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mardi 10 juin 2014, par Antoine Casgrain

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Le Pays basque prend son destin en main


« C’est entre nos mains ! » Les Basques ont réaffirmé ce 8 juin qu’eux seuls ont le droit de déterminer leur avenir politique. Main dans la main, une chaine humaine de 150 000 manifestantes a relié les 123 kilomètres qui séparent Durango, au Pays basque espagnol, et Pampelune, en Navarre. La performance s’est terminée pas des rassemblements indépendantistes festifs dans une dizaine de villes le long du parcours de la chaîne humaine.

À Lazkao, dimanche matin, le village s’anime plus que d’ordinaire. Le petit village au pied du mont Aralar est envahi par des milliers de personnes de tous âges. En cette belle journée, l’atmosphère est celle d’une fête champêtre où tout un chacun se salue et bavarde. Ils sont venus de tous les coins du Pays basque, de France ou d’Espagne, de la grande Bilbao ou de petites villes, avec leur université ou leur comité de quartier, leur école ou leur syndicat. Tout est prêt pour l’événement : 900 autobus ont été nolisés, des services de train renforcés et 2500 volontaires sont à l’œuvre pour la fête qui a mis des mois de préparation, notamment par l’assignation des tronçons de « kilomètres » via le web.

Les enfants sont nombreux, comme pour un dimanche en famille. La foule abonde aussi de jeunes de moins de 20 à 35 ans qui s’animent autour d’une conversation en euskera. Euskera ? La langue basque ? C’est pas une langue morte ? Ici, aux confins de la province de Gipuzkoa, tout près de la Navarre, on s’attend à ce que la langue basque domine les conversations de vieux villageois. Mais pourtant, ces milliers jeunes, venus des villes, dialoguent aisément et naturellement dans leur langue, l’euskera, qu’on enseigne à l’école et qui regagne tranquillement sa dignité perdue pendant des siècles.

Nous sommes au kilomètre 61, à mi-chemin de la chaine humaine, et aujourd’hui l’Espagne n’existera plus... pour un instant. À midi pile, le sifflet des volontaires discipline la foule : on prend la main de ses voisins. Quelques minutes plus tard, les clochers sonnent, les cornes claironnent, la chaine est complétée ! Elle s’étend sur un parcours qui sillonne les vallées étroites, de village en village, et mobilise des milliers de Basques. Les drapeaux basques rouge-blanc-vert sont partout, mais c’est le turquoise qui domine, couleur des vêtements conçus par l’organisation Gure Esku Dago. Pendant une demi-heure, c’est l’euphorie : on crie, on chante et on fait la « vague ». Malgré ce qu’en diront les autorités espagnoles, c’est une journée de fête inoubliable dans une solidarité inébranlable.

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Cette chaine humaine a revendiqué le "droit de décider" du peuple basque, ce qui inclut le droit d’organiser un référendum sur l’indépendance, s’il le désire. La Constitution espagnole interdit aux minorités nationales de tenir des consultations sur la modalité de leur attachement à l’État espagnol. Le concept de la chaine humaine a d’ailleurs été repris des indépendantistes de la Catalogne qui ont réalisé une performance similaire à deux occasions, en 2012 et 2013. Les Catalanes et Catalans avaient eux-mêmes repris le concept d’une chaine humaine réalisé dans les pays baltes, en 1989. En Catalogne, le gouvernement catalan a annoncé la tenue d’un référendum le 9 novembre prochain, un geste qualifié d’« illégal » par Madrid.

La manifestation est une initiative de l’ONG Gure Esku Dago ("entre nos mains") et a obtenu l’appui actif de la gauche arbtzale, les indépendantistes basques. Les organisateurs ont voulu faire la démonstration de l’unité de la nation basque en reliant par la manifestation les deux communautés autonomes considérées comme faisant partie de la grande nation basque, Euskal Herria : l’Euskadi (le Pays basque espagnol) et la Navarre. La nation basque partage une langue unique, la seule langue non indo-européenne de l’Europe occidentale. Divisée entre l’Espagne et la France, la nation basque couvre un territoire montagneux dans le creux du golfe de Gasgogne. Sa lutte pour l’autodétermination structure la vie politique sur le territoire basque, surtout du côté espagnol.

En 2011, l’organisation armée indépendantiste ETA, de tendance marxiste et révolutionnaire, a annoncé un cessez-le-feu unilatéral. Demandé par les organisations civiles de la gauche indépendantiste, elles-même sympathisantes d’ETA, le cessez-le-feu a permis un renouveau de l’action politique de masse. Depuis des décennies, la lutte nationale basque a été perçue de l’extérieur comme le fait d’une minorité violente, malgré les racines profondes qu’avaient les organisations indépendantistes. Au Pays basque espagnol, elles forment la majorité des syndicats et des mouvements sociaux. Or, avec la répression constante des autorités de Madrid et la propagande antibasque hystérique des grands médias espagnols, les mouvements de la gauche basque avaient de la peine à se faire connaitre et obtenir une légitimité dans le reste de la société espagnole. La société en mouvement démontre aujourd’hui que la lutte pour l’autodétermination des Basques est profondément enracinée et qu’elle n’a pas été affaiblie par la répression brutale des États espagnol et français. Confiante en elle-même et renforcée par sa détermination, la société basque gagne peu à peu son autonomie. Cela se fera par étape... avant l’indépendance, la souveraineté ou un nouveau pays : on revendique d’abord le droit d’exercer la démocratie, de permettre une consultation où l’on puisse décider collectivement.

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La presse espagnole, fidèle à son habitude, a traité de manière anecdotique la manifestation, en lui accordant une couverture secondaire. Le gouvernement a minimisé la portée du rassemblement en affirmant qu’il n’avait regroupé « que » 10% du million et demi de personnes qui habitent en Euskadi. En vérité, la démonstration de solidarité du peuple basque vient une fois de plus secouer les institutions bourgeoises espagnoles, attaquées ces derniers temps par la contestation populaire. Après l’abdication du roi Juan Carlos, il y a une semaine, les fondements politiques de l’État espagnol ont été secoués. Les indignées réclament la République avec ardeur, tandis que les peuples opprimés enclenchent des processus politiques vers leur autonomie. Une conjoncture qui ouvre un espace de possibilités...

— Antoine Casgrain, à Lazkoa (Pays basque)