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lundi 3 décembre 2007, par David Litvak

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International

Un référendum à la québécoise


Le référendum de dimanche sur la réforme constitutionnelle vénézuélienne a été, pour le moins, une expérience. Le « non » à la réforme initialement proposée par la président Chavez et bonifiée par l’Assemblée nationale a gagné le bras de fer avec 50.7 % des voix. Le taux d’abstention, cependant, était notablement élevé : 44 % des électeurs inscrits ne se sont pas rendus aux urnes.

La Grita, Venezuela, 3 décembre 2007

La tension a constamment monté devant le délai dans l’annonce des résultats par le Conseil national électoral (CNE). On espérait les résultats vers 8:00 ou 9:00 p.m., mais vers 9:30, le vice-président, Jorge Rodriguez, a annoncé au pays que les résultats étaient serrés et que le CNE requerrait plus de temps avant d’annoncer des résultats concluants. Toujours, à minuit, on espérait la conférence de presse de la présidente du CNE.

C’est finalement à 1:15 du matin, ce 3 décembre, que la présidente du CNE, Tibisay Ramírez, est sortie pour annoncer la mince victoire du « non », à la québécoise, avec 50.70% des voix pour le bloc A, le principal, et 51.05% des voix pour le « non » pour le bloc B. Il s’agit de la première défaite de Chavez aux urnes vénézuéliennes en près de 9 ans, depuis son accession au pouvoir le 6 décembre 1998.

Chavez, peu après l’annonce du CNE, s’est adressé au peuple, reconnaissant la défaite, appelant au calme et rappelant, finalement, qu’une bataille n’est pas la guerre. La mince victoire du « non » avec un taux d’abstention de 44% peut être interprétée de diverses manières, mais, ce qui est sûr, comme l’a reconnu Chavez lui-même, cette situation est meilleure, considérant les tensions nationales, qu’une mince victoire du « oui ».

En effet, il y avait à craindre que l’opposition ne reconnaisse pas sa défaite, si tel eut été le cas, et, en un sens, cette victoire du « non » oblige les opposants au régime à faire usage de la voie démocratique, ce qui n’est pas toujours un acquis dans les pays d’Amérique Latine. Elle peut dorénavant avoir un espoir légitime d’offrir une opposition victorieuse lors des prochaines élections présidentielles de 2013.

En revanche, même si certains voudraient tenter d’utiliser ce tremplin pour demander la démission du président ou remettre en cause sa légitimité, ils n’ont pas une assisse démocratique solide sur laquelle asseoir leur prétention avec la mince victoire et le taux d’abstention élevé. L’opposition pourrait cependant tenter de provoquer un référendum révocatoire, un rappel présidentiel, à mi-mandat, comme le permet la constitution.

Critique du processus

Je me permets ici de présenter une post-analyse stratégique, ne cachant pas que je suis, sans perdre mon sens critique, plutôt favorable à Chavez, ou, prenant acte des résultats… au chavisme. En effet, l’implication majeure de ce résultat, qui est un défi intéressant et maintenant inévitable pour le chavisme, est qu’il ne pourra compter sur le « comandante » pour la présidentielle de 2013.

Tout d’abord, je crois qu’il faut reconnaître que la réforme, le taux d’abstention en témoigne, a manqué de débats. En effet, bien que l’on puisse spéculer indéfiniment sur l’abstentionnisme très élevé (l’abstention était de 25% aux dernières présidentielles), il est probable que la forte indécision s’explique par des opinions confuses sur la nature et la portée de réforme. L’opposition a bien joué le jeu, en dénonçant une certaine précipitation, puis, ensuite, en mon sens, en usant de désinformation flagrante pour présenter une image négative de la réforme.

Le manque de débats sociétaux, on l’a vu clairement en Ontario, est le terreau fertile d’une désinformation qui joue en faveur du camp plus démagogique. Au Venezuela, c’était relativement clair que les exagérations annonçant la cubanisation, le totalitarisme, la fin de la propriété privée ou le coup d’état constitutionnel ont trouvé un terreau fertile dans le manque de débats sociétaux profonds sur la proposition.

