjà tant d’autres soucis et qui devraient plutôt s’inquiéter des hausses de taxes sur les carburants.

Plutôt que de limiter notre dépendance au pétrole, les gouvernements devraient faire confiance au marché, qui finira bien par développer de nouvelles technologies pouvant limiter les émanations de gaz à effet de serre (GES). Ce mantra est bien résumé par le Cato Institute, un des nombreux think tanks américains soutenus par les Koch :

Global warming is indeed real, and human activity has been a contributor since 1975. But global warming is also a very complicated and difficult issue that can provoke very unwise policy in response to political pressure. Although there are many different legislative proposals for substantial reductions in carbon dioxide emissions, there is no operational or tested suite of technologies that can accomplish the goals of such legislation. Fortunately, and contrary to much of the rhetoric surrounding climate change, there is ample time to develop such technologies, which will require substantial capital investment by individuals. ­

C’est la ligne de pensée que Youri Chassin a systématiquement suivie lorsqu’il a écrit sur le climat, l’énergie et l’environnement, ses thèmes de prédilection. M. Chassin a pu profiter d’une tribune grand public en publiant ses chroniques dans le Journal de Montréal. Voici quelques extraits de ses articles, tous disponibles sur le site de l’IEDM.

Bourse du carbone : dans quelle galère embarquons-nous ? 3 juillet 2014

Comme nombre de bonnes idées, malheureusement, c’est dans son application que le marché du carbone pose problème. Ainsi, dès janvier, le prix du litre d’essence augmentera d’environ 3 ¢ en raison de cette nouvelle taxe.

On peut penser que les Québécois-es seraient prêt-es à payer un peu plus cher pour se déplacer. Mais on ne doit pas oublier que le Québec est déjà l’une des provinces taxant le plus l’essence au Canada. Cette augmentation de 3 ¢ par litre n’apparaît pas substantielle en elle-même, mais c’est le total qui fait mal quand on sait qu’une famille possédant deux voitures paie facilement plus de 1200 $ par année en taxes sur l’essence.

Un éléphant vert au PQ, 21 janvier 2015

Dans cet article, M. Chassin ridiculisait deux candidats à la chefferie du Parti québécois, dont Bernard Drainville qui proposait « que le Québec devienne la première économie sans pétrole, la première économie vraiment verte des Amériques ».

Parler d’utopiques projets à grand renfort de buzzwords était peut-être séduisant à une époque. Mais aujourd’hui, alors que l’information circule abondamment, ces deux candidats n’ont pas fait leurs devoirs. Les éléphants verts sont jolis en théorie, mais ne survivent pas à la réalité.
Surtaxe de 3,57 cents à la pompe… pour Québécois seulement ! 7 avril 2015

Malheureusement, le Québec est déjà une des provinces taxant le plus l’essence au Canada. Une famille possédant deux voitures paie déjà, bon an mal an, plus de 1200 $ par année en taxes sur l’essence !

Quant à nos entreprises, elles devront débourser pour acheter des droits d’émission au lieu d’investir dans leur développement. L’impact de ce coût supplémentaire ne peut qu’entraîner une perte de compétitivité pour les entreprises installées ici et un ralentissement de l’économie, puisque seuls le Québec et la Californie ont décidé pour le moment de mettre cet accord en application. Sans l’ajout d’autres partenaires dans ce « marché », cette initiative a peu de sens.
Les bananes de St-Jérôme en péril, 20 juillet 2015

Dans cet article, M. Chassin ridiculisait le maire Coderre et d’autres maires pour leur opposition au projet d’Énergie Est.

Tenter d’arrêter le commerce qui transite par le Québec équivaut à une demande de rançon : donnez-nous des retombées économiques sinon... pas de projets ! Le problème, c’est que demain, qui se permettra de jouer les brigands de grands chemins à nos dépens ?
Anticosti deviendra-t-elle la Terre-Neuve du Québec, 29 octobre 2015

Or, il existe une belle opportunité d’enrichir l’île, ses habitant-es et le Québec dans son ensemble. Et cette opportunité passe par l’exploitation d’une richesse abondante de l’île : son pétrole. (…)

