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    Amir Khadir

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    La privatisation de la santé

    C’est l’introduction du privé dans la santé qui fait exploser les coûts

    mardi 25 mars 2008, par Amir Khadir

    Troisième extrait d’une conférence d’Amir Khadir sur la privatisation de la santé, donnée le samedi 23 février à Québec. Retranscription, Bernard Rioux.

    Quelle est la clé de voute de l’argumentaire des privatisateurs ?

    Les coûts de la santé sont en train de défoncer les budgets de l’État. Or pour ça il faut recourir au privé. Dans les pays développés, il y a seulement deux places sur les 23 pays où le privé occupe plus de place qu’au Québec. Il y a des préjugés savamment entretenus où on prétend qu’au Québec on est allergique au privé, c’est comme soviétique, stalinien. Ce n’est pas vrai. Déjà au Québec, le privé occupe 30% du marché de la santé. Il y a juste deux autres endroits, la Suisse et les États-Unis, où le privé occupe une plus grande place qu’au Québec. Il y a 21 pays sur les 23 pays de l’OCDE et où ça fonctionne très bien ; notamment dans les pays de l’Europe du Nord. Il faut regarder là où il y a plus de privé, est-ce que ça leur coûte moins cher ?

    Est-ce que c’est vrai que le privé peut avoir un impact positif sur les coûts de la santé ?

    Aux États-Unis, l’exemple par excellence, les compagnies d’assurance qui sont actives ici, sont en lien avec les compagnies d’assurances qui sont très actives aux États-Unis. La croissance des coûts par année aux États-Unis depuis les années 60, c’est 10%. De sorte qu’en 2005, aux États-Unis, il se dépensait 7 000 $ par personne, pour les 350 millions d’habitants. C’était le coût de la santé au total, c’est-à-dire 16% de leur PIB qui est alloué à la santé aux États-Unis. En 1980, aux États-Unis, c’était 9%. En moins de 30 ans, c’est passé de 9% à 16%. Alors qu’au Québec, en 1980, c’était 9%, et 25 ans plus tard nous sommes rendus à peine à 11%. Donc première contre-vérité : lorsqu’on dit que le privé pourrait nous faire épargner, si on compare les coûts, cela ne se vérifie pas dans les faits.

    Si aux États-Unis, il se dépense 7 000$ par habitant pour s’occuper de la santé, au Québec, cela coûte moins de 3 000$ par habitant. (…) Et vous, si on vous offrait deux autos, je parle avec leurs arguments, je sais que pour vous ce n’est pas le genre d’argument convaincant. Prenons ça dans un modèle capitaliste de marché. Si on vous offrait deux autos, et puis on vous disait qu’il y en a un qui coûte 7 000$ et un autre de 3 000$, lequel seriez-vous prêts à acheter ? Vous allez dire le moins cher. Mais encore là, cela dépend de la qualité. Si on vous dit que c’est 7 000$ mais c’est super performant ; ça va très bien ; c’est une auto spacieuse qui émet 0% de gaz à effet de serre. Vous diriez : « oui, je suis prêt à la prendre. Cela satisfait à nos attentes ».

    Donc à un endroit où 50% du financement est contrôlé par le privé en comparaison à 30%, la croissance des coûts a été exorbitante. Quand on compare le Canada aux autres pays de l’OCDE, lorsqu’on prend les pays où le privé occupe une moins grande importance, par un heureux hasard, le poids du coût de la santé est plus faible et parfois même de manière dramatique par rapport au poids que la santé représentante par rapport au PIB. Car c’est sur ça qu’il faut calculer et non pas ce que vous entendez.

    Tous les jours, on vous dit, on vous matraque – Monsieur Castonguay revient constamment là-dessus - la part du budget de la santé occupe une place croissante dans le budget de l’État. Ce qu’il ne dit pas, c’est deux choses : d’abord, le budget de l’État a diminué de 25% au cours des 10 à 15 dernières années. L’État a décidé de dépenser moins dans tous les secteurs et il a gardé la santé comme un secteur qu’il ne pouvait pas toucher, car c’est un secteur très, très important.

