Vous êtes ici : Accueil > International > Europe > Grèce. La gauche radicale après Syriza

mardi 21 février 2017, par Antonis Ntavanellos

Enregistrer au format PDF impression
|

Europe

Grèce. La gauche radicale après Syriza

Entretien avec Antonis Ntavanellos conduit par Liz Walsh


La détresse dans laquelle est plongée la très grande majorité de la population de Grèce peut être illustrée par ces chiffres : 49,2% des ménages ne disposent comme seule source de revenu que la retraite d’un de leurs membres ; 37,1% des familles affirment vivre avec moins de 10’000 euros par an. Officiellement, 73,3% de tous les chômeurs déclarés sont classés comme chômeurs de longue durée.

Tiré de À l’encontre.

Dans ce contexte, il est évident que 73,5% des ménages interrogés durant la période s’étendant du 14 au 26 novembre 2016 « pronostiquent » que leur situation financière se détériorera dans le futur. Ces données ne révèlent pas le délabrement des services publics, en priorité le secteur de la santé et celui de l’éducation.

Le salaire minimum pour les salariés âgés de plus de 25 ans était le suivant : 1er janvier 2010 : 739,56 euros ; 1er juillet 2011 : 751,39 euros ; 14 février 2012 : 580,08 euros. Les données publiées par Eurostat indiquent qu’au sein des pays de l’Union européenne la Grèce est le seul où le salaire minimum de 2016 était nettement inférieur à celui de 2008. Encore faut-il préciser que c’est un salaire minimum pour un emploi à plein temps. Or, seuls 42,6% des salariés travaillent à plein temps. Sur quatre salariés ayant obtenu un emploi en 2016, deux obtiennent un salaire inférieur à 600 euros. Et les emplois de deux heures ou quatre heures par semaine sont courants, comme l’exige la « flexibilité du travail » devant assurer la « compétitivité » de l’économie grecque et, surtout, une statistique à la baisse du chômage. Le salaire horaire dans de nombreux secteurs est à hauteur de 3 euros et le ministre du Travail a dû reconnaître que 125’000 salariés gagnaient moins de 100 euros par mois, ce qui laisse présager de leur « sécurité sociale » et de leur retraite future.

La distribution par des employeurs de coupons alimentaires s’installe lentement. Un salarié employé dans une société peut par exemple toucher un salaire de 800 euros et 160 euros en bons d’achat pour obtenir des biens. La firme se doit de verser le salaire minimum, mais elle peut proposer des bons d’achat pour la partie supérieure au salaire minimum. La presse indique l’extension de ce système dans le secteur bancaire, le commerce et le bâtiment.

Le sociologue Christos Papatheodorou de l’Université Panteion d’Athènes confie au journaliste du Monde (14 février 2017) : « Les dernières mesures prises par le gouvernement d’Alexis Tsipras vont encore plus appauvrir la population grecque et accroître les inégalités. La hausse de l’imposition cible une fois encore les classes moyennes et non les personnes les plus aisées, qui ont depuis longtemps ouvert des comptes à l’étranger et trouvé des moyens d’échapper au fisc. En 2009, 18% des Grecs étaient menacés de pauvreté ou d’exclusion sociale. En 2013, selon les derniers chiffres connus, ils étaient 49%. Un tel appauvrissement, c’est du jamais vu. » Depuis 2013, la situation n’a fait que s’aggraver. La confiscation des maisons et logements pour incapacité de remboursement des prêts explose. Un mouvement analogue à ce qui s’est produit dans des régions de l’Etat espagnol contre ces saisies a commencé entre autres à Thessalonique. Quant aux dizaines de milliers de réfugiés, ils sont emprisonnés et se voient infliger une torture quotidienne.

Depuis 15 jours se prolonge une ample mobilisation des agriculteurs avec des blocages de routes, d’accès à des aéroports. Ceux-ci sont étranglés par les nouveaux impôts, la suppression de subventions sur le fioul, la révision drastique des retraites, etc. La convergence de la mobilisation sur Athènes est en débat.

