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mardi 14 février 2017, par Andrea Levy, Corvin Russell

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Canada

Extrait de "Cartographier la gauche au Canada : Souveraineté et solidarité au XXIe siècle"

Où en est et où s’en va le NPD


Nous publions un extrait d’un texte d’Andrea Levy et Corvin Russell intitulé "Cartographier la gauche au Canada". Cet extrait porte sur l’analyse du NPD et les questionnement que son évolution pose à la gauche anticapitaliste dans l’État canadien. Le titre donné à l’extrait est de Presse-toi à gauche.

À la différence de ses contreparties en Europe et en Australasie, le parti social-démocrate du Canada n’a jamais accédé au pouvoir à l’échelle fédérale, même si ses ailes provinciales ont formé de nombreux gouvernements depuis la fondation du Nouveau Parti démocratique (NPD) en 1961. Pour lire l’ensemble du texte cliquez sur l’icöne.

Le système électoral majoritaire uninominal à un tour du pays, que le NPD a toujours défendu jusqu’à ce qu’il décide récemment d’appuyer, tout au moins formellement, la représentation proportionnelle mixte, a contribué à assurer l’alternance au pouvoir des partis libéral et conservateur, tous deux assujettis au grand capital et acquis, depuis les années 1970, au programme néolibéral de ce dernier. Le NPD a également été exclu des corridors du pouvoir en raison d’une incapacité, qui paraissait absolue, de se faire élire au Québec à cause de son hostilité historique envers les aspirations nationalistes du Québec, et ce malgré la « Déclaration de Sherbrooke » (adoptée par le parti il y a plus de dix ans) par laquelle il s’engageait à reconnaître une décision à la majorité simple issue de tout référendum québécois sur l’indépendance. Les électrices et électeurs progressistes du Québec, dont la majorité appuie l’objectif de l’indépendance, estimaient à juste titre que le NPD était viscéralement opposé à toute rupture de la fédération canadienne. Le parti semblait ainsi condamné à errer dans le désert politique du Québec : dans le demi-siècle d’intervalle entre sa fondation et l’élection fédérale de 2011, il n’a élu au total que deux députés dans la province.

Les fortunes du NPD prirent deux virages surprenants dans le nouveau millénaire. En 2011, son centre de gravité se déplaça massivement vers le Québec où contre toute attente, le parti captura 60 p. 100 des sièges, formant de façon également imprévue, et pour la première fois de son histoire, l’opposition officielle à la Chambre des communes. (Pour une analyse en profondeur de la réussite du NPD en 2011, voir Murray Cooke et Dennis Pilon, Left Turn in Canada ? The NDP Breakthrough and the Future of Canadian Politics, New York, RLS-NYC, 2012).

Une constellation de facteurs avait produit ce résultat inattendu, y compris le mécontentement grandissant des électeurs du Québec à l’endroit du Bloc québécois (parti favorable à l’indépendance du Québec, appuyé par les électeurs nationalistes depuis des décennies) et une antipathie répandue envers les conservateurs de Harper. Le jeu comprenait aussi une carte imprévisible, celle de la personnalité : les libéraux proposaient comme premier ministre un candidat étrangement dénué de charisme, Michael Ignatieff, tandis que le candidat du NPD, qui dirigea le parti de 2003 à 2011, était l’affable Jack Layton, né au Québec. (La popularité de Layton redoubla lorsqu’on sut qu’il était atteint de cancer, et avant son décès prématuré en 2011 il céda la direction du parti à un autre Québécois, Thomas Mulcair). Mais le renversement réalisé par le NPD au Québec était assorti d’une stagnation de ses appuis dans le reste du pays, où les modestes gains du parti sur le plan du vote populaire ne lui valurent qu’une poignée de sièges supplémentaires.

Le NPD était certainement perçu par la majorité des citoyennes et citoyens du Canada et du Québec comme un parti à la gauche des libéraux, mais l’élection suivante changea la donne. Souffrant d’une surdose d’électoralisme mal conçu, le parti choisit en effet de faire campagne sur une plateforme qu’on pouvait à peine distinguer de celle des libéraux (vainqueurs) sous la direction de Justin Trudeau (celui-ci est un rejeton de Pierre Elliott Trudeau, premier ministre du Canada de la fin des années 1960 au milieu des années 1980). Trudeau fils, célèbre pour ses qualités photogéniques, dirige un parti qui est passé maître dans l’art de faire campagne d’une manière vaguement centregauche, puis de gouverner d’une manièrement décidément centre-droite. Bon nombre de critiques de gauche ont jugé que le leader du NPD, Thomas Mulcair, avait une responsabilité particulière dans le fait d’avoir laissé filer la première chance réelle du NPD de prendre le pouvoir.

Cette défaite historique au niveau fédéral fut compensée, dans une certaine mesure, par un succès imprévisible au niveau provincial : l’élection d’un gouvernement NPD la même année en Alberta, province qui manifestait depuis 44 ans une adhésion sans failles au parti conservateur. Mais cette victoire coïncidait avec l’effondrement des prix du pétrole dans une province dont l’économie tourne depuis longtemps autour de l’extraction et de l’exportation des combustibles fossiles, plaçant le nouveau gouvernement de Rachel Notley dans la position peu enviable de celui qui préside à l’inévitable recul économique de la province.

Au cours des décennies et tout au long de ses fluctuations électorales, le NPD est resté dans la norme des partis sociaux-démocrates de la troisième voie, se délestant systématiquement des vestiges de son héritage socialiste et épousant des politiques néolibérales plus ou moins atténuées, y compris le libre-échange. En même temps, le NPD a continué de s’éloigner de sa base par un processus de professionnalisation qui a vu le parti compter de plus en plus sur des organisateurs payés et des gestionnaires d’opinion publique trouvant leurs repères dans les sondages d’opinion.

