Critique sur le "rapport Stiglitz" (septembre 2009).
Sortir de la religion du chiffre ?
mardi 8 décembre 2009, par Dimitris Fasfalis
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L’article résume dans une première partie les propositions et les objectifs du rapport au sujet des statistiques économiques. Dans une deuxième partie, il met en lumière les racines idéologiques et politiques du rapport, en rapport avec le discours sur la moralisation du capitalisme de la présidence française. Enfin, la troisième partie souligne que la "religion du chiffre" est le corollaire de l’hégémonie de la valeur d’échange dans le système capitaliste.
Il est d’usage dans les classes dirigeantes d’évaluer leurs politiques à la lumière de quelques indicateurs « fondamentaux ». Le Produit intérieur brut (PIB) et son taux de croissance expriment sans doute le mieux le but ultime de la politique capitaliste, à savoir l’expansion, condition indispensable à la reproduction de ce système. Comment alors expliquer les propositions récentes du rapport Stiglitz qui remettent en question l’hégémonie du PIB ? Qu’est-ce qui se cache derrière le vœu de N. Sarkozy de « sortir de la religion du chiffre » ? Au-delà de l’opération de communication de la présidence française, les nouveaux instruments de mesure proposés peuvent-ils mettre fin au règne sans partage du chiffre ?
Un écho des limites du discours économique contemporain
Le rapport Stiglitz vise tout d’abord à pallier aux carences des statistiques officielles. D’abord au problème de crédibilité : « il n’y a que 30% des Anglais et des Français qui croient les statistiques officielles ». [1] Le décalage entre le vécu de la population et les faits statistiques fait qu’il est difficile de se reconnaître dans une moyenne statistique comme celui de la croissance du PIB par habitant alors que la réalité est marquée par le creusement des inégalités.
En ce sens, le rapport préconise l’adoption de mesures statistiques plus aptes à mettre en évidence le « bien-être économique » de la population. Cette « réforme » de l’appareil statistique a déjà été proposée par nombre d’économistes, comme Jean Gadrey, qui ont pendant des années critiqué l’omniprésence du PIB. Elaborée au cours des années 1930 et 1940, la comptabilité nationale porte la marque d’une vision productiviste correspondant aux besoins des Etats nationaux soucieux de plus ou moins « guider » l’activité économique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. D’autre part, l’appareil statistique traditionnel n’a pas suffi pour montrer les signes avant-coureurs de la crise économique, sans parler de son incapacité à prendre en considération la crise écologique.
De nouveaux instruments de mesure sont donc proposés par le rapport. Au lieu d’utiliser le PIB comme étalon du « bien-être économique », il propose de se référer au revenu réel et à la consommation des ménages, en y incluant les prestations sociales socialisées (éducation, santé), le poids des impôts, les intérêts des prêts et le patrimoine, de manière à établir un bilan (actif et passif) des ménages. L’emploi de médianes (séparant la population d’un échantillon en deux moitiés) au lieu des moyennes est mis de l’avant afin de montrer les inégalités dans la répartition des revenus. Enfin, le PIB serait remplacé par un « Produit national net ». Ce dernier intégrerait la dépréciation du capital humain et naturel des sociétés, constituant ainsi un indicateur apte à guider les politiques écologiques et sociales.
Un rapport qui s’inscrit dans la ligne politique de l’Elysée et du patronat
Ce rapport n’est cependant pas né seulement de la volonté des économistes de réformer les statistiques nationales. Il s’inscrit dans un contexte politique où les gouvernements et le grand capital s’emploient à légitimer le capitalisme par un discours sur sa moralisation et sa régulation. Voici ce que déclarait N. Sarkozy en septembre 2008 au plus profond de la crise financière :
« L’idée de la toute puissance du marché qui ne devait être contrarié par aucune règle, par
aucune intervention politique, était une idée folle. L’idée que les marchés ont toujours raison était une idée folle. (…) Il faut tirer les leçons de la crise