Diverses luttes sectorielles ont eu lieu parmi les étudiants, les retraités, les pompiers, le secteur de la santé… Toutefois, le front des créanciers n’est pas prêt à fléchir. Plonger la majorité de la population grecque dans ce qui était appelé, dans le passé, des « maisons de redressement » relève des exigences d’un « ordre nouveau » portant le masque de « négociations au sein d’une Europe démocratique » et d’une « bénédiction par une majorité parlementaire » soutenant un gouvernement « démocratiquement élu ». La contre-révolution de l’ordolibéralisme s’enracine en Grèce, avec la décrépitude du système politique qui en découle. Nous publions ci-dessous un entretien avec Antonis Ntavanellos, qui retrace la perspective politique depuis 2010. Nous reviendrons sur la conjoncture politique dans les jours qui viennent. (Rédaction A l’Encontre)

Liz Walsh : Dans la mesure où Syriza s’est révélée incapable de mettre un terme à l’austérité, cela valait-il la peine de construire un parti large impliquant différents courants de la gauche radicale, révolutionnaires et réformistes ? La lutte pour un gouvernement de gauche est-elle une bonne voie à suivre ?

Antonis Ntavanellos : Syriza a été fondé début 2004, sur la base de l’expérience accumulée auparavant dans le Forum social grec (FSG). Le FSG était un front unifié au sein des mouvements sociaux. Il réunissait dans l’action des forces dont les traditions et les origines idéologiques étaient différentes (pour le dire de manière résumée : réformistes, centristes et marxistes révolutionnaires).

La période était caractérisée par des attaques capitalistes intenses, une crise de la gauche traditionnelle ainsi qu’un déclin des syndicats et des organisations sociales. Dans ce contexte, le FSG est parvenu à organiser une vague de grandes mobilisations contre le néolibéralisme et des manifestations massives contre la guerre. Le FSG a constitué la forme principale prise en Grèce par le mouvement international contre la mondialisation capitaliste néolibérale.

En même temps, le FSG était une affirmation de la valeur d’un front commun, apportant un renouveau dans les débats au sein de la gauche grecque, où les traditions staliniennes restaient fortes.

Suite aux événements de Gênes, en 2001 [mobilisations massives contre le sommet du G7 dans cette ville, moment fort du « moment altermondialiste »], toute la gauche européenne a été traversée par le débat consistant à savoir si et comment nous pouvions exprimer dans les luttes politiques l’unité d’action que nous avions déjà établie dans les rues. Il était clair que cela impliquait la perspective d’une participation commune lors d’élections. En 2004, nous avons accepté ce défi, participant à la création de Syriza.

Syriza était la forme grecque adoptée comme réponse au débat général sur les « partis larges » de la gauche radicale. Tout en acceptant le défi et en participant à Syriza, la Gauche ouvrière internationaliste (DEA) avait une orientation sur les partis larges qui était différente de celle qui dominait alors, telle qu’elle était exprimée par certaines sections de la IVe Internationale, par exemple.

Nous ne considérions pas, tout d’abord, les partis larges comme la « réponse finale » à la question du parti. Nous considérions qu’il s’agissait d’un processus transitoire dans une situation très spécifique, avec pour toile de fond une crise des mouvements de résistance et de la gauche.

Ensuite, pour cette raison, nous n’avions jamais promis et nous n’avons jamais accepté la dissolution de notre organisation. Nous n’avons jamais relégué au second plan nos propres « instruments » indépendants de construction et de « communication » politique avec les personnes intéressées : propre journal, revue, réunions et événements publics.

En outre, nous avons milité publiquement, dès le début, sur la nécessité d’un courant de gauche organisé au sein de Syriza. DEA, bien que cette formation bénéficiât du respect et de la reconnaissance d’une large partie des membres de Syriza, n’a jamais rejoint la majorité dirigeante ; même lors de la phase la plus « radicale » d’Alexis Tsipras.

Cette approche s’est révélée d’une grande importance au moment de la crise. Cela explique – partiellement – la rapidité de la réaction de la gauche de Syriza en 2015, si on compare avec ce qui s’est passé, par exemple, au Brésil [lors du premier gouvernement Lula initié en janvier 2003] ou en Italie [crise du Parti de la Refondation communiste].

Les onze années de l’expérience Syriza ont contribué à la formation d’une large couche de militant·e·s politiques en Grèce. Cette couche est plus forte numériquement (en termes relatifs) que dans de nombreux autres pays européens. Elle est aussi plus forte politiquement : elle est entraînée par la lutte et a surmonté la « maladie infantile » de la dispersion des forces dans un « mouvementisme social ».

