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mardi 14 mars 2017, par Jérémie Berlioux

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Le mouvement des femmes dans le monde

Turquie - Les femmes kurdes en ligne de mire


La cause des femmes joue un rôle central dans la lutte pour l’émancipation du peuple kurde. En Turquie, elles paient au prix fort l’offensive islamo-nationaliste d’Erdogan.

Tiré du site du Courrier (Suisse).

Directrice de l’association des femmes du district de Baglar, à Diyarbakir, la métropole du Kurdistan turc, Murades Alatas ne se conçoit pas comme une travailleuse sociale mais comme une activiste. « Lorsque les Kurdes ont pris le contrôle des municipalités, il a été décidé d’ouvrir dans chaque quartier, de chaque ville, des associations comme la nôtre », raconte-t-elle. Un engagement fidèle aux préceptes du mouvement pour les droits du peuple kurde, qui a fait de l’émancipation des femmes l’une de ses priorités.

Or le travail ne manque pas. Le sud-est de la Turquie est une des régions les plus conservatrices du pays. Mariages infantiles, violences domestiques, crimes d’honneur et viols n’y sont pas rares. « Notre objectif est de faire sortir les femmes de chez elles et de leur montrer qu’elles peuvent résister », explique Murades Alatas. L’association accueille les femmes du quartier pour des formations, du soutien juridique et psychologique, et dispose d’un foyer pour les victimes de violences. « En quinze ans, là où nous travaillons, les violences ont diminué jour après jour », affirme-t-elle. Une exception en Turquie où, selon le Ministère de la justice, le nombre de femmes assassinées à travers le pays a augmenté de 1400% entre 2003 et 2010.

Mais le retour de la guerre à l’été 2015 (lire ci-dessous) et les purges qui ont suivi le coup d’état manqué de juillet 2016 menacent de balayer les efforts entrepris par les organisations kurdes. « L’atmosphère de guerre engendre logiquement d’autres violences, domestiques », explique Güler Can, journaliste pour le média non mixte Sujin (du kurde jin : féminin).

Police au mieux indifférente

« C’est un cercle vicieux. Les combats et les difficultés économiques et psychologiques exacerbent les violations des droits des femmes », poursuit Murades Alatas. Elle déplore que dans ce contexte de guerre, les forces de l’ordre ne répondent pas aux appels des femmes victimes de violences. « La police affirme se concentrer sur la lutte antiterroriste et nous a répondu plusieurs fois ne pas être intéressée par les violences domestiques », affirme-t-elle.

Pis, les forces de sécurité sont accusées de s’en prendre spécifiquement aux femmes, selon Murades Alatas. « Dans les prisons, les violences augmentent également. Et il y a maintenant beaucoup de femmes enfermées avec des enfants », renchérit Güler Can.

Leur crainte : le retour des tortures et des violences sexuelles à grande échelle dénoncées en 2003 par Amnesty International dans un rapport sur les prisons turques. Crainte renforcée par la diffusion des images d’actes ignominieux. En août 2015, Kevser Elturk, une commandante du PKK, était tuée par des soldats turcs lors d’une escarmouche. Des photos de son cadavre, dénudé après avoir été traîné dans les rues, ont ensuite été postées sur les réseaux sociaux, régalant les ultranationalistes turcs. Cette mise en scène macabre n’est pas un cas isolé.

Féminisme subversif

« Maltraiter les femmes c’est plus que symbolique. C’est s’en prendre au cœur du mouvement kurde », explique Esra Ozgur, une militante de Diyarbakir. Des femmes, considérées comme l’avant-garde du mouvement depuis leur résistance à l’Etat islamique à Kobane, en Syrie. Les médias du monde entier ont fait de la figure orientaliste des « amazones » kurdes les égéries de la lutte contre les djihadistes, omettant souvent qu’elles luttent pour leurs droits fondamentaux. « Elles concentrent pourtant tout le combat du mouvement kurde », assure la militante.

La libération des femmes est un des piliers idéologiques du PKK, au côté de l’émancipation nationale. Après le coup d’état de 1980, de nombreuses militantes kurdes ont été emprisonnées dans des conditions épouvantables, notamment à Diyarbakir. Parmi elles, Sakine Cansiz, une fondatrice du PKK, a joué un rôle déterminant dans la constitution de la branche féminine de la guérilla : les Unités des femmes libres (YJA-STAR).

