Professeur de philosophie au Collège de Limoilou. S’est spécialisé à l’occasion de fréquents voyages de recherche, dans l’étude des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Auteur notamment de Repenser l’action politique de gauche -Essai sur l’éthique, la politique et l’histoire (Écosociété, 2005), et de Quand l’utopie ne désarme, les pratiques alternatives de la gauche latino-américaine (Ecosociété, 2002).
C’est une petite phrase assassine de Gilles Courtemanche dans sa chronique hebdomadaire au Devoir qui m’a donné l’envie d’écrire ces quelques lignes. Interprétant le dernier sondage CROP publié dans La Presse et s’essayant à déchiffrer le maigre score qu’y obtient Québec solidaire (3%, alors que les verts récoltent 6%) , il conclut sans précaution : " Ce qui prouve (...) qu’à force de vouloir faire de la politique absolument autrement, on cesse absolument d’être un joueur". Peut-on lui donner raison ?
Gilles Courtemanche devrait pourtant le savoir, lui qui se plaît à se présenter comme un auteur ouvert et progressiste : quand on cherche à définir aujourd’hui ce que devrait être une politique de gauche, on ne peut pas en rester à quelques formules certes frappantes, mais qui n’en viennent qu’à conforter les lieux communs les plus ressassés. Surtout si on imagine qu’être de gauche, ce n’est pas être "social-libéral", c’est-à-dire se contenter d’accoler un vague volet social aux politiques néolibérales existantes. Parce qu’à l’aune de telles politiques, on ne produit plus guère de changement social et on se montre incapable de répondre aux grands défis de notre époque, notamment ceux des inégalités croissantes et du saccage systématique de la biosphère.
Un autre monde possible
En fait, être de gauche, c’est beaucoup plus que cela. C’est travailler —comme disent les altermondialistes— à préparer les conditions d’un "autre monde possible" tant dans les rapports qu’on entretient avec les autres qu’avec la nature. C’est aussi oser se confronter au mode de production de biens qui est le nôtre, le mode de production capitaliste et marchand, ne serait-ce qu’en cherchant à le réformer en profondeur. N’est-ce pas ce qu’a fait dans le passé la social démocratie, sans parler bien sûr des tentatives communistes ou national-populaires de le transformer plus en profondeur ?
Dilemme
Et en ce sens, les gens de gauche d’aujourd’hui se trouvent pris dans un dilemme qui est loin d’être simple : un dilemme qui, il est vrai, a toujours existé, mais qui prend à l’époque néolibérale une forme exacerbée.
Soit la gauche joue le jeu de la démocratie consensuelle, représentative et libérale, en se pliant purement et simplement à ses routines et mascarades, à ses mensonges ; et cela en rêvant à un hypothétique scrutin proportionnel ou à une attention plus équitable des médias envers son projet. Mais en agissant ainsi, elle se condamne à plus ou moins long terme à revêtir les couleurs fades et cyniques des partis néolibéraux (ou sociaux-libéraux) ainsi qu’à sombrer peu à peu dans l’immobilisme de la politique spectacle, de cette "démocratie d’opinion et de sondage" qui ravale chaque fois plus les citoyens à l’état de consommateurs passifs.
Soit la gauche —tout en se faisant connaître auprès de larges secteurs de la population et en participant aux joutes électorales— cherche à construire un vaste courant social et politique oppositionnel —une sorte de contre pouvoir en marche !— qui ne se définit pas seulement dans le champ électoral, mais aussi à l’extérieur, dans la rue, dans le quotidien des luttes sociales et syndicales.
Une tâche beaucoup plus vaste
Certes en agissant ainsi, la gauche s’oblige à penser son action sur le long terme et surtout à envisager son intervention à plusieurs niveaux : par exemple, pas seulement en faisant élire un ou deux députés, mais en formant, rassemblant, mettant en réseau, organisant tous ceux et celles qui vivent au quotidien les frustrations ou souffrances causées par le néolibéralisme. Et cela dans le champ du travail, de l’écologie, des rapports hommes femmes, de l’éducation, etc. La gauche se trouve donc devant une tâche beaucoup plus vaste, mais elle s’ouvre ainsi à la possibilité de faire "effectivement" de la politique autrement, d’incarner l’espoir, de représenter une véritable alternative —non virtuelle et faite de promesses spectaculaires qu’on ne tient jamais—, mais réelle parce que s’appuyant sur les aspirations profondes de ceux et celles qui souffrent des plaies néolibérales, permettant du même coup de construire un véritable rapport de force social et politique, condition préalable à tout changement digne de ce nom.