C’est la raison pour laquelle, nous – qui avons combattu avec vigueur les politiques du gouvernement Syriza-Grecs Indépendants dès février 2015 – défendons l’expérience de la première période d’action radicale de Syriza.

Nous sommes convaincus que cette couche d’activistes politiques n’a pas dit son dernier mot. Nous sommes convaincus que ces personnes mèneront les luttes contre le gouvernement Tsipras et joueront un rôle très important dans la configuration de la nouvelle situation, façonnant l’époque « post-Syriza ».

Après avoir signé [en juillet 2015] le troisième mémorandum avec les créanciers, le gouvernement Tsipras met en œuvre des politiques néolibérales typiques : diminution des salaires, des allocations de retraites et des prestations sociales ; privatisations et création d’un système de rapports de travail plus « flexibles » ; augmentation des impôts frappant les secteurs populaires, etc. Avec ces politiques économiques réactionnaires, le gouvernement Tsipras est également incapable de réaliser des réformes démocratiques, mêmes élémentaires, mêmes celles qui n’ont pas de « coût financier ». Il doit s’appuyer sur l’appareil répressif de l’Etat pour gouverner.

La question d’un « gouvernement de la gauche » a toujours été épineuse pour les marxistes révolutionnaires. La première fois qu’elle a été proposée comme stratégie au sein de Syriza, en 2008, nous l’avons rejetée comme étant une stratégie parlementaire-réformiste. Elle n’a pas été acceptée. Tout a changé suite à l’éclatement de la crise et surtout suite aux luttes sociales massives de 2010-11. A ce moment, de larges secteurs de la population se mobilisaient massivement – et avec ténacité – pour renverser les mémorandums [imposés par la troïka et accepté par les gouvernements grecs]. Ils comprenaient que pour atteindre cet objectif, ils devaient renverser le gouvernement.

En dépit de l’importance des luttes et de la détermination des masses, la situation n’était pas révolutionnaire en Grèce : l’affrontement n’avait pas atteint le niveau d’une « lutte à mort », l’affrontement n’avait pas adopté la forme claire de la « lutte d’une classe contre l’autre ». Et la classe laborieuse ne disposait pas de ses propres organisations sociales indépendantes à même de revendiquer un pouvoir réel. Ces limites ont fait que la volonté de renversement a été « déviée » vers la revendication d’un gouvernement de la gauche, même dans la foulée d’une victoire électorale.

Nous devions accepter ce contexte et chercher la ligne politique la plus radicale dans ces paramètres. Nous avons réintroduit dans le débat public en Grèce les discussions sur le gouvernement de la gauche qui se sont déroulées lors du IVe Congrès de l’Internationale communiste [en 1923]. Ce Congrès considérait cette question comme étant une politique transitoire en direction d’une émancipation socialiste.

Nous avons lutté en ce sens et toutes nos initiatives tactiques étaient déterminées par cette approche. Cela nous a permis de rester fermes sur notre orientation de classe et de conserver le respect envers notre organisation aussi bien par de nombreux membres de base de Syriza que par des militants extérieurs.

Notre bilan critique aujourd’hui du slogan d’un gouvernement de gauche porte principalement sur deux points.

Le premier concerne les facteurs objectifs. Il a été démontré qu’une politique transitoire comprenant un gouvernement de la gauche suppose un degré plus élevé d’intervention politique des masses au travers de leurs propres organisations sociales que celui que nous avions en Grèce en 2015.
Le second relève de facteurs subjectifs : l’équilibre des forces entre réformistes et révolutionnaires au sein de la coalition et dans le mouvement social. Le projet d’un « gouvernement de la gauche » suppose une détermination politique bien plus forte pour un tel affrontement que ce qu’a été la résolution de Syriza dans son ensemble en 2015.

Il est important de noter que DEA n’a jamais affirmé que Syriza parviendrait à mener à bien, de manière authentique, un projet « gouvernement de la gauche ». Pour nous, il s’agissait plutôt d’une formule servant de cadre idéologique pour nos actions – des actions qui comprenaient l’affrontement au sein de Syriza contre le groupe dirigeant autour de Tsipras – qu’une appréciation de ce qui se passerait finalement.

Au cœur d’événements majeurs, les idées sont toujours importantes, même si elles restent sous la surface. A l’heure du test décisif, la majorité dirigeante de Syriza a remis ses origines eurocommunistes au premier plan et s’est tournée vers cette configuration politique.

