Serge Mongeau est écrivain ; il vient de diriger un collectif qui a publié, aux Éditions Écosociété, Objecteurs de croissance. Pour sortir de l’impasse : la décroissance. Il est membre du Mouvement québécois pour une décroissance conviviale.
L’émission « Une heure sur Terre » de Radio-Canada portait, le 30 janvier dernier, sur la production d’énergie et sur ses conséquences sociales et environnementales. Excellente idée, puisque nos choix énergétiques sont au cœur du problème de l’heure, le réchauffement climatique. Une fois encore, nous avons eu l’occasion de constater à quel point les priorités de notre monde n’ont plus de sens : s’il y a un moyen de faire de l’argent, on l’exploite, quelles qu’en soient les conséquences.
Le problème, avec cette émission, c’est la décision d’y donner la parole à André Caillé, l’ex-pdg d’Hydro-Québec maintenant recyclé dans la grande industrie énergétique. Que peut-on attendre d’une personne si évidemment placée en conflit d’intérêt ?
D’abord, d’après M. Caillé, si nous massacrons l’environnement, ce n’est pas l’industrie qu’il faut blâmer, mais chacun d’entre nous qui voulons continuer à utiliser des automobiles propulsées par des moteurs à explosion ; sous-entendu, si nous achetions une auto électrique, il n’y aurait plus de problèmes. M. Caillé oublie qu’un cinquième de la dépense d’énergie que représente une auto pendant toute sa durée, qu’elle soit électrique ou à essence, sert à sa construction et à sa destruction ; que si toutes les autos étaient électriques, il faudrait produire beaucoup plus d’électricité, et qu’enfin beaucoup d’entre nous sommes forcés d’avoir une auto parce que nos villes ont été mal pensées et sont conçues pour une civilisation de l’auto, avec des transports collectifs souvent minables.
Les deux reportages sur le Kazakhstan et surtout sur les sables bitumineux canadiens démontraient à quel point nos gouvernements sont irresponsables. C’est tellement évident pour le Canada, avec cette manière de sacrifier l’environnement et de produire en quantités fantastiques des gaz à effet de serre qui de plus en plus fait honte à tous les Canadiens, alors que la communauté internationale commence à vouloir se mobiliser pour préserver notre climat.
Si l’on voulait, on pourrait faire différemment : le reportage sur l’Allemagne et le développement des énergies propres qui s’y fait le démontre. Or, M. Caillé ridiculise ces efforts : il est tout fier de signaler qu’au plan des gaz à effet de serre, le Canada fait beaucoup mieux que l’Allemagne, puisqu’une partie plus importante de son énergie vient de sources renouvelables… à cause du Québec et de l’hydro-électricité. Nous pouvons donc être contents de nous… et laisser l’Alberta poursuivre son entreprise criminelle !
M. Caillé se dépasse, à la fin de l’émission, quand il affirme que « ce monde a besoin de plus d’énergie » et qu’il est possible de répondre à ce besoin « sans polluer et sans changer le climat ». Pour ce faire, il énumère six voies d’action :
1) l’efficacité énergétique ;
2) les transports collectifs ;
3) l’utilisation de plus de gaz naturel ;
4) la renaissance du nucléaire ;
5) le charbon propre ;
6) le développement des énergies renouvelables.
Bon, on ne peut être contre les points 1, 2 et 6 ; à condition évidemment qu’on n’annule pas leurs effets en transférant dans d’autres consommations les économies ainsi réalisées. Mais… dans les actions à entreprendre, où trouve-t-on la voie essentielle, celle d’une réduction de notre consommation en énergie, ce que certains appellent les néga-watts ? À l’heure où les experts du climat du monde entier nous répètent mois après mois que les changements climatiques s’accélèrent constamment et toujours plus vite qu’on ne l’avait prévu, et que les efforts pour diminuer les gaz à effet de serre sont clairement insuffisants, n’est-il pas temps de constater qu’il faut cesser cette croissance économique essentiellement fondée sur l’énergie ? Nous, les habitants des pays riches, avec à peine 20% de la population de la Terre, nous utilisons 80% des ressources disponibles ; ne devrions-nous pas mettre un terme à cette boulimie ?
M. Caillé est l’employé d’une industrie qui espère entreprendre bientôt l’exploitation des immenses gisements de gaz que recèlerait le sous-sol québécois, tout particulièrement sous le fleuve Saint-Laurent. Si par hasard ce projet ne débouchait pas, il ne serait pas étonnant de retrouver M. Caillé dans l’industrie du nucléaire, qui selon lui « pourrait satisfaire les besoins de tout le monde sans polluer » ; Tchernobyl, ça ne vous dit rien, M. Caillé ? Et l’accumulation des résidus radioactifs ? Oui, je sais, nos enfants trouveront bien le moyen de s’en occuper…
Il est grand temps de s’ouvrir les yeux et de regarder les réalités en face : nous ne pouvons continuer à vouloir produire et consommer toujours plus. De toute façon, il faut comprendre que plus n’est pas nécessairement mieux ; en fait, dans nos sociétés industrialisées, nous réalisons de plus en plus souvent qu’au contraire, notre surconsommation amène une diminution de notre qualité de vie. Que sont en effet nos maladies modernes – cancers, obésité, allergies, etc. – sinon des conséquences d’un style de vie qui ne nous convient plus ? Et que dire des dépressions, des narcomanies, des suicides et autres problèmes qui indiquent une perte de sens inquiétante pour beaucoup de citoyens, montrant ainsi que notre société de consommation ne comble pas tous nos besoins ?
Nous ne réglerons pas la crise économique qui commence en sauvant l’industrie automobile, en donnant plus d’argent aux banques pour qu’elles facilitent les achats superflus à crédit, ou en continuant à chercher les moyens de produire plus d’énergie pour poursuivre l’expansion économique. Profitons des ratés du système pour revoir les fondements de notre société et pour développer des façons de répondre aux besoins de tous les humains, pas seulement des plus riches ; et cela, dans le respect des limites de notre planète.
Serge Mongeau
Mouvement québécois pour une décroissance conviviale
Auteur de La simplicité volontaire, plus que jamais