Professeur de philosophie au Collège de Limoilou. S’est spécialisé à l’occasion de fréquents voyages de recherche, dans l’étude des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Auteur notamment de Repenser l’action politique de gauche -Essai sur l’éthique, la politique et l’histoire (Écosociété, 2005), et de Quand l’utopie ne désarme, les pratiques alternatives de la gauche latino-américaine (Ecosociété, 2002).
L’affaire a provoqué de méchantes pointes de la part d’éditorialistes patentés, quand elle n’a pas inquiété, ici et là, plusieurs sympathisants de Québec solidaire. Était-ce une bonne chose qu’Amir Khadir, le premier député de Québec solidaire, quelques jours seulement après son élection, ait lancé un soulier sur une effigie du président Bush au cours d’une manifestation publique ? N’aurait-il pas dû être plus prudent et se garder d’un geste déshonorant n’ayant rien à voir avec sa fonction ? Et si ces questions pouvaient nous aider à réfléchir au rôle que devrait jouer un député du Québec... en ces temps de guerres et de crises !
On le sait, le geste —largement publicisé lors d’un rassemblement devant le consulat américain à Montréal — n’a pas manqué de faire monter au créneau quelques plumitifs bien pensants qui n’ont pas ménagé leur peine, y allant de jugements à l’emporte pièce : c’est "un geste qui n’est pas acceptable (..) qui encourage la violence et c’est "un manquement grave aux devoirs d’un député" dira Gilbert Gagnon, enseignant au collégial qui du coup a porté plainte devant l’Assemblée nationale. « Se comportant comme un agitateur », c’est « un loose canon qui fait plus de tort que de bien à sa formation », renchérira Richard Martineau du Journal de Montréal, pendant que J. Jacques Samson, son collègue du Soleil conclura : « il ne devra pas l’oublier (...) un député garde ses souliers (...) la gauche se cannibalise toujours au Québec. »
Mais qu’ont en commun toutes ces réactions, sinon, au delà même de leur condescendance teintée de mépris pour les idées de gauche, de rivaliser dans l’art de dé-contextualiser un événement, en jouant sur les préjugés les plus crasses en la matière ? Rien en tous cas qui n’ait à voir avec une critique rigoureuse ou rationnelle !
Un geste de courage
Car aucun d’eux n’a pris la peine de noter ce qui est pourtant essentiel. Ce geste est porteur d’une « véritable symbolique » renvoyant –non pas à « l’irresponsabilité »—mais au contraire au « courage » d’un journaliste irakien (Muntadhar Al-Zeidi), courage dont on aimerait parfois qu’il puisse inspirer certains des représentants de la grande presse des pays du nord.
Celui-ci en effet a osé faire savoir au monde entier —au risque de sa vie, et sûrement de quelques cruelles séances de torture !—sa colère et son indignation vis-à-vis d’un président étranger tout puissant, directement responsable d’une guerre barbare et mensongère. Car c’est d’une guerre inégale et déshonorante qu’il s’agit, une guerre fondée sur de faux prétextes et l’appât du profit pétrolier, une guerre qui depuis 2003 a déjà entraîné la mort, non seulement de plus de 4500 militaires « étatsuniens », mais aussi et surtout de probablement près de 650 000 civils irakiens… sans parler même des coûts économiques astronomiques dont elle est à l’origine et qui monteraient selon l’économiste Joseph Stiglitz à 3000 milliards de dollars pour les USA et trois autres mille milliards pour le reste du monde !
C’est ce scandale —qu’au-delà de la barrière médiatique si difficile à percer— « ce geste du soulier » cherchait à stigmatiser, écho de ces malaises et frustrations que ressentent tant de citoyens de par le monde devant l’obscénité de cette force brute déployée par des puissances occidentales et leurs alliés : en Irak, mais aussi en même temps en Afghanistan, et aujourd’hui à Gaza, etc.
La guerre a aussi ses complices ici
Alors qu’on puisse, de manière symbolique, rejouer ce « geste du soulier » ici à Montréal, n’est-ce pas simplement parce qu’on veut rappeler que la guerre a malheureusement ici aussi ses adeptes et ses complices, non pas d’ailleurs au sein de la population québécoise dont on sait comment elle est très majoritairement pacifiste— mais parmi les élites médiatiques et politiques ? Car ce sont elles qui généralement minimisent ce qu’on appelle hypocritement les « effets collatéraux » de la guerre, ou se taisent en bons laquets qu’elles sont, préférant ainsi monter en épingle, sur le mode sensationnaliste, les pseudos débordements d’un député (qu’on cherche à discréditer), plutôt que d’informer leurs lecteurs de la violence réelle et systématique déployée à l’autre bout du monde et qui pèse au quotidien sur tant de civils, femmes et enfants compris.