Le gouvernement Tsipras a capitulé aussi rapidement parce qu’il a refusé d’affronter la classe dominante locale au cours des six cruciaux premiers mois de 2015 et parce qu’il possédait l’illusion qu’il était possible d’aboutir à une solution consensuelle grâce à des négociations avec l’UE (Union européenne), revenant sur les positions antérieures de Syriza et les modifiant afin de « rester à tout prix au sein de l’Eurozone ». Le résultat de ces deux retraites majeures a conduit à la signature du troisième mémorandum par Alexis Tsipras en juillet 2015.

Lors du premier gouvernement Tsipras, DEA a joué un rôle central en renforçant la détermination de la gauche au sein de Syriza, tel que le Courant de gauche, à s’opposer à la capitulation. Sur le gâchis de Syriza, un nouveau parti-mouvement politique, l’Unité populaire (LAE), a émergé afin de maintenir l’espérance dans l’existence d’une autre voie que celle suivie par Syriza.

Quel est le climat au sein de la classe laborieuse et quelle est l’orientation de LAE autant pour favoriser la résistance à l’austérité que la construction de forces à gauche ? Quelle est la position de LAE sur l’appartenance à l’UE ? En tenant compte que le slogan de DEA au sein de Syriza était « pas de sacrifice pour l’euro, pas d’illusions dans la drachme ». Cela a-t-il changé suite à l’expérience Syriza ?

En 2013, DEA a fondé avec le Courant de gauche (la tendance de gauche du parti Synaspismos dont le porte-parole le plus connu est Panayiotis Lafazanis) la Plateforme de gauche (PlG), au sein de Syriza. La PlG était le centre de la résistance contre Tsipras, et c’est autour d’elle que s’est faite la rupture rapide et massive au cours de l’été 2015 lorsque environ 50% des membres et des cadres du parti nous ont rejoints hors de Syriza.

La PlG a cofondé Unité populaire (LAE pour ses initiales grecques) avec deux organisations qui ont rompu Antarsya, la coalition de la gauche anticapitaliste. Lors des élections de septembre 2015, LAE n’est pas parvenu à faire élire son propre groupe parlementaire car nous avons réuni 2,9% des suffrages, soit moins que le seuil de 3% qui permet d’entrer au Parlement. Cet échec peut être attribué au délai extrêmement court que nous pouvions utiliser (moins de trois semaines pour organiser un « nouveau parti » et mener une campagne électorale) et surtout aux calomnies unanimes des médias de masse contre « l’aile gauche de Syriza », ils nous avaient attribué le terme « d’aventuriers dangereux ».

Quelques mois plus tard, environ 5000 activistes organisés ont participé à la conférence fondatrice de LAE. Il est évident que LAE rassemble la plus grande partie de la gauche organisée opposée au mémorandum en Grèce, en dehors du Parti communiste (KKE).

Il vaut la peine de dire quelque chose au sujet de l’évolution du KKE. Sa direction semble mettre en œuvre un tournant à gauche dans le domaine des idées : elle parle de socialisme, rejette la stratégie des « étapes » intermédiaires, elle renouvelle l’histoire du parti sur une base critique, ouvrant à nouveau le débat sur sa stratégie lors de la résistance entre 1940 et 1944 ainsi que lors de la guerre civile qui a suivi. Ce processus a pour objectif principal d’écarter toute collaboration avec d’autres forces de gauche, toute action commune, même la plus petite. Cela ressemble plus à la politique stalinienne de la troisième période (de 1927-1928 à 1935) qu’à un retour vers une politique révolutionnaire effective.

Au sein de LAE, DEA pousse en faveur d’une forme organisationnelle démocratique, qui permette à d’autres forces de rejoindre LAE, y compris Antarsya et d’autres forces qui ont quitté Syriza. Nous tentons, à nouveau, de bâtir un courant commun à la gauche radicale opposée au mémorandum.

Nous le faisons toutefois dans une situation politique différente.

