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mardi 26 février 2013, par Marie Morisset

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Europe

Beppe Grillo : un clown inquiétant


Je me souviens qu’en entrant sur la Place de la Bastille, le dix-huit mars dernier, coincée entre des inconnus et des inconnues et poussée par leur énergie, j’entendis l’un d’eux dire « on n’est pas vingt-mille : on est CENT-VINGT mille ! ». C’était difficile à croire, on n’osait y croire et pourtant cette foule immense, sa ferveur inouïe semblait nous autoriser à y croire. Ce n’était pas vraiment une manifestation, ce n’était pas vraiment non plus un meeting politique, c’était plutôt un énorme cri. Le cri qui donna, ou redonna, à ce peuple de gauche enfin rassemblé, l’énergie du combat et de l’espoir.

Et quand, en février 2013, je vois ces places italiennes remplies elles aussi de monde et ces citoyens et citoyennes italiens s’émouvoir de ces immenses foules venues écouter celui qui fonda le Movimento 5 Stelle, Beppe Grillo, je ne peux que comprendre, dans un premier temps, leur émotion, leur enthousiasme, leurs frissons.

Mais la différence, c’est que l’énergie qui animait les électeurs venus écouter Mélenchon et ses camarades, venait, entre autres, de la cohérence et de l’intérêt du programme du Front de Gauche, « né de l’exigence de réinventer la gauche en s’appuyant sur l’implication populaire ». C’était cette renaissance de la gauche, d’une gauche qui voulait replacer l’humain d’abord, redonner la parole et le pouvoir au peuple qui était célébrée. C’était le programme du Front de Gauche qui, en plaçant l’humain d’abord, pouvait dire non au diktat de la finance, non aux discriminations, et oui au respect et à la tolérance.

Est-ce le cas en Italie ces jours-ci ? J’ai lu et relu le programme du Movimento 5 Stelle, j’ai lu et relu le blog de Grillo lui-même, j’ai écouté certains de ses discours, j’ai lu plusieurs articles. Et je ne comprends toujours pas.

Le programme est une espèce de liste souvent vague et confuse. Vus les temps qui courent, j’ai lu assez attentivement la page consacrée à l’économie et par exemple, sur ce point, « Riduzione del debito pubblico con forti interventi sui costi dello Stato con il taglio degli sprechi e con l’introduzione di nuove tecnologie per consentire al cittadino l’accesso alle informazioni e ai servizi senza bisogno di intermediari », je reste perplexe. C’est la seule occurrence du mot « dette » dans le programme : le mouvement voudrait la réduire en intervenant fortement sur les coûts de l’État, c’est-à-dire - précision non négligeable, en éliminant les « gaspillages ». Le programme n’est-il pas l’endroit idéal pour développer une idée aussi cruciale, expliquer sur quelles dépenses de l’État exactement l’on compte intervenir, préciser à quels gaspillages l’on fait référence ? Visiblement, ce n’est ni l’idée de Grillo ni celle de ses fidèles car rien de plus n’est dit à ce sujet. En revanche, l’on précise une deuxième façon de réduire la dette : introduire les nouvelles technologies pour permettre aux citoyens d’accéder aux informations et aux services sans avoir besoin d’intermédiaires ». J’essaie de comprendre : suppression des fonctionnaires et leur remplacement par les nouvelles technologies. Je comprends peut-être mal, mais rien de plus n’est dit dans le programme.

Ledit programme se termine par la section « Instruction » : treize points, l’équivalent d’une demi-page. On y retrouve cette passion pour les nouvelles technologies : « abolition progressive des manuels scolaires imprimés, et donc leur gratuité, avec l’accès via Internet au format numérique », « accès public via Internet aux cours universitaires », « enseignement à distance via Internet ». C’est formidable, Internet. C’est un outil précieux. Mais si les manuels numériques amènent à l’élimination des manuels papier (je suis contre, mais cela n’engage que moi), les cours universitaires via Internet entraîneront-ils aussi la disparition des salles de classe ? Je m’interroge, simplement.