En ce sens, ne pas tomber dans les travers de "l’électoralisme", ce n’est pas refuser la joute électorale et ses inévitables exigences, bien au contraire. C’est plutôt refuser que son intervention ne se réduise qu’à cela, ne se colore que de cette seule préoccupation.
Et Québec solidaire ?
Et si cette distinction pouvait éclairer certaines difficultés et certains débats qui traversent aujourd’hui Québec solidaire ?
On le sait tous : la direction de Québec solidaire se démène et fait de son mieux. On sait aussi que ses deux porte-parole sont au four et au moulin et s’acharnent à percer le barrage médiatique, à ne plus savoir où donner de la tête. On sait en outre qu’il y a environ 150 à 200 militantEs qui sont très actifs et se réunissent régulièrement dans les diverses commissions thématiques du parti pour préparer sa future plate-forme électorale. On sait en même temps que le parti a peu de moyens financiers, de la difficulté à financer des permanents, à rembourser ses emprunts, etc. On sait bien sûr qu’aux probables élections du printemps, rien ne sera automatiquement gagné, ni dans le cas de Françoise David, ni même dans le cas d’Amir Khadir. On sait enfin que beaucoup sont à bout de souffle... et qu’un tel sondage n’a rien de bon —dans le contexte actuel— pour raviver les forces de chacun.
Recentrer l’axe de son discours
A moins d’imaginer que Québec solidaire décide de recentrer l’axe de son discours actuel : en se sentant moins pris par l’urgence de faire absolument un bon score électoral aux prochaines élections, et en orientant parallèlement ses efforts dans la formation et l’éducation de ses militantEs sur le moyen terme ainsi que dans le réseautage, la coordination et la stimulation de ce "contre pouvoir social" qui doit lui aussi émerger peu à peu et se constituer partout.
Peut-être ainsi pourra-t-on impliquer plus activement ces milliers d’autres militantEs de Québec solidaire qui à la base et dans chaque comté... en sont réduits à attendre...souvent passivement... la prochaine campagne électorale ?
Peut-être pourra-t-on aussi se préparer, à Québec solidaire, à perdurer et résister par delà les inévitables hauts et bas des échéances électorales ?
Peut-être et surtout préservera-t-on ainsi l’âme de Québec solidaire qui va... bien au-delà du spectaculaire ?
Encore une fois je partage l’avis de Pierre Mouterde
La difficulté que rencontre Québec Solidaire m’apparaît comme une tempête à traverser où il faut à la fois préserver son âme et sa chemise. Rien de facile là-dedans, j’en conviens. Toutefois, il faut faire attention de ne pas paniquer et de regarder la situation avec le recul qui s’impose en tentant du mieux que l’on peut de rester debout et nous-même. Selon ma propre analyse, qui vaut ce qu’elle vaut, des changements sociaux majeurs sont en marche et chaque fois, de tels changements, dans l’histoire, ont provoqué des replis, des reculs, des résistances farouches. Deux pôles d’idées et de visions diamétralement opposés s’affrontent actuellement. Une véritable polarisation des idées en résulte. Les plus agressifs, qui ont tant à perdre et qui détiennent actuellement les cordes du pouvoir, ne se laisseront pas faire si facilement. Ils mettront en action tous les outils (dans ce cas précis les médias et la désinformation) et les stratagèmes nécessaires pour freiner un courant tranquillement en marche mais qui selon moi, ne pourra plus s’arrêter. La plupart des citoyens sont dépassés par ces changements, plus vulnérables que jamais, et préfèrent garder le statu quo et tenter à tout prix, comme l’a dit Mme David, de trouver des réponses simples à des problèmes complexes. C’est légitime et normal mais c’est aussi la première réaction avant d’accepter de prendre acte de la situation et d’exercer un pouvoir dessus. Comme choix, la facilité et la prise en charge est toujours alléchante. Je me permets de faire le parallèle avec la Révolution Tranquille et l’Union National de Duplessis. Selon moi, nous assistons à quelque chose de semblable, mais cette fois sur le plan planétaire. De là s’explique les multiples virages à droite des pays occidentaux. Mais déjà, plusieurs se sont aperçus amèrement des limites de la droite et de leurs promesses toutes faites. Nos voisins américains semblent se diriger vers un gouvernement démocrate aux prochaines élections, une femme ou un noir à la tête de surcroît. Au Canada, le NPD semble tranquillement mais sûrement terminer sa traversée du désert. Au Québec, l’encensement de Mario Dumont tire à sa fin. Plusieurs pays d’Amériques Latines sont en avance sur nous dans ce courant où la gauche et les partis progressistes semblent balayer le territoire antérieurement occupé par la droite. Je crois qu’il faut vraiment être prudent en regardant la situation actuelle. De la part des citoyens du Québec comme des membres de QS, nous vivons une déroute d’où naissent les peurs. Mais souvenons nous qu’elles n’ont jamais été bonnes conseillères. Restons debout, nous-même, et attendons la suite de l’histoire. Je crois que si nous arrivons à mieux faire entendre notre message et à mieux nous faire connaître aux prochaines élections, en contournant l’incroyable résistance médiatique, nous pourrions avoir de drôle de surprise. Moi, je reste optimiste même si je trouve souvent que beaucoup de gens allument vraiment lenteeeeement et que ça aiguise drôlement la patience. J’assume le fait de paraître condescendante dans ce dernier commentaire.
