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    Noam Chomsky, prof. MIT

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    Crise et espoir : les leurs et les nôtres

    La crise démocratique (4)

    mardi 13 octobre 2009, par Noam Chomsky, prof. MIT

    Nous publions la quatrième partie du texte de Noam Chomsky : "Crise et espoir : les leurs et les nôtres". Cette quatrième partie partie porte sur la crise démocratique. La dernière partie porte sur la crise écologique et tire une conclusion générale de la situation.

    Présentation par la traductrice : Le 12 juin dernier, le professeur Chomsky a donné une conférence organisée par le Brecht Forum, à l’église Riverside de Harlem à New-York. Democracynow.org en a diffusé l’essentiel le 3 juillet. Ce sont ces larges extraits qui sont présentés ici en traduction. Les sous-titres sont de la traductrice.

    Traduction : A.Cyr.

    Pour lire les trois premières parties :
    La crise alimentaire
    La crise idéologique
    La crise militaire

    (…) supposons qu’il y a, disons cinquante ans, on ait demandé aux Américains de choisir d’utiliser l’argent de leurs taxes pour le développement des technologies de l’information, de telle sorte que leurs petits enfants puissent posséder des Ipods et avoir accès à internet etc., ou au contraire, d’utiliser ces fonds pour le développement d’un ordre socio-économique durable et à échelle humaine. Peut-être bien qu’ils auraient choisi la deuxième option. Mais ils n’ont pas eu le choix et on a eu ce qu’on a.

    Il y a un écart majeur entre l’opinion publique et les politiques publiques à propos d’une majorité d’enjeux nationaux et internationaux. Pourtant, je pense que très souvent l’opinion publique est la plus sensée. Et avec une étonnante constance, si on considère que les aspirations et les intérêts du public sont rarement mentionnés, sont marginalisés et même ridiculisés. C’est un des aspects significatifs du déficit démocratique, pour utiliser une expression venant d’ailleurs. Les institutions de la démocratie formelle ont cessé de fonctionner correctement. Et ce n’est pas un enjeu insignifiant. Prochainement, Arundhati Roy va publier un livre dans lequel elle se demande si l’évolution de la démocratie formelle en Inde et aux Etats-Unis, et pas seulement là dit-elle, pourrait aboutir à ‘la fin de la race humaine’, Ce n’est pas une question farfelue.

    Il faut se rappeler que la République américaine a été fondée sur le principe du déficit démocratique. James Madison qui a joué le rôle principal dans l’élaboration de la constitution, pensait que le pouvoir devait être entre les mains des détenteurs de la richesse du pays. Il tenait ces hommes pour les plus sympathiques aux propriétaires et à leurs droits. Il a cherché a construire un système de gouvernement où, selon ses propres termes : « la minorité opulente serait protégée de la majorité ». C’est ainsi que le système constitutionnel qu’il a élaboré ne comporte que des institutions inégales entre elles. L’exécutif devait administrer. Si législature devait être dominante, c’est au sénat que le pouvoir était confié plutôt qu’à la chambre des représentants. C’est là que le pouvoir était protégé du public de multiples façons. C’est là que la richesse de la nation pouvait être concentrée. Les historiens n’étudient pas cette réalité. Mais Gordon Wood résume ainsi les idées des Pères fondateurs : « Intrinsèquement la Constitution est un document aristocratique élaboré pour tenir compte des tendances démocratiques de l’époque : donner le pouvoir aux meilleurs et exclure les pauvres, les mal nés ou ceux considérés comme peu importants, en tous cas pas assez pour exercer le pouvoir politique ».

    Tout au long de l’histoire américaine il y a eu une lutte contre cette version de la démocratie. Et les luttes populaires ont permis de gagner de nombreux droits. Même si la concentration du pouvoir et des privilèges s’accroche aux concepts madisonniens, des changements surviennent selon les circonstances.