Au pouvoir au niveau provincial, les gouvernements NPD ont fait écho aux poncifs néolibéraux concernant la « responsabilité fiscale » et le danger inhérent aux déficits ; ils ont présidé aux coupures aux services publics et même aux privatisations, comme l’a fait le gouvernement de la Saskatchewan dirigé par Roy Romanow dans les années 1990. Il y eut des exceptions, cependant, et notamment le gouvernement NPD de Howard Pawley au Manitoba, qui dans les années 1980 refusa de suivre le courant néolibéral, s’engageant à combattre l’inégalité par les dépenses de l’État. Au niveau fédéral, bien que Jack Layton ait amené le parti dans le nouveau millénaire à renoncer explicitement au socialisme et à son refus historique de la participation canadienne à l’OTAN, néanmoins il opposa fermement la participation canadienne à la guerre en Irak, faisant écho à un sentiment largement répandu qui déclencha des manifestations urbaines un peu partout au Canada et particulièrement au Québec. De par ses traditions et ses programmes, comprenant notamment la persistance d’un caucus socialiste formé en 1981, le NPD se démarque toujours comme l’acteur le plus progressiste de la scène parlementaire au Canada. La pilule fut donc amère pour les gens de gauche lorsque Thomas Mulcair promit, en 2015, qu’un gouvernement NPD allait produire des budgets équilibrés et éviter d’augmenter les taxes payées par les plus riches, même si les taux d’imposition marginaux de l’élite canadienne avaient connu une diminution marquée au cours des cinquante dernières années – tout comme les taux d’imposition des entreprises, d’ailleurs, et ce malgré la multiplication des révélations, au Canada et ailleurs, sur l’ampleur colossale de l’évitement fiscal.

À rebours de ces tendances historiques, qui ne sont aucunement une particularité de la sociale-démocratie canadienne, il y a eu au fil des décennies des tentatives d’amener le parti vers la gauche, que ce soit en le tirant ou en le poussant. La plus importante de ces tentatives a eu lieu à la fin des années 1960, alors que le NPD n’avait pas encore dix ans, avec la création par un groupe d’universitaires socialistes du « Waffle », groupe dissident dont la plateforme explicitement anticapitaliste et nationaliste de gauche proposait que le Canada s’émancipe de la domination économique des États-Unis et que le Québec devienne indépendant. Chassé du parti en 1971 avec l’appui du mouvement syndical, le Waffle a trouvé une sorte d’héritier dans la Nouvelle Initiative politique (NIP) apparue au tournant du millénaire. Mais alors que le Waffle était ouvertement socialiste et s’intéressait surtout aux enjeux économiques, la NIP était ancrée dans les nouveaux mouvements sociaux et cherchait à ouvrir le NPD, sur le plan politique et organisationnel, aux mouvements basés sur le genre, l’orientation sexuelle et la race, ainsi qu’aux courants environnementaux et altermondialistes. La vision de la NIP était celle d’un parti plus inclusif, basé sur ses membres, fonctionnant selon les principes de la démocratie participative et moins obsédé par les campagnes électorales. Mais en l’absence d’un mouvement de masse social qui aurait ancré le parti à gauche, on vit prévaloir les forces modératrices des syndicats ainsi qu’une logique électoraliste, et le NPD continua de courir après les votes en cherchant à se positionner comme le champion de la classe moyenne. Il se déplaçait vers la droite même sous la direction du charismatique Jack Layton, qui donna au parti une allure plus fraîche, plus écuménique, plus urbaine et plus raffinée, mais qui soutint l’élimination du mot « socialisme » de la constitution du parti.

L’effort le plus récent pour tirer le NPD vers la gauche est actuellement en cours. Le manifeste « Leap » (« Grand Bond vers l’avant » en français) fut lancé par l’auteure Naomi Klein, née à Montréal, et son mari d’origine torontoise Avi Lewis, héritier de deux générations de dirigeants politiques du NPD. Dénoncé par les médias conventionnels comme un texte d’un radicalisme délirant, le manifeste présente une large vision rouge-verte comprenant le passage aux énergies renouvelables qui pourraient libérer le pays de la dépendance aux combustibles fossiles ; un moratoire sur les oléoducs ; le soutien aux droits des Autochtones ; l’opposition aux ententes commerciales qui sapent les efforts nationaux et locaux pour réglementer l’économie ; l’engagement de protéger les services publics contre les pressions de la privatisation ; et la proposition d’envisager l’idée d’un revenu annuel garanti. L’initiative se voulait manifestement, entre autres choses, une invitation provocatrice au parti à faire un bond vers la gauche, comme en témoignent la décision controversée de chercher à le faire entériner par le congrès du parti en 2016 et le choix même du mot « Manifeste », allusion au Manifeste de Regina de 1933 – programme de l’un des partis cofondateurs du NPD, qui réclamait l’abolition du capitalisme et la création d’une économie socialiste – et aussi au manifeste du Waffle « Pour un Canada indépendant et socialiste ».

Le manifeste « Grand Bond vers l’avant » pourra- t-il, comme l’espèrent beaucoup de progressistes, catalyser le renouveau de la gauche au sein du NPD ? Nous n’avons pas encore la réponse. Les délégué-e-s au congrès du parti ont voté de débattre des politiques proposées par le manifeste, mais celui-ci fut rapidement rejeté, comme on pouvait s’y attendre, par le gouvernement NPD nouvellement élu en Alberta, où toute proposition de limiter l’exploi tation des sables bitumineux (catastrophique pour l’environnement) suscite la colère des élites économiques locales. La position du NPD fédéral lui-même sur la lutte aux changements climatiques a été tiède au cours de la dernière décennie, et le clou de son plan actuel est un régime de plafonnement et échange.