    C’est sûr que si vous décidiez dans votre panier de provisions à dépenser moins pour le beurre, le lait, les cacahouètes, le chocolat et le café, la part relative qu’occupe le pain dans votre panier ira en augmentant, mais cela ne veut pas dire que vous dépensez nécessairement plus. Or, on entretient cette illusion constamment. On dit que la part du budget de la santé est en train de crever le budget. Pire encore, on vous ment sur un deuxième point. On dit que c’est au-dessus de 40% du budget de l’État. Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas juste, la santé. Car au Québec, on est le seul pays dans les 23 pays de l’OCDE – même le reste du Canada ne fait pas ça – on est la seule juridiction qui s’occupe de sa santé où on calcule les dépenses sociales dans les dépenses de la santé. Si on enlève la part qu’occupent les services sociaux, la part qu’occupe la santé c’est 30%. C’est tout à fait comparable à la plupart des pays de l’OCDE. Et c’est moins que pour les pays où le privé occupe une plus grande place.

    Plus le privé occupe une place importante, plus le poids relatif par rapport au PIB augmente. Plus c’est public, plus c’est l’État qui s’occupe des dépenses de la santé, qui gère les dépenses, qui gère les hôpitaux, qui gère les traitements, les dépenses n’augmentent pas et on réussit à maintenir les coûts relatifs de la santé le plus bas possible. Ce n’est pas vrai que ce sont les dépenses publiques qui coûtent plus cher. Ce n’est pas vrai que ce sont les dépenses publiques qui sont en croissance.

    La réalité est que, - et c’est ça qui a convaincu finalement Couillard en 2006, car Couillard a fait un exercice beaucoup plus solide que Castonguay – en 2006, après l’arrêt Chaoulli en 2005, il y avait les privatiseurs de tout acabit qui venaient d’avoir une grande victoire devant la Cour suprême du Canada où incidemment la juge qui a tranché, Madame Deschamps, c’est l’épouse de Gobeil, l’ancien ministre libéral qui siège au Conseil d’administration de Great West, la plus grande compagnie d’assurance dans le domaine de la santé au Canada. On peut passer par-dessus ça. C’est son épouse, mais elle n’est pas tenue d’avoir les mêmes idées. Il a apparence, au moins, de conflits d’intérêts.

    Ceci étant dit, il a eu l’arrêt Chaoulli. Couillard, en 2006, sous les attaques politiques venant des privatiseurs et de son propre gouvernement, de Charest, de l’agenda de madame Jérôme-Forget vers la privation. Ils ont institué donc une commission, une commission relativement honnête où on a présenté un mémoire qui a été très bien accueilli. Des centaines de groupes sociaux, de groupes de professionnels sont venus et ont apporté leurs arguments. Quel est l’argument majeur que Couillard a utilisé ? C’était le résultat d’une étude de M. Pelland. Le problème, ce n’est pas tant l’augmentation des dépenses publiques, c’est la partie privée des dépenses qui augmentent le plus rapidement.

    En fait, ce dont s’occupe le public, ce qui est dépensé pour entretenir les hôpitaux, pour les faire fonctionner, les salles d’opération, les salaires des médecins, les salaires des infirmières… tout ce qui relève du domaine public est resté admirablement constant par rapport à notre PIB depuis 30 ans. De 1972 à 2007, sur 27 ans, cela n’a pas bougé par rapport au PIB, les coûts relatifs sont restés à 7% du PIB. Tout a augmenté ; votre livre de beurre a augmenté ; le prix de la table a augmenté. Ce sont souvent ces chiffres-là qu’on nous fait miroiter. Mais en termes relatifs, par rapport à notre richesse collective, à notre capacité de payer, c’est resté constant. Ce qui a augmenté, par exemple, ce sont les dépenses privées en santé.

    … Ce qui a augmenté en fait ce sont les médicaments. Et les médicaments vous savez, c’est du domaine privé pour l’essentiel. On a accepté, sans broncher, tout ce que l’industrie pharmaceutique décide de fixer comme prix. Même le petit verrou qu’on avait, qui faisait qu’on avait une négociation pour fixer l’augmentation des prix, leur croissance, a été enlevé en janvier 2006. Les secteurs les mieux contenus où ceux qui on réussit à contenir les coûts, ce sont justement les secteurs où le financement est totalement public. Et où est-ce que les coûts explosent de façon exponentielle ? C’est dans le secteur contrôlé par le privé, et notamment les médicaments, où, là, c’est hors de contrôle.


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