    Au moment de la deuxième guerre mondiale il y a eu un changement notoire. Les dirigeants économiques et l’élite intellectuelle on dû reconnaître que la population avait gagné suffisamment de droits pour qu’il ne leur soit plus possible de la contrôler par la force. Donc ils devaient s’y prendre autrement et ils se sont tournés vers le contrôle des attitudes et des opinions. C’est à cette époque que la gigantesque industrie des relations publiques a vu le jour dans les deux pays les plus libres du monde, l’Angleterre et les Etats-Unis. C’est là que l’enjeu était le plus important pour eux. Walter Lippman a qualifié cette industrie de ‘nouvel art’ dans la pratique de la démocratie. Elle a inventé ‘la fabrication du consentement’ . Son contemporain, Edward Bernays un de ses fondateurs, parle ‘d’ingénérie du consentement’ .

    Lippman et Berneys avaient participé à l’agence de propagande d’État de Woodrow Wilson, le ‘Committee on Public Information’ selon son titre orwellien. Elle a été créée pour tenter de transformer une population pacifiste en fanatique et chauvine appelée à détester tout ce qui était allemand. Et ça a réussi brillamment.

    On espérait que les mêmes techniques pourraient garantir que les ‘minorités intelligentes’ continueraient à gouverner et que le grand public, celui que Lippman appelait ‘les marginaux gênants et trop curieux’ se limiterait à sa fonction de spectateur. Ce sont là des réflexions très respectées sur la démocratie, tenues par des gens—un homme qui occupait une position prépondérante dans le monde intellectuel du vingtième siècle, qui était un disciple des présidents progressistes, Wilson, Rosevelt, Kennedy comme l’était Barnays. Et ils ont séduit l’opinion progressiste de ces pays. Le président Wilson a soutenu que l’élite de ces messieurs, avec ‘des idéaux élevés’ devait détenir le pouvoir pour préserver ‘la stabilité et la rectitude’. Selon les principes des Pères fondateurs. Ces dernières années les ‘messieurs’ ont été transformés en ‘élite technocratique’ et en ‘intellectuels actifs’(…), en néo conservateurs (…), et en d’autres personnages, mais d’une façon ou d’un autre, les bases de la doctrine triomphent toujours. (…)

    Toutefois, les luttes populaires des années soixante, qui se sont continuées de façon impressionnante, ont eu un effet déterminant pour civiliser cette société et soutenir la perspective de progrès futurs à un niveau très élevé. C’est pourquoi on qualifie cette période de ‘temps troublés’.

    Soit, la crise financière, maintenant qu’on l’a rafistolée d’une certaine manière, ne changera rien aux institutions qui l’ont créée et elles vont rester en place. Il y a quelques jours le département du trésor a anticipé des paiements à partir des fonds ‘TARP’ ce qui réduit sa marge de manœuvre. Je veux dire, que le public devait récupérer sont argent. En fait, (…) cette manœuvre limite la capacité des banques à prêter de l’argent mais permet toutefois de remplir les poches des quelques uns qui comptent. Et le moral sur Wall Street était à la hauteur des prédictions de deux employés qui ont déclaré que leur niveau de vie et leurs revenus allaient s’améliorer même si l’économie n’en faisait pas autant. C’est une répétition des observations d’Adam Smith, à savoir que les architectes des politiques publiques protègent toujours leurs intérêts quelle que soit la gravité des effets pour les autres. Obama s’est assuré que ses conseillers économiques viendraient de ce secteur. L’ancien économiste en chef du FMI, Simon Johnson, a souligné que l’administration Obama était tout juste dans les poches de Wall Street. Et il ajoute : « tout au long de la crise, le gouvernement a fait extrêmement attention pour ne pas contrarier les intérêts des institutions financières ou encore de ne pas poser de questions sur les structures de base du système qui nous ont amenés à ce point ». Et les « élites d’affaire » qui « ont joué un rôle central dans la création de la crise (…) avec le support implicite du gouvernement » sont encore là. Elles « utilisent leur influence pour empêcher précisément (l’adoption des) réformes nécessaires, urgentes, pour sortir de l’économie de sa dégringolade ». Il dit aussi : « le gouvernement semble incapable, ou alors il refuse d’agir contre ces élites ». Pas de surprise là, si on considère qui constitue ce gouvernement et qui l’appuie.


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