Le Québec abonde en ressources énergétiques, mais les efforts en vue de développer les réserves d’hydrocarbures de la province ont essuyé ces dernières années retards et obstacles réglementaires, en plus de l’opposition de groupes militants. Si le Québec donnait le feu vert tant attendu au développement de ses ressources, notamment pétrolières sur l’île d’Anticosti, l’économie du Québec en entier s’en porterait mieux.
Les morts « climatiques » et la pauvreté, 25 novembre 2015

La Conférence de Paris sur les changements climatiques s’ouvre dans 5 jours et, inévitablement, les journaux se remplissent de nouvelles alarmantes sur les changements climatiques (…)

Par contre, il ne faut pas tomber dans l’alarmisme (…)

Il est pertinent de souligner deux éléments pour contrer le catastrophisme (…)

Penser qu’on va tous mourir dans d’effroyables tempêtes tient davantage du Bonhomme Sept Heures que de la réalité scientifique.
Anticosti, pipelines et pétrole : la majorité silencieuse se révèle pragmatique, 17 février 2016

Même si on souhaite ne plus utiliser de pétrole demain matin, ce n’est pas encore envisageable. Dans ces conditions, il ne faut pas confondre la pensée magique avec une option raisonnable ou envisageable.

Le coût de la réduction des GES : 600 $ à 1800 $ par Canadien, 22 avril 2016

C’est (les objectifs de réduction de GES) vraiment très peu réaliste dans l’état actuel des choses.

Les trois amigos promettent beaucoup, 29 juin 2016

Dans le passé, plusieurs gouvernements ont promis davantage d’énergie verte, sans trop s’attarder aux conséquences économiques pour leurs citoyens et citoyennes. En Espagne, ce fut une catastrophe. Les prix de l’électricité ont grimpé en flèche, affectant les consommateurs et les finances publiques. Les familles allemandes paient quant à elles plus de 400 $ par année en moyenne pour subventionner les énergies vertes. (…)

Si la promesse d’augmenter la part des énergies renouvelables signifie l’appauvrissement des citoyens et citoyennes d’Amérique du Nord, la moindre des choses serait d’être transparents.

L’échec prévisible du Fonds vert, ou comment choisir les pires projets, 8 août 2016

Les politiciens et les fonctionnaires ne sont pas les bonnes personnes pour choisir les projets de réductions des GES à financer.
L’or « pas si noir » stimule notre économie, 24 mars 2017

Parfois, on a tendance à oublier que le pétrole n’est pas qu’une source de pollution. Comme source d’énergie, le pétrole permet à notre société de fonctionner. Comme source d’activité économique, le pétrole permet à l’économie québécoise de fleurir. Tout n’est pas noir lorsqu’il s’agit de l’or noir. Il y a le mot « or » aussi.
« Se passer du pétrole n’est ni urgent, ni facile »

Cette affirmation de M. Chassin (et de son collègue Germain Belzile) représente la quintessence de la nouvelle idéologie climato-sceptique, qui s’adapte tant bien que mal au réchauffement indéniable du climat.

Bien évidemment, se passer du pétrole n’est pas facile, mais c’est certainement urgent. Il est urgent de prendre les mesures difficiles pour s’en passer. Mais en répétant que ce n’est pas facile, les néo climato-sceptiques atteignent malheureusement le but que s’est fixé le lobby des hydrocarbures : décourager la population de changer ses habitudes et la dissuader de se mobiliser pour obliger les gouvernements à nous sortir du pétrole.

Cette phrase apparaît dans un cahier de recherche que MM. Chassin et Belzile ont publié en décembre 2014 pour dénigrer les propositions de deux groupes environnementaux, Équiterre et Vivre en ville, visant à réduire la consommation de pétrole. Elle s’intitule : « Peut-on se débarrasser du pétrole ? Les coûts d’une transition énergétique accélérée ».

Les écologistes sont présentés comme des rêveurs déconnectés de la réalité économique et dont les propositions, si elles étaient adoptées, viendraient appauvrir les Québécois :

Les arguments des retombées économiques, de la réduction des importations et de la création d’emplois verts, souvent invoqués pour illustrer d’autres avantages des moyens proposés, contredisent les prémisses de base de l’analyse économique.