• La rapidité de la capitulation de Syriza – et le virage abrupt passant du Non exprimé lors du référendum du 5 juillet 2015 au Oui au troisième mémorandum de Tsipras des 12-13 juillet lors de la réunion de l’Eurogroupe – et le cynisme de la politique gouvernementale qui a suivi ont engendré la démoralisation parmi une grande partie des gens. L’effondrement de la confiance envers Syriza a été rapide, mais la large majorité populaire reste pour l’instant silencieuse. Elle ne s’est pas exprimée directement lors des luttes sectorielles (et défensives, est-il besoin de le souligner), mais par un virage vers la lutte individuelle pour survivre au milieu de la crise.

• Le maintien de mobilisations, même très petites, nécessite un effort organisé de la gauche politique bien plus important. La contribution de LAE en ce sens est manifeste. A travers nos actions antérieures, nous avons hérité d’un programme commun en termes d’objectifs contre l’austérité : la défense des salaires et des retraites ; la lutte contre la flexibilité ; l’opposition aux privatisations ; la bataille contre les expulsions de logement des pauvres endettés, etc.

Le LAE soutient également unanimement la nationalisation-socialisation des banques ainsi que la suspension du remboursement de la dette, avec pour objectif son annulation. Il s’agit de « nœuds » indispensables pour un programme transitoire nécessaire de renversement de l’austérité pour se diriger vers le socialisme.

• De nouvelles questions émergent cependant en permanence. Tu nous as demandé ce qu’il en était de notre ancien slogan « pas de sacrifices pour l’euro – pas d’illusion dans la drachme ». C’était un slogan « algébrique » au moment de la montée de Syriza. Lorsque nous avons été confrontés aux positions rigides des créanciers et des dirigeants de l’UE, qui exigeaient bien plus de sacrifices, nous devions alors radicaliser le slogan et soutenir ouvertement et clairement une sortie de la zone euro en tant que précondition nécessaire pour renverser l’austérité et annuler les mémorandums. Il y a aussi unanimité au sein du LAE sur cette position.

Si la sortie de la zone euro est effectivement une précondition nécessaire, cela ne signifie pas pour autant qu’elle soit suffisante en termes de programme de gauche, de la classe laborieuse. Nous affirmons qu’une sortie de la zone euro et un affrontement avec les dirigeants de l’UE n’aurait un contenu émancipateur que si elle est combinée à un programme plus large de mesures anticapitalistes qui ouvre une perspective socialiste. D’autres camarades, au sein du LAE, pensent qu’une sortie de la zone euro est objectivement une solution progressiste dans la mesure où elle paverait la voie à une croissance de l’économie grecque, ce qui créerait objectivement des occasions plus nombreuses pour l’action des travailleurs et des classes populaires.

• Il s’agit, d’une certaine manière, d’une répétition de la controverse entre les partisans d’une stratégie socialiste révolutionnaire et ceux qui sont favorables à une stratégie « d’indépendance nationale », c’est-à-dire une stratégie des « étapes intermédiaires ». Un débat qui a traversé la gauche durant les années 1960 et 1970. Une telle discussion a aujourd’hui cours au sein du LAE.

Ce débat est devenu encore plus important dans le sillage du vote favorable au Brexit, de la montée de Marine Le Pen en France, de Geert Wilders aux Pays-Bas (Parti de la liberté) ou encore du référendum contre la réforme constitutionnelle de Matteo Renzi en Italie (décembre 2016). Certaines fractions des classes dominantes européennes semblent perdre confiance dans la zone euro et se tourner vers le protectionnisme ainsi que vers des politiques « de préférence nationale ». Cette tendance est clairement favorisée par la victoire électorale de Donald Trump aux Etats-Unis.

Il n’y a, en Grèce, pas de fraction sérieuse de la classe capitaliste qui envisagerait des perspectives meilleures hors de la zone euro ou qui milite pour un retour à la drachme. Cela pourrait changer car la crise du capitalisme grec est extrêmement profonde, car tout le monde sait que le troisième mémorandum conduit à une impasse et parce que nombre de capitalistes craignent qu’au bout de la route des « dévaluations internes » au sein de la zone euro réside non pas une quelconque récompense de la part des créanciers, mais la banqueroute et l’expulsion de la zone euro. Les premières voix, en provenance du cœur de l’establishment, sur la nécessité de se préparer à toutes ces éventualités se font déjà entendre dans la presse.