Aujourd’hui, les femmes représenteraient 40% des effectifs du PKK. Sakine Cansiz, assassinée à Paris en 2013, est devenue une légende au sein du mouvement. Son enterrement a rassemblé des dizaines de milliers de personnes.

Pour beaucoup, cette ouverture aux femmes a été rendue possible par la résolution d’Abdullah Öcalan, le leader charismatique du mouvement, emprisonné depuis 1999 sur l’île d’Imrali, non loin d’Istanbul. En 2013, il écrivait que « le XXIe siècle doit être l’ère de l’éveil ; l’ère de la femme libérée, émancipée (…). Je crois que [la libération des femmes] devrait avoir la priorité sur la libération de nos terres et du travail. »

Murades Alatas ajoute que « si nous pouvons faire que chaque femme devienne libre et indépendante au sein de la communauté, celle-ci changera. Libérer les femmes, c’est libérer la communauté. »

Pas de paix sans égalité

Au début des années 2000, les associations de femmes se sont rassemblées au sein du Congrès des femmes libres (KJA) entérinant l’importance qu’elles entendent jouer dans le mouvement civil kurde. « Il s’agit de la création d’une nouvelle sorte de politique, une nouvelle sorte d’éducation, de nouveaux espaces pour le développement de savoirs, et l’égalité dans tous les aspects de la vie pour les femmes », explique Ayla Akat Ata, ancienne députée du Parti démocratique des régions (DBP, lire ci-contre) de Batman et porte-parole du KJA, dans une interview donnée à Open Democracy. « Ce n’est pas suffisant d’avoir quelques positions de façade. [Ça] ne menace pas la structure de pouvoir dominée par les mâles », expliquait-elle, avant d’être arrêtée le 30 octobre dernier.

Signe de l’importance grandissante du mouvement des femmes, elles étaient représentées dans les négociations de paix de 2013-2015. La déclaration de Dolmabahce, première et dernière déclaration commune des parties en présence en février 2015, avait fait de la libération des femmes l’un des dix points essentiels pour une paix et une justice durable.

Municipalités mises au pas

Les purges qui ont suivi le coup d’état manqué de juillet 2016 ont laminé toutes les structures mises en place par le mouvement kurde. Le gouvernement a profité de ce « don de Dieu », selon les mots du président Erdogan, pour affaiblir durablement toute opposition. Plus de 100 000 fonctionnaires ont été démis de leurs fonctions et 41 000 personnes emprisonnées.

En septembre 2016, les administrateurs nommés par Ankara pour reprendre en main les municipalités tenues jusqu’alors par des partis kurdes ont immédiatement fermé les associations des femmes. En novembre 2016, 370 associations étaient dissoutes, y compris le KJA. « Presque toutes les structures ont été fermées, relate Gülen Can. C’est très problématique pour la protection des victimes. »

Murades Alatas s’inquiète de la suite. Elle sait les jours de son association comptés. « Le gouverneur lorgne aujourd’hui sur notre foyer pour femmes victimes de violences. Il veut pouvoir décider où et comment elles seront protégées. Ça risque de les détourner des structures d’accueil. »

La fermeture de son association ne signifierait cependant pas la fin de son engagement : « Bien sûr, nous allons résister. La libération des femmes ne se nourrit pas du seul soutien des municipalités ou de l’état. Nous aurons certainement des problèmes financiers mais nous survivrons. »

Bientôt deux ans de guerre

En juin 2015, le Parti démocratique des peuples (HDP, fédéraliste), principalement porté par le mouvement kurde, fait une entrée fracassante au parlement turc. Le succès de cette coalition, qui fédère une partie de la gauche turque et les minorités ethniques, privait alors le parti au pouvoir, l’islamiste AKP, de sa majorité absolue. Un revers pour le président, Recep Tayyip Erdogan, qui entreprend alors une intense répression contre les militants du HDP et du Parti démocratique des régions (DBP, sa branche locale). La guérilla kurde, menée par le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), considérée comme une organisation terroriste par l’UE et les Etats-Unis, rompt le cessez-le-feu en vigueur depuis 2013, justifiant la nécessité « d’autodéfense du peuple kurde ». Quatre mois plus tard, de nouvelles législatives redonnaient à l’AKP sa majorité.

Le sud-est de la Turquie est depuis en guerre. Selon Amnesty International au moins 2360 personnes, dont 368 civils, ont été tuées. A l’hiver 2016, les violences urbaines avaient fait un demi-million de déplacés. Le mouvement kurde, lui, est décimé par les arrestations, les dissolutions et l’exil forcé. JBX