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mardi 5 novembre 2013, par Chris Cole

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Europe

Guerre de drones en Europe


Si les médias consacrent à juste titre beaucoup d’attention à la guerre de drones des Etats-Unis au Pakistan et au Yémen, il existe toutefois une « guerre de drones » très distincte mais complètement ignorée et qui se déroule en ce moment même en Europe. Dans les salles de commissions parlementaires, dans des conseils d’administration d’entreprises et dans des réunions publiques, les discussions abondent sur le fait de savoir si l’Europe devrait adopter ou rejeter l’utilisation de drones armés.

De nombreuses forces armées européennes ont d’ores et déjà dans leurs arsenaux des véhicules aériens sans pilotes (VASP), communément connu sous le nom de « drones », pour des buts de reconnaissance, de renseignement et de surveillance. Mais les pays européens sont de plus en plus sous pression pour suivre les pas des Etats-Unis afin d’opter pour l’utilisation de drones armés.

Le Royaume-Uni est le plus ancien associé des Etats-Unis dans l’utilisation de drones armés. Les forces militaires britanniques ont utilisé des drones « Predator » US en Irak depuis 2004 avant d’acquérir leurs propres drones « Reaper » pour les utiliser en Afghanistan en 2007. Depuis lors, le Royaume-Uni a lancé plus de 400 missiles et bombes avec ses drones en Afghanistan et il est probable que ce nombre augmentera lorsque Londres doublera sa flotte de drones armés au cours de l’année prochaine.

Jusqu’à présent, aucun autre pays européen n’a utilisé des drones armés. Les forces françaises ont employé des drones « Harfang » (basés sur le modèle « Héron » d’Israël) non armés en Afghanistan, en Libye et au Mali ; les forces allemandes en Afghanistan ont utilisé des drones « Luna » et « Héron » israéliens, et l’Italie a employée des drones non armés ensemble avec les Etats-Unis en Libye et en Afghanistan à partir d’une station de contrôle conjointe sur la base aérienne d’Amendola, dans le sud-est de l’Italie.

Mais en dépit d’une large opposition de l’opinion publique, la pression croissante du lobby pro-drones et des entreprises d’armements pousse les pays européens à acquérir une capacité en drones armés. Après de nombreux débats, le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a annoncé cet été que la France allait acheter des drones armés aux Etats-Unis. Des contrôleurs français ont commencé à s’entraîner avec des drones « Reaper » aux Etats-Unis et il semble probable que la France stationnera des drones armés au Mali à la fin de l’année. En Allemagne, en dépit d’une très forte opposition, le ministre allemand de la Défense, Thomas de Maizière, a déclaré que « Nous ne pouvons pas continuer à conduire des diligences tandis que d’autres développent le chemin de fer ».

Dans toute l’Europe, l’acquisition de drones armés est hautement controversée. De nombreux partis politiques sont divisés sur le sujet – ou s’opposent directement – et il existe une forte hostilité publique. Un sondage de « Pew Research » réalisé en 2012 a montré une large opposition aux attaques de drones : 59% des sondés en Allemagne, 63% en France, 76% en Espagne, 55% en Italie et 90% en Grèce. Seul le Royaume-Uni ne compte de majorité contre l’utilisation de drones armés, mais 44% seulement sont clairement favorables à ces derniers.

Aux Etats-Unis, l’opposition à la guerre de drones s’est concentrée sur l’utilisation d’avions sans pilotes pour les assassinats « ciblés ». En Europe, cependant, l’approche se concentre beaucoup plus sur le fait de savoir si la prétendue nature « zéro risque » de la guerre de drones – du moins pour les forces qui les utilisent – conduira tout simplement à une augmentation des conflits armés, ainsi qu’à une expansion des assassinats ciblés et à une réduction globale de la sécurité en général. Dans toute l’Europe, les protestations augmentent ainsi que les auditions parlementaires et les réunions publiques sur l’utilisation de drones armés.

Mais le lobby pro drones n’est pas prêt à hisser le drapeau blanc. Dans les coulisses, le lobby des drones tente de persuader les gouvernements européens pour qu’ils ignorent l’inquiétude publique et s’engagent à acquérir des systèmes de drones armés sans pilotes. Les articles d’ « opinion » stratégiquement placés font les éloges des vertus économiques du développement des drones armés et sur le fait de « ne pas rester en arrière ». En même temps, des fonctionnaires de l’OTAN et de l’Union européenne insistent pour que les pays européens augmentent leurs dépenses en drones. Des entreprises militaires étatsuniennes tentent activement de modifier les traités internationaux afin d’exporter la technologie des drones armés en Europe. Et de hauts dirigeants d’entreprises européennes d’armement font directement pression sur les gouvernements européens afin qu’ils s’engagent à développer et à construire un futur drone armé européen. Certaines de ces entreprises consacrent déjà d’énormes ressources pour le développement de drones de combat : les modèles « Taranis » et « Mantis » de BAE System, « Neuron » de Dassault et « Talarion » de EADS. Il existe également des programmes secrets qui ne sont pas encore rendus publics.

Tandis que les forces de combat étatsuniennes et européennes se retirent d’Afghanistan pendant les 12 prochains mois, il est probable que la guerre pour les drones en Europe s’intensifie. Le lobby des drones tentera de garantir son succès en insistant sur l’argument qu’une opinion publique fatiguée des guerres ne veut plus soutenir la présence de troupes sur le terrain, ce qui n’est pas le cas avec l’utilisation de drones armés à distance. Les sceptiques exigeront plus de transparence et d’information sur l’utilisation précise des drones en Afghanistan afin d’évaluer la prétendue précision de leurs attaques. Les opposants par contre augmenteront leurs protestations. Pour le moment, du moins, il n’y aura pas de cessez-le-feu dans la guerre de drones en Europe.

Chris Cole est un spécialiste en drones européens et directeur de « Drone Wars UK ».

Source : http://www.commondreams.org/view/2013/10/26

Traduction française pour Avanti4.be : G. Cluseret