Professeur de philosophie au Collège de Limoilou. S’est spécialisé à l’occasion de fréquents voyages de recherche, dans l’étude des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Auteur notamment de Repenser l’action politique de gauche -Essai sur l’éthique, la politique et l’histoire (Écosociété, 2005), et de Quand l’utopie ne désarme, les pratiques alternatives de la gauche latino-américaine (Ecosociété, 2002).
Mercredi dernier s’est tenue à Québec une assemblée régionale de Québec solidaire portant sur le projet de plate-forme électorale, projet qui sera adopté au prochain congrès de Québec solidaire, fin novembre. Présentée par François Cyr, elle a donné lieu à de très riches échanges, mais aussi à une série de critiques de fond. Comme si, au-delà de tout l’important travail déjà effectué, il semblait à beaucoup… qu’il manquait... quelque chose !
Bien sûr, tout le monde a admis d’emblée qu’il y avait un travail considérable qui avait été réalisé, un travail d’autant plus notable que, comme chacun le sait, Québec solidaire a à peine 9 mois d’existence et qu’il doit faire œuvre de pionnier en la matière.
Mais ceci n’a pas pour autant empêché que de vives critiques s’expriment, de manière répétée, de la part d’une bonne partie de la salle. Ne serait-ce que parce que bien des participants et participantes aspiraient à pouvoir se retrouver, d’une manière ou d’une autre, dans ce document qui, au-delà des grandes déclarations de principe du Congrès de fondation, allait devenir un document clef : la première sortie en grande de Québec solidaire dans le champ de la politique électorale. Et un bon nombre n’avait pas l’impression d’y retrouver tout à fait le Québec solidaire de leurs rêves !
Les propositions additionnelles de l’Assemblée des femmes de la région de Québec
La première critique de fond, elle est venue de l’Assemblée des femmes de la région de Québec qui s’est étonnée du fait que la dimension « féministe » du parti n’apparaissait pas du tout dans le document, à tel point d’ailleurs que « le texte lui-même n’avait pas été féminisé » (sic). Pour remédier à cet oubli et pour tenir compte du « principe de la transversalité » pourtant adopté par Québec solidaire, l ‘Assemblée des femmes avait préparé une série de propositions additionnelles qui s’inspiraient des valeurs de la Charte mondiale des femmes et qui ont été très bien reçues par l’assistance. (voir l’article…).
Un sentiment d’urgence non pris en compte
Bien vite, cependant, d’autres questionnements ont surgi, comme si plus d’un ne ressentait pas suffisamment, dans ce texte jugé trop « tiède », le sentiment d’urgence qu’auraient dû motiver par exemple la lutte à la pauvreté ou la défense d’un environnement authentiquement écologique. Comment expliquer par exemple qu’il ne soit évoqué, dans le chapitre « Vivre ensemble », qu’une augmentation « progressive » du salaire minimum à 10$, ou qu’on ne visera « qu’à moyen terme » à ce que 12% du territoire québécois soit considéré comme aire protégée ?
Pas de politique économique claire ?
Ces premières réactions ont alors permis à d’autres de préciser ce qu’ils trouvaient problématique : « En fait il n’y a pas vraiment de politique économique claire qui aurait par exemple comme objectif le plein emploi ou le contrôle de l’économie de marché et la lutte à la dictature des multinationales ainsi qu’à la spéculation foncière ». Affirmations qui ont amené certains à renchérir en rappelant que ce dont on a besoin, c’est d’une plate-forme qui aide « à se différencier des autres partis » à faire « un vrai changement », à « changer fondamentalement les choses ». De quoi alors faire rebondir le débat autour de la question d’Éole Québec (voir le chapitre « Habiter ensemble »). Pourquoi n’y a-t-on pas parlé de « nationalisation », expression à laquelle pourtant le PQ lui-même n’a pas hésité à se référer et qui permettrait de contrôler dans ce domaine les investissements du secteur privé ?
La souveraineté, question centrale ?
Mais la question qui a laissé peut-être le plus de monde dubitatif, c’est celle de la souveraineté. Non pas qu’il n’en soit pas question, et même de manière fort intéressante puisqu’on y inclut un processus de démocratie participative et l’idée d’une Constituante. Mais parce que cette question (apparaissant au chapitre « Gouverner ensemble ») est —de façon étrange— placée comme une thématique parmi d’autres, n’ayant apparemment pas d’effets concrets sur les 4 autres : « l’habiter ensemble, le bâtir ensemble, le vivre ensemble, le grandir ensemble ».
En somme, elle est présentée sans être dotée d’aucune dimension « transversale ». Comme si aspirer à faire un pays et à mettre en route un processus d’accès à la souveraineté et à l’indépendance n’allait pas nécessairement avoir des effets sur toutes les autres mesures prises par un gouvernement de Québec solidaire. Comme si, dans ce contexte, la conquête de la souveraineté n’allait pas, de par sa dynamique même, prendre une dimension stratégique centrale.