A posteriori, je suis aussi porté à penser qu’il y a eu une confusion marquant un certain manque d’éthique, ou du moins de clarté, disons de clarté éthique, de la part de Chavez. Il aurait fallu, je crois, séparer la question de l’éligibilité indéfinie de celle des quelques éléments d’approfondissement de la révolution bolivarienne qui étaient présentés dans les autres articles.

Remarquez que j’étais pour les deux, mais il faut reconnaître que la distinction de la dimension plébicistaire et du projet de pays aurait permis à Chavez de dire : « Voici : Voulez-vous que je puisse me représenter aux élections présidentielles pour un ou deux autres mandats ? Et, par ailleurs : Êtes-vous d’accord avec la dimension constitutionnelle du projet de pays que je vous propose ? » Il est en effet dommage de voir que le projet, qui contenait plusieurs éléments intéressants, soit, pour l’instant du moins, mis sur la glace.

Il faut aussi dire que ce type de référendum, c’est-à-dire de modification de la carta magna nationale pour l’adapter à une circonstance particulière, celle d’un homme au pouvoir, n’est peut-être pas le plus sain démocratiquement. Le général de Gaulle, rappelons-le, s’était lui aussi fait battre sur une telle proposition. Dans le cas de Chavez, personnellement, je n’ai pas de problème à lui accorder plus de pouvoir, mais pour ce qu’il en est de ses successeurs possibles, disons qu’un bémol est de mise. Les peuples, il faut croire, ont une intuition en ce qui concerne leurs grands choix politiques. Il serait ridicule de prétendre qu’il s’agit d’un choix raisonné, plutôt, je crois, il s’agit d’un choix intuitif, voire instinctif, pour certains, rationnel et argumenté pour d’autres. Cet instinct peut par ailleurs agir de manière surprenante, comme au Québec avec Charest, ou aux États-Unis avec Bush. Ils sont tellement stupides qu’ils représent bien la cause qu’ils défendent, et jouent, en un sens, contre leur propre option. Parfois j’ai envie de dire : « Québécois, regardez : la fédération c’est ça ! (en pointant vers Jean Charest) ».

Revenant à notre mouton, noir, celui-là, il faut aussi dire que Chavez est combatif, et qu’il a dû faire face à un front large d’opposition chapeautée à l’interne par le haut clergé, les bourgeois vénézuéliens, dans le sens large du terme, les professeurs d’universités (en proposant de démocratiser les universités), les médias, la plupart, en tout cas, mais aussi, plus récemment, les quelques Vénézuéliens d’origine espagnole (dû à l’accroc du Sommet ibéro-américain) et sans doute quelques-uns des nombreux Vénézuéliens d’origine colombienne (dû à sa réplique à Uribe face au retrait de la médiation humanitaire de Chavez avec la FARC).

Il a aussi dû faire face, politiquement, au désistement du parti Podemos, à l’Assemblée nationale, et à celui de son ancien ministre de la défense, Raúl Baduel. Ce personnage semble, par ailleurs, tout désigné pour prendre la tête de l’opposition à Chavez aux prochaines présidentielles. Notons que les rangs même de son nouveau parti, le Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV), n’ont pas tenu les rangs pour le référendum, en tout cas. Plus de 5 000 000 personnes s’étaient préinscrites pour le parti, et les votants du « oui » totalisaient 4 500 000. Il y a donc eu une rupture, avec les centristes Podemos et Baduel, et un froid, avec un nombre significatif de chavistes.

J’aurais en conclusion tendance à dire que l’incertitude semée dans les consciences des chavistes, par la précipitation du processus et la désinformation relayée par les médias, a eu raison de l’option du « oui ». On ne peut pas dire, par ailleurs, que l’opposition a fait preuve d’une grande éthique démocratique, mais cela n’est pas dans ses habitudes. Les chavistes, en revanche, ont mené un digne combat (subjectivité partisane possible !).