Subventionner un emploi nécessite forcément de prélever ailleurs dans l’économie des taxes et des impôts qui, eux, détruisent des emplois non subventionnés. Ainsi, en Ontario, chaque emploi dans les énergies vertes coûte plus de 179 000 dollars.

Les vrais rêveurs sont pourtant ces économistes qui pensent que l’économie peut continuer de tourner sans changement radical. Les experts du climat sont formels : les changements climatiques en cours nous mènent tout droit vers une catastrophe planétaire et un effondrement économique sans précédent. Peu importe cette réalité, M. Chassin insiste sur les bénéfices reliés au pétrole :

Selon eux (les écologistes), la grande place qu’occupe le pétrole dans nos vies et notre économie signifie que nous sommes « dépendants du pétrole ».

La notion de dépendance est toutefois trompeuse. Si l’utilisation du pétrole comme source d’énergie génère des désagréments et de la pollution, elle engendre aussi d’importants bénéfices, particulièrement pour le transport des personnes et des marchandises. (…)

Il ne sert à rien de diaboliser une ressource s’il n’existe pas de solutions de rechange réalistes, ni d’échafauder des projets sans prendre en compte leurs coûts et la volonté populaire de les assumer.

M. Chassin martèle que la transition énergétique proposée par les écologistes engendrerait une baisse draconienne du niveau de vie des Québécois.

Tenter d’accélérer ce processus requiert des programmes gouvernementaux toujours coûteux et rarement efficaces. (…)

De cette façon, l’atteinte de l’objectif fixé par Équiterre et Vivre en ville, soit de diminuer de 60 % la consommation d’essence pour les transports privés, devrait se matérialiser par une hausse du prix de l’essence de 100 %. Il faudrait donc ajouter de nouvelles taxes sur l’essence pour faire passer le prix de 1,38 à 2,76 $. (…)

Penser qu’il y a des économies à faire en se passant d’un produit dont la consommation augmente le bien-être et la productivité équivaut à suggérer que nous devrions tous jeûner pour épargner sur les dépenses d’épicerie.

La solution au problème du réchauffement climatique — un problème qui n’est pas urgent, rappelons-le — est donc de laisser les entreprises développer de nouvelles technologies. Entre-temps, les gouvernements devraient y réfléchir à deux fois avant d’augmenter les taxes sur l’essence de façon importante et d’utiliser ces nouvelles recettes pour subventionner les énergies vertes, car la grande majorité des Québécois ne voudraient pas d’une telle mesure.

Le progrès technologique nous permettra certainement à moyen terme de réduire la consommation de pétrole et de passer à des énergies plus propres. Entre-temps, il faudrait davantage prendre en compte dans les débats publics les coûts que représentent les propositions des groupes environnementalistes pour accélérer cette transition vers des sources d’énergie plus vertes.

Tous ceux qui suivent l’actualité au Québec ont pris note de la vision de M. Chassin sur le rôle de l’État, tel qu’il l’avait développée sur son blogue, trois semaines avant de présenter sa candidature pour la CAQ : « Si je me montre si suspicieux envers les solutions étatiques, c’est principalement parce que je ne crois pas au mythe d’un État au service du bien commun. Déjà, l’idée qu’il puisse exister un « bien commun » sonne l’alarme. La joute politique se fonde justement sur l’absence de consensus quant à la nature du fameux bien commun. »

Il existe pourtant un bien commun, la planète Terre, qui n’appartient surtout pas aux magnats du pétrole. Des décisions doivent être prises à l’abri de leur lobby. Deux visions s’affrontent. Les scientifiques (et l’ONU, la FAO, le GIEC, etc.) répètent jour après jour qu’il est urgent de sortir d’une économie basée sur la combustion fossile. Youri Chassin, ses collègues de l’IEDM et toute la nébuleuse de think tanks soutenus par l’industrie du carbone affirment au contraire que nous pouvons prendre notre temps. M. Legault croit-il les scientifiques ou son candidat Youri Chassin ?

Croyons-nous en la science ou au lobby du pétrole ? C’est probablement la question centrale qui devrait se poser en cette fin de campagne électorale. D’autres dossiers, comme l’immigration, ont fait l’objet de nombreux échanges entre les partis ; il est peut-être temps de passer à un autre débat, un débat sur une crise réelle et pressante, celle du climat, qui exige des mesures concrètes et immédiates.

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