Comme si le lancer d’une chaussure sur une affiche avait quelque chose à voir avec la violence meurtrière déchaînée par les Etats-Unis d’Amérique en Irak, et comme si –par un curieux renversement des choses— l’épouvantable résidait dans le procédé utilisé plutôt que dans la guerre qu’on voulait, par son intermédiaire, dénoncer. Gageons cependant que si ce dernier n’avait pas été utilisé, il n’y aurait eu guère de journalistes pour rendre compte des objectifs de cette manifestation ! Alors que faire ?
Événement révélateur
L’événement n’en est pas moins révélateur de toutes les difficultés qu’inévitablement rencontrera un député qui voudra aujourd’hui faire de la politique autrement, c’est-à-dire sortir des chemins battus de la pensée consensuelle (marquée du sceau des intérêts des puissants), en ayant de cesse de rappeler les aspirations des dépossédés, des classes subalternes, si largement majoritaires. En somme en osant dire tout haut ce que tant d’autres ressentent, maugréent tout bas. Qu’on se le dise, dans cette affaire du soulier, il ne s’agit pas seulement d’une question de forme (Amir Khadir a-t-il eu la bonne attitude ?), mais d’abord et avant tout une question de fond : quelles sont les idées auxquelles un député de gauche se doit de rester fidèle ? Et cela, dans la mesure même où il veut incarner les intérêts des oubliés et des sans voix et rester en « synthonie » avec leurs aspirations. Non pas d’ailleurs seulement par souci éthique, mais parce que politiquement c’est la seule manière qui lui permettra de gagner durablement auprès d’eux une audience digne de ce nom.
Un espace à gagner
Car c’est –par delà toutes les pressions de l’establisment médiatico-politique— ce qu’il ne faut pas oublier. Il y a au Québec un raz de bol diffus vis-à-vis de la politique institutionnelle des grands partis, eux qui se contentent trop souvent, bien loin des promesses de la démocratie, de défendre exclusivement les intérêts des « bien nantis ». À preuve ces taux d’abstentions grandissants et ce dégoût si commun pour leur hypocrisie institutionnalisée, leurs piètres gestions de l’ordre néolibéral (qu’on songe à leurs réactions improvisées face à la crise financière !). Et dans leur sillage, il y a d’indéniables aspirations aux changement, d’évidentes volontés de sortir de ces ornières sans issue.
À y regarder de près, la montée de l’ADQ incarnait ce désir de renouvellement, cette volonté d’en finir avec les vieux discours et les vieux partis. Mais évidemment le parti de Mario Dumont n’avait que de vieilles recettes néolibérales à proposer en échange et les bons mots de son leader, certes décapants mais complètement inaptes à faire face aux défis d’aujourd’hui. D’où la déconfiture qu’il a connu récemment et qui nous rappelle qu’il y a –sur la scène socio-politique du Québec— un espace à prendre, un espace à occuper pour Québec solidaire. À condition cependant que ce dernier soit capable de se faire l’écho de ces soifs de changement, d’innover et d’aller de l’avant, en somme de sortir précisément de cette langue de bois qui ne fait que cautionner « le désordre établi » des puissants d’aujourd’hui
Certes faut-il le faire avec habilité, en se donnant les moyens de soigneusement préparer ses interventions et de prévoir les réactions qu’elles peuvent susciter ! Justement pour mieux les déconstruire et en montrer le côté dérisoire. De là d’ailleurs l’importance d’une presse de gauche qui ne se contenterait pas de sa marginalité actuelle. Mais, qu’on ne l’oublie pas, dans cette histoire, il s’agit d’abord et avant tout d’une bataille pour les idées, et d’abord pour les idées de ceux et celles qu’on cherche systématiquement à oublier, celles des couches populaires, du peuple ou de la société civile d’en bas. Or cette bataille, on pourra d’autant moins l’éviter qu’elle risque... en ces temps de guerres et de crises… de faire rage ! Il n’y a donc pas d’autre choix –loin de toute frilosité et fausse prudence- que de s’y préparer, avec audace et courage ! N’est-ce pas justement la leçon que nous a donnée le député Amir Khadir ?