Il faut finalement dire que la force de rassemblement de Chavez, maintenant qu’elle ne puisse perdurer, est aussi une faiblesse potentielle. En effet, la révolution bolivarienne reste une révolution démocratique, sans doute la seule qui ne s’est pas faite avec les armes. Avec le rejet de la proposition de réforme, Chavez ne peut se présenter aux élections 2013, ce qui force à une solution alternative au sein du chavisme.

Cela force ce mouvement à se dépersonnaliser et à se transformer, donc, en un mouvement au leadership dynamique. Cela irait d’ailleurs dans le sens de ce que rappelait Chavez : « En d’autres occasions, nous avons su convertir d’apparentes défaites en victoires morales qui, ensuite, se sont traduites en victoires politiques. » Il s’agit d’un défi important, mais pas insurmontable, et, par coïncidence providentielle, le PSUV saura probablement être le lieu d’unité et le moteur de cet exercice démocratique.

Je ne vois donc pas cet élément comme un élément négatif, loin de là. Il est vrai, le pays connaîtra sans doute quelques doux débats... mais la démocratie a été renforcée par ce référendum, assoyant le processus démocratique au cœur de la société vénézuélienne.

Vers une réforme plus en profondeur

Il y a aussi un dernier élément de critique qu’ouvre la porte de cette défaite de la proposition de réforme. En effet, c’est ici une critique bien personnelle : je crois que la réforme proposée n’allait pas assez loin. La réforme, en effet, bien qu’elle contenait des éléments intéressants, notamment la constitutionnalisation de la décentralisation participative au niveau des communautés et des communes, et la démocratisation de l’université, n’avait rien de véritablement révolutionnaire.

Il s’agissait d’un pas, mais pas d’un bond. La proposition de réforme ne résolvait ni le problème de l’inégalité, ni celui des médias, ni celui du pouvoir. Je me permets donc de suggérer que si le Venezuela veut vraiment rentrer le clou de la révolution bolivarienne, il faudra, à mon avis, sortir le gros marteau et frapper là où ça fait mal : les inégalités, les médias et le pouvoir au peuple.

Le pouvoir aux citoyens

Les paradigmes du socialisme (ou du communisme, par surcroît) et de la démocratie représentative/bourgeoise, en mon sens, sont dépassés, ou disons, ils doivent être dépassés. Pour ce faire, je crois qu’il faille reconnaître que le paradigme socialiste ou communiste est vicié par le problème du pouvoir : le peuple n’est pas habilité politiquement. En fait, Marx a écarté la question avec l’utopie de la société sans État. Il faut ensuite reconnaître que le paradigme de la démocratie représentative est lui aussi vicié par la superficialité des opinions populaires.

Or, je crois, il existe un moyen de résoudre ces deux problèmes profonds en utilisant la sélection aléatoire pour constituer des assemblées qui puissent habiliter politiquement le peuple aux niveaux supra-participatifs, là où la participation directe est impossible, et la délibération au sein de ces assemblées et de la société pour approfondir les opinions et cristalliser une volonté citoyenne éclairée. Dans un premier texte intitulé « Réflexions vénézuéliennes », j’y irai d’une proposition en ce sens. Ces réflexions, malgré leur titre, concernent aussi le Québec, car, tout en ayant une société différente, les problèmes sont les mêmes ou similaires. J’y irai donc d’une proposition de constitution pour le Québec.

Les médias aux citoyens

Les médias sont un autre problème commun, en fait, à toutes les sociétés modernes. En effet, il me semble qu’il sera impossible de changer la société sans solutionner l’épineux problème des médias. Il faut tout d’abord dire que les médias sont souvent non représentatifs, marqués du sceau de la propriété privée (ou publique), et alimentés par la manne publicitaire des organisations ayant une force économique substantielle. En tout point, donc, les médias sont dépendants de l’économique, et, conséquemment, défendent et renforcent la logique économique.