Horrifiée par ce qui se passe en France actuellement, je cherche la section « Immigration » du programme de Grillo. Je ne trouve rien. Je recherche le mot « étranger » : il apparaît une fois. « enseignement gratuit de la langue italienne pour les étrangers (obligatoire en cas de demande de naturalisation) ». Pas exactement ce que je cherchais. Aucun mot du programme ne commence par « immigr ». Étonnant. Je vais faire un tour sur le blog de Grillo - www.beppegrillo.it. Je retrouve l’article dans lequel il explique que ça n’a pas de sens, selon lui, de vouloir accorder la nationalité italienne aux enfants d’immigrés nés en Italie. Le droit du sol lui semble visiblement être une idée complètement farfelue. Il écrit sur son blog que cette proposition n’avait pas de sens - « senza senso ». Ma perplexité commence à se transformer en colère. Je continue de lire son blog, je tombe rapidement sur le court paragraphe où il regrette « les problèmes causés par des dizaines de milliers de rom de la Roumanie arrivés en Italie » : le gouvernement qui a laissé ces rom entrer en Italie a mis en péril la sécurité des Italiens, écrit Grillo, avant de conclure, sur le ton du regret, qu’« autrefois, les frontières de la Patrie étaient sacrées ». J’ai l’impression de lire un tract du Front National. Je poursuis mes recherches et tombe sur cette vidéo d’un meeting public où il hurle que « le gouvernement roumain s’est libéré du pire » en envoyant cinquante mille Roumains en Italie. (Je reviendrai plus tard sur le fait que dans cette video d’une dizaine de minutes, je l’entends à plusieurs reprises hurler « porca puttana » et que, une fois de plus, mes poils se hérissent).

À ce stade, je suis sûre d’au moins une chose : Grillo est de droite. Ajoutez à cela sa réponse royale à un groupe de néofascistes, Casapound, qui lui demandait s’il était antifasciste : « l’antifascisme ne me regarde pas », son refus de l’euro, sa volonté d’éliminer les syndicats et le tableau est de plus en plus clair. Grillo défend des idées de droite et d’extrême-droite. Son mouvement est donc un mouvement de droite. Et de nouveau, perplexité. J’ai l’impression que dans les journaux, l’on parle souvent de lui comme d’une force plutôt de gauche. Et je repense à certaines de mes connaissances qui le soutiennent avec ferveur et qui se disent de gauche. Et je repense à ces foules immenses qui sont venues l’acclamer ces jours-ci.

Ne sachant plus sur quel pied danser, je décide d’essayer de comprendre ce que Grillo lui-même dit sur la question. Partout - blog, articles, meetings, il semble fier d’affirmer que lui et son mouvement ne sont « ni de droite ni de gauche ». À l’entendre, il a su se libérer des « étiquettes », contrairement à tous ces vieux mammouths de la politique qui continuent de s’enfermer dans ces idéologies toutes faites. Mais affirmer que l’on est de gauche, ce n’est pas s’enfermer dans une idéologie aliénante ou paralysante, c’est au contraire affirmer que l’on partage une vision éthique et politique du monde et de l’autre qui font que, comme le disait Deleuze, « l’on perçoit d’abord l’horizon ». Percevoir l’horizon, l’horizon de l’autre, avant de se percevoir soi-même. « Être de gauche, c’est savoir que les problèmes du Tiers-Monde sont plus proches de nous que les problèmes de notre quartier », explique Deleuze. Grillo pourra dire ce qu’il voudra : il n’est pas de gauche. Il est de droite. Ces deux termes ne sont pas des étiquettes réductrices. Aujourd’hui plus que jamais, ils sont ce qui définissent une ligne de pensée, un horizon politique. Mais celui qui refuse les étiquettes « gauche » et « droite » aura-t-il l’honnêteté de reconnaître que ses propos sont xénophobes ? Ou ce terme est-il lui aussi à bannir, à dépasser, à mépriser ?

On ne le saura pas car le grand Grillo a cette autre caractéristique fascisante de ne répondre à aucun journaliste, de ne donner aucune interview, de refuser toute discussion. Hier, à Rome, lors du dernier meeting qu’il donnait avant les élections de dimanche et lundi, il a même refusé l’accès aux journalistes italiens. Pire, il a demandé l’aide des carabiniers pour les éloigner. Censure ? Dérive autoritaire ? Cela me rappelle l’élégant nom qu’il a choisi de donner à sa tournée de meetings : le « Tsunami Tour ». Pour le respect des victimes de tous les tsunamis destructeurs qui ont ravagés plusieurs côtes, l’on repassera...

Je sais que l’on me reprochera d’avoir tu dans ces quelques lignes toutes les bonnes idées de Grillo mais je ne sais même plus vraiment si elles valent la peine d’être considérées. On peut vouloir redonner le pouvoir au peuple mais si c’est en parlant des rom comme d’une « bombe à retardement », en méprisant journalistes et syndicats, en insultant les prostituées (à chaque fois qu’il hurle, dans un cri de colère, « porca puttana », lors d’un meeting, en utilisant publiquement le mot « puttana » comme une insulte, oui, Grillo manque de respect à toutes ces personnes qui vivent de la prostitution), en se vantant que les femmes de son mouvement ne sont « pas des femmes siliconées mais des femmes qui élèvent leurs enfants » (quelle intéressante image de la femme, réduite à la maternité...), j’en passe et des bien pires, quel sens cela a-t-il ?