Finalement, chapeau à M. Courtemanche pour ce bon petit coup de pied qui peut sembler mal placé. Merci d’avoir ainsi "réveillé" la sensibilité de M. Mouterde à ce sujet... J’ose espérer que le message sera entendu. Sa finale surtout...
Faire de la politique, c’est quelque chose ! En fait, c’est beaucoup de choses. Assez difficile à définir de façon brève et concise, d’ailleurs, ce qu’est "faire de la politique"... Alors pour ce qui est de "faire de la politique autrement", holala... On repassera pour la clarté !
Est-ce que faire de la politique autrement, c’est de ne rien faire du tout comme les autres ? M. Mouterde dit que non. Qu’en pense QS ? Et pourquoi donc ? Et comment faire ? Et quand le faire ???
Sans régimenter la base militante, il doit y avoir moyen de les cadrer(je ne parle même pas d’encadrement içi) un brin, histoire de donner "un p’tit break" à Françoise et Amir sans craintes de miner leur travail, la crédibilité du parti ou l’essence même de "l’autre politique", faute de savoir...
Je suis heureux de voir que nous sommes plusieurs à rester calme, alors que d’autres partis chercheraient frénétiquement à offrir une nouvelle saveur du mois pour exciter les médias et donc mousser leur « standing » pour les prochaines élections (nul besoin de les nommer, ils font tou-tes des stepettes devant les maître-artisans des médias). Cela démontre une maturité certaine dans la philosophie de la nouvelle gauche, qui croit fermement qu’une démocratie plus sincère est possible, qu’il existera, lentement mais surement, une démocratie digne du 21e siècle.
Nous savons bien que nous sommes là pour rester. Nous savons aussi que l’idée de rejoindre le PQ est une incompréhension totale et absurde du sens même de notre existence comme parti. Quand on regarde l’histoire, tou-tes ces minoritaires devenus, en gardant la tête haute, un jour une majorité, on sait qu’il faut rire intérieurement des sarcasmes des commentateurs. Il y a aussi bon nombre de recherches en psychosociologie qui me donnent espoir, qui présentent comment une minorité dans un groupe finie par se faire respecter si elle propose une alternative et si elle reste calme et cohérente. Les gens respectent aussi la persévérance, comme plusieurs l’ont dit en votant pour l’ADQ. Je préfère donc un parti mature qui se construit sur des bases justes et honnêtes et qui, avec les gens, proposera des alternatives et restant calme et cohérent dans ses valeurs démocratiques.
Mic
membre de Jean-Lesage à Québec
Parlant de, j’ai hâte que tou-tes les membres découvrent le processus suggéré à QS pour un jour avoir un cheminement national vers une Constitution. Plus près de nous maintenant, le processus que nous initions pour construire notre programme est éloquent aussi. Ciao.
Je suis bien d’accord qu’il ne faut pas baser l’action politique sur le sentiment d’urgence, ni sur la frustration d’ailleurs. De toute évidence cependant, la direction bicéphale de QS ne passe pas. Les électeurs veulent savoir qui sera PM le soir du vote. Blâmer les médias n’avance pas non plus la cause. Je vote QS, mais je sais que les Québécois n’adhèrent pas à son projet politique et je suis convaincu que ce n’est pas à cause de la barrière des médias. Je me rappelle, quand j’étais petit, avoir passé un test où je devais mettre des blocs dans les bons emplacements. QS persiste à vouloir mettre les blocs non pas là où ils peuvent s’insérer, mais plutôt là où il voudrait qu’ils s’insèrent. Pas étonnant que les sondages soient ce qu’ils sont. C’est dommage, car QS est soutenu par un courant qui veut tellement changer le Québec pour le mieux.
mmh... texte éclairant, (dernier) commentaire insignifiant... je suis d’accord. limiter l’action de la gauche au pouvoir ou encore à la gestion réaliste de ce qui est accepté aujourd’hui, n’avance à rien, sauf à semer de la confusion et à générer du désespoir pour tout ceux et toute celle qui ne voit pas les idéaux de gauche prisonnier du social-libéralisme... Le Brésil de Lula en est un bel exemple...