Syriza participe également aux tentatives de l’Union européenne de créer une forteresse Europe en enfermant les réfugié·e·s dans des camps et en renvoyant nombre d’entre eux en Turquie. Peux-tu décrire la situation des réfugié·e·s en Grèce et, en particulier, dans les îles ? Nous avons assisté partout en Europe à la montée de partis de l’extrême droite. Aube dorée a-t-elle été à même de capitaliser la déception représentée par Syriza ainsi que ladite crise des réfugiés ?

Le destin des réfugié·e·s a été déterminé par l’accord réactionnaire et raciste conclu entre l’UE, la Turquie et la Grèce. Il est important de remarquer qu’afin de « contrôler » la mise en œuvre de l’accord, une flotte de guerre de l’OTAN est entrée dans la mer Egée (principalement en raison de l’insistance du gouvernement Tsipras) et garde un œil sur la situation en Syrie ainsi que sur les navires de guerre russes qui stationnent dans l’est de la Méditerranée.

L’accord attribue à la Turquie la responsabilité de garder la majorité des réfugié·e·s dans ses frontières. Il implique également « l’encagement » de certains réfugiés (plus de 60’000) en Grèce, rendant extrêmement difficile leurs efforts pour se rendre en Europe centrale puis finalement en Europe occidentale. Afin de décourager les réfugiés d’entrer en Grèce, le pouvoir organise un abominable « accueil » : ils sont enfermés dans des camps isolés, principalement dans les îles, sans espoir ni perspectives.

Dans les journées les plus difficiles de cet hiver, la situation dans les camps est devenue complètement intenable. Il y a eu des révoltes contre ces conditions exécrables ainsi que contre les attaques racistes organisées par l’extrême droite.

Dans un pays qui reçoit chaque été 21 millions de touristes, le gouvernement affirme qu’il lui est difficile d’offrir une hospitalité décente pour 60’000 personnes ! Ce qui est positif, malgré tout, c’est qu’une grande partie de la population grecque manifeste une solidarité déterminée.

Les principales tâches auxquelles fait face le mouvement antiraciste organisé sont les suivantes : tout d’abord changer la situation dans les camps en imposant un contrôle social et démocratique des conditions qui y prévalent ainsi que pousser pour le transfert des réfugié·e·s dans des espaces d’accueil ouverts et décents, dans les villes. Ensuite, exiger que les enfants de réfugié·e·s soient acceptés de plein droit dans les écoles publiques [des cours sont parfois organisés officiellement, mais en dehors des classes des enfants « grecs »] ainsi qu’un accès entier aux soins dans les hôpitaux publics. Enfin, une opposition aux efforts d’Aube dorée et de l’extrême droite qui visent à organiser une riposte raciste.

La direction d’Aube dorée et un grand nombre de ses militants sont jugés, accusés d’être membres d’une organisation criminelle. De ce fait, ils se sont retirés avec précaution : leurs « troupes d’assaut » ont été retirées des rues et il y a eu un fort déclin du nombre « d’incidents » liés à la violence raciste.

La désillusion massive que représente Syriza apporte toutefois de nouvelles possibilités à Aube dorée. Cette formation se situe constamment en troisième position dans les sondages, avec une estimation de 8% des intentions de vote. La direction tente d’exploiter cette occasion par un virage parlementaire : ils présentent un profil plus « respectable », ils s’expriment surtout en tant que « nationalistes » et non comme néonazis, essayant ainsi d’instiller dans l’esprit de leurs partisans qu’il existe la perspective qu’ils puissent jouer un rôle dans un gouvernement futur. Ce tournant engendre toutefois aussi des tensions au sein d’Aube dorée.

En même temps, un ensemble d’autres politiciens d’extrême droite lancent des initiatives visant à créer un parti nationaliste large, qui serait à même de coopérer avec la Nouvelle Démocratie si la « gestion » de la crise en Grèce devait nécessiter un gouvernement de la « droite dure ».

Notre tâche n’est pas de rester passifs et de faire des prédictions sur l’évolution des néonazis et de l’extrême droite. Nous devons continuer à mobiliser afin de briser Aube dorée, une organisation qui est une menace sérieuse pour la gauche et le mouvement des travailleurs. La meilleure façon pour faire cela est de lier la lutte antifasciste avec la lutte pour le renversement de l’austérité et l’annulation des mémorandums.

Entretien publié le 1er février 2017 en anglais, avec l’aide de Panos Petrou, sur le site de la publication de l’organisation australienne Socialist Alternative ; traduction A l’Encontre.