Car ce n’est quand même pas rien que de vouloir un pays.
De possibles améliorations
Mais c’est là l’intéressant : non seulement ce document –par le travail rigoureux qu’il a impliqué— représente déjà une base de réflexion extrêmement riche, mais encore il reste ouvert à de possibles amendements et améliorations. Et s’il faut, comme l’indiquait François Cyr en conclusion, "savoir être indulgent sans être complaisant", il n’en demeure pas moins que ce document est aussi une occasion de réflexion et de discussion, d’échanges et de débats, un moyen de mieux nous approprier et comprendre le projet politique qui pourrait devenir le nôtre ; un moyen de le peaufiner !
N’hésitez donc pas –notamment dans les pages de Presse-toi à gauche !— à donner votre point de vue, à faire savoir votre avis, vos critiques et satisfactions.
Ainsi et seulement ainsi, ce projet deviendra celui de tous et toutes... et sans qu’il n’y manque rien !
Personnellement, j’ai voté pour que la souveraineté soit un moyen et non une fin et pour que nous mettions l’accent sur un processus de démocratie participative sur cette question.
Si je voulais être dans un parti souverainiste, je serai dans le PQ et le Bloc et je mettrais de côté les partis progressistes comme QS et le NPD.
Or, étant vraiment écoeuré que les discussions politiques soient axées sur la division souveraineté vs fédération canadienne, je suis devenu membre d’Option citoyenne devenu Québec solidaire et du NPD.
Sans compter que je me bats contre la création d’un NPD provincial. Les membres de QS qui conçoivent l’independance nationale comme une priorité ou un objectif en soi, nuisent sérieusement à nos efforts d’unir les gauches et progressistes au-delà de la division sur la fédération... Je parle ici évidemment du fait qu’ils/elles font en sorte que les fédéralistes progressistes n’ont pas une place dans QS.
Somme toute, les militant-es indépendantistes et les militant-es fédéralistes nous divisent toujours et encore.
Je comprends tout à fait tes objections, et elles sont sûrement partagées par plusieurs à Québec solidaire, d’autant plus importantes en cela.
Le problème, c’est qu’on ne peut pas, lorsqu’on aspire à faire de la politique de gauche, ne pas tenir compte de la réalité telle qu’elle est et tenter de l’appréhender de la manière la plus lucide qui soit.
Non pas d’ailleurs pour l’accepter passivement, sur le mode d’un destin, mais pour se donner les moyens véritables de la modifier.
Or au Québec la question nationale –celle de la souveraineté, de l’indépendance— est un fait incontournable. Non seulement parce qu’elle a structuré tout le jeu politique depuis 30 ans au Québec (émergence du PQ, organisation de 2 référendums, permanence d’un 40% d’adeptes de la souveraineté, etc.), mais aussi parce qu’elle correspond à une donnée sociohistorique de fond : nous sommes aux Amériques le seul peuple d’origine européenne (avec celui de Puerto Rico) qui ne soit pas parvenu à gagner son indépendance politique vis-à-vis d’une puissance coloniale et à affirmer son identité de peuple, de manière à devenir « maître chez lui ». D’où le fait que cette question n’ait cessé depuis de rebondir et soit –de manière—si symptomatique—partout présente, à fleur d’actualité, et aujourd’hui encore. Il n’y a qu’à penser à tout le débat qui traverse le Parti libéral fédéral sur la question de savoir si on doit reconnaître le Québec comme une nation !
Sans doute on peut finir par être écoeuré de la récurrence d’une telle question, par sa répétition lassante… mais justement, c’est ce qui devrait nous pousser à oser l’affronter de manière centrale. Pour enfin passer à autre chose !
Non pas cependant comme l’a fait le PQ (sa stratégie n’a pas fonctionné), ni non plus comme il prétend le faire aujourd’hui –gangrené qu’il est par le néolibéralisme—mais à partir d’un point de vue de gauche, c’est à dire à partir d’une perspective qui prendrait résolument en compte la question sociale (qu’avait justement oubliée le PQ) et la dimension démocratique du processus, si décisive pour que cette question devienne celle de tous et toutes.
Et là Québec solidaire a tout pour innover ici de manière passionnante et féconde : son souci de justice sociale et de lutte à la pauvreté, son idée de Constituante et enfin son désir de démocratie participative…
En ce sens l’indépendance n’est pas un objectif en soi, mais la voie concrète et effective –parce que branchée sur la réalité—pour accoucher de nos rêves de gauche de justice sociale et de convivialité humaine, pour leur donner enfin… vie et réalité.