Sans se connaître beaucoup, les Québécois et les Vénézuéliens, je crois, pourront tomber d’accord sur ce point : les médias ne sont pas représentatifs des tendances politiques du pays. Le public, lui, ne me semble pas comme une véritable solution, il s’agit plutôt d’un diachylon, un band-aid en bon québécois – enfin, pour les plus assimilés d’entre-nous… – sur la plaie de la mal-information. Il faut donc, selon moi, habiliter les citoyens pour que ce soit leur volonté qui prime en matière de financement des médias. Je proposerai dans un second texte de réflexion un système de financement citoyen des médias, en deux phases d’application pour chaque secteur médiatique, qui a pour but final d’éliminer les médias privés pour les remplacer par des OSBL de l’information financées par des bons citoyens. La publicité serait éliminée ou réincorporée par un biais qui ne vicie pas la volonté citoyenne. Au problème épineux des médias, j’y irai donc d’une solution qui ne peut qu’être révolutionnaire.

L’argent aux citoyens

Enfin, problème d’ampleur, problème-clé de la pensée marxiste, et de la réflexion sur le capitalisme, je tenterai de proposer une solution au problème des inégalités économiques. Cette solution n’est pas complètement originale, c’est-à-dire que d’autres, avant moi, ont eu cette idée : imposer un plafond des revenus corollaire du plancher qu’est le salaire minimum. Je vous enverrai sur demande mon adresse (itinérante) pour ceux qui voudrait déjà envoyer leurs gros bras s’occuper de moi. En effet, il y a fort à prévoir que cette proposition ne fasse pas que des heureux, mais, je crois, que le bon sens démocratique soit d’accord pour dire qu’il y a quelques excès dans les sociétés démocratiques capitalistes modernes.

Le problème des inégalités n’est pas si frappant, à première vue, chez-nous, au Québec, mais il l’est clairement chez nos voisins, les Canadiens et les Américains. Au Venezuela, aussi, il s’agit d’un problème-clé, le premier que Chavez devrait adresser. J’avancerai donc l’idée d’une imposition progressive jusqu’à un palier fiscal final où les revenus seront imposables à 100%, d’un revenu annuel maximal ou, pour les fins historiens d’origine française que nous sommes, de rien de moins qu’une décapitation de la bourgeoisie. Je ne crois pas que les « petits bourgeois » nuisent tant à la société, au moins, la plupart travaillent, produisent de la richesse, mais les gros bourgeois, la tête de la bourgeoisie, elle, à mon sens, ne travaille pas assez pour mériter de gagner des sommes parfois astronomiques. Je soutiendrai donc que les sociétés sont en droit, et doivent déterminer ce qui, pour elles, est excessif. Je pose donc le problème du capitalisme comme celui de l’accumulation excessive de richesse individuelle.

Je suis bien conscient que ces trois propositions rencontreront des résistances énormissimes. Mais, disons, avec un peu de philosophie exotique, que je m’inspirerai de la doctrine bhagavad-gitanne, qui, bien sûr, de la bouche de Krishna, enseigne que c’est l’action, et non ses fruits, qui importent ; voire du principe islamique de la niyya, qui dit que l’intention prime en majesté sur le résultat ; et, qui sait, de la voie du Christ lui-même, qui a dit, je crois : « Crucifiez-moi, mais j’ai raison. »

Note finale

Voici, par ailleurs, deux articles, dont je viens de prendre connaissance (après la rédaction de cet article), qui pourraient remettre en cause la légitimité du résultat référendaire, ou inviter des poursuites judiciaires inculpant plusieurs des acteurs ou sympathisants du camp du « non ». Ils confirment et clarifient par ailleurs quelques pistes de suspicion que j’ai mentionnées dans mes textes sur le sujet :

http://www.chavezcode.com/2007/11/operation-pliers.html
http://counterpunch.com/petras11272007.html