Le problème demeurera entier : il faut exercer le pouvoir pour pouvoir changer les choses. L’insignifiance est de ne pas reconnaître que QS ne va nulle part présentement. Je répète que je continue d’appuyer ce parti mais que je souhaite qu’il prenne un sérieux virage dans son leadership. J’ose même ajouter que QS manquera le bateau tant qu’il ne sera pas plus électoraliste.
Exercer le pouvoir soit, et c’est même central, mais pas au prix de désillusions qui ne mèneront la gauche nulle part. Comme si les défis pour la gauche se limitaient au copier-coller « marketing » de la politique institutionelle (par exemple un chef, une cheffe) que d’autres Parti font extrêmememnt bien... Le texte de Mouterde montre bien que les défis pour la gauche sont sur le long terme et que l’échéance électorale n’est qu’un moment, un espace à occupper (avec toutes nos énergies), un « champ » du combat politique parmi tant d’autres... Exercer le pouvoir ? OUI ! Comme tu le dits, pour changer les choses... mais être au pouvoir pour changer quoi ? Comment ? Pour qui ? Et même si nous nous contentions de peu (gérer le néoliéralisme à la sauce sociale-libérale) toutjours est-il qu’il faudra se donner les moyens de l’exercer, en construisant un rapport de force qui nous avantage, sinon à quoi bon faire la même chose que le PQ ? Mais ça s’est pas ma tasse de thé...
Moi, je pense que ce qui devrait préoccupper la gauche c’est d’exercer et de postuler au pouvoir avec et pour « ceux d’en bas » en se plassant dans le champ des résistances de la rue ou de celles à construire, car ce n’est pas en postulant au pouvoir néolibéral -avec tout ce que cela suppose d’accommodements « light »- que nous changerons le rapport de force social et politique actuel ou que nous construirons les espaces socio-politique qui nous permettront de changer vraiment les choses... et finalement, ce n’est pas de se présenter avec un programme dits réaliste, d’une gauche réaliste, qui nous avancera vers quoique se soit... même pas vers une couple de points de sondages de plus (le PQ occupe déjà cet espace, il ne faut pas l’oublier !).
Pourquoi avoir mis sur pied un parti politique si ce n’est pour vouloir être majoritaire à l’Assemblée nationale ? Je sens beaucoup de déchirements au sein de QS face à cette lourde responsabilité. Il ne faut pas oublier non plus que l’horizon c’est bien beau, mais que plus on s’en approche et plus il s’éloigne.
Je suis d’accord avec Mouterde et le commentaire de Langevin... y’a personne qui veut être minoritaire, mais avant tout il faut se donner les moyens d’être majoritaire avec un programme de gauche ! !
Je crois fermement que Françoise David et Amir Khadir peuvent et doivent continuer à tenter de percer la muraille médiatique populaire. Jouer la grosse game, en quelque sorte, à leurs façons. Ces deux-là sont "faits" pour ça. Ils ont un talent, un charisme, un "guts" et une conviction/concision qui manque encore à la majorité, sinon à la totalité des acteurs de la gauche québecoise contemporaine... "Tant qu’à moi", ils devraient se consacrer uniquement à cette tâche. Sinon, au plus, à une certaine représentation physique, locale dans leurs comtés, en période électorale... Ils pourraient faire ca seuls ou presque, avec une équipe réduite(comme je disais, ils l’ont l’affaire...) et ainsi libérer certaines énergies, certaines ressources et connaissances potentiellement payantes si utilisées à bon escient. Cesser de "perdre" leur temps, de dilluer leurs énergies dans des assemblées d’associations de "troisième ordre", des conférences où ne sont présents que 10 à 12 convertis...
Nous devons tous élever "notre jeu d’un cran", comme ils disent au hockey, cesser de nous reposer sur Amir et Françoise et nous approprier, incarner QS. De la base au cou. Faisons nos devoirs et assumons les responsabilités inhérentes à nos convictions et à la diffusion de celles-ci. Il n’y en aura pas de messie. Au mieux, c’est toi le messie...
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