Je ne peux pas terminer ces quelques mots sans me référer au Billet de Gordon Lefebvre de cette semaine sur Presse-toi à gauche ! Ce dernier y cite un magnifique passage de Gaston Miron qui semble ne pas avoir vieilli d’un pouce. Oui, remplacez seulement peuple québécois, par « peuple d’en bas du Québec », « peuple des citoyens ordinaires du Québec », « société civile et populaire du Québec mise en mouvement par un processus de démocratie participative », et Québec solidaire pourrait faire sien… ce cri vieux de trente ans de Gaston Miron.
"Penser une situation, c’est l’orienter, lui donner un sens qui la libère de l’événement comme événement indéfiniment recommencé sous diverses apparences. Ainsi, penser le destin du peuple québécois, c’est l’inscrire dans son histoire réelle, c’est-à-dire dans l’espace d’une mémoire collective pour que cet espace puisse devenir ouverture sur une autre histoire, plutôt qu’enfermement dans la répétition.
"L’indépendance, c’est pour notre peuple, le pouvoir de s’autodéfinir, c’est sortir de la névrose collective du doute qui amène le peuple québécois à accepter comme phénomène normal d’être défini par les autres, de se faire dire par les autres ce qui est bon, honorable et digne pour lui, d’attendre les offres d’un pouvoir étranger et ennemi pour se situer tel qu’en lui-même par rapport aux autres.
"Ainsi penser le Québec et penser, au Québec, exigent que nous assumions enfin, toutes les variations de l’esquive ayant été épuisées, notre devoir de liberté qui passe par une rupture radicale d’avec le Canada dont la tutelle ne peut que contribuer à nous aliéner de manière déshumanisante."
Nous sommes, vous comme moi, pour la souveraineté démocratique de tous les peuples dans le contexte actuel de mondialisation néolibérale. Je souhaite donc la souveraineté démocratique autant pour le Québec que pour le Canada. Je présume que vous savez aussi bien que moi que le Québec, comme pays qui aurait quitté la fédération, demeurait soumis aux mêmes pressions des corporations et banques transnationales. Donc, au-delà de la souveraineté par rapport à la fédération, les progressistes québécois-es et canadien-nes doivent s’unir pour la souveraineté démocratique par rapport aux pouvoirs corporatifs et financiers transnationaux qui jugent que leurs droits privés sont plus importants que les droits des peuples de protéger leur environnement, leurs services publics, etc.
L’ensemble du NPD accepte que la question constitutionnelle est un choix démocratique appartenant aux québécois-es et accepte les progressistes souverainistes en son sein, dans un esprit d’union des gauches et des environnementalistes. Les membres de Québec solidaire sont supposés militer pour un processus de démocratie participative, pouvant mener à des questions imprévues sur la relation Québec/Canada, au lieu de placer la sécession de la fédération comme une « valeur » en soi. Les valeurs fondatrices des Solidaires sont écologiques, de gauche, démocratiques, altermondialistes et pluralistes, avec une position pour un Québec souverain et solidaire. M’enfin, je demande simplement aux Solidaires de ne pas donner la fausse impression qu’il faut être indépendantiste pour être membre.
Oui, je vous annonce la victoire des militant-es solidaires de tou-tes les progressistes au-delà des questions constitutionnelles... En effet, 61% des délégué-es au congrès québécois du NPD (11 nov. 2006) ont voté Contre l’idée de permettre à un nouveau parti provincial de porter leur nom (NPD).
Et ce, malgré le fait que le congrès était à St-Jérôme, bien plus près de Montréal où les pro-« NPDQC » ont eu la chance de mobiliser leurs partisan-es. Malgré aussi le fait que la délégation de la région de la Capitale-Nationale était anormalement petite, là où tou-tes les associations et candidat-es 2006 étaient contre.
REPENTIGNY !
D’ailleurs, Réjean Bellemare, un membre de QS mène présentement une campagne pour le NPD à Repentigny.
repentigny[arobas]npd.qc.ca
UN PARTI FÉDÉRALISTE PROVINCIAL ?
Après ce vote assez important, j’ose dire historique, contre la création d’un « NPDQC », ce n’est pas impossible qu’un parti fédéraliste progressiste voit le jour à Montréal, car les citoyen-nes qui croient encore en la fédération ne se sentent pas accueillis dans Québec solidaire et c’est peu dire.
61% de la section québécoise du NPD fédéral a affirmé le désir d’être en coalition avec tou-tes les progressistes, qu’ils/elles soient souverainistes, fédéralistes, etc. Par contre, je prie certain-es Solidaires de faire preuve d’un peu plus d’ouverture ou d’écoute auprès des progressistes fédéralistes dans l’espoir de les rallier à notre projet de société et à nos démarches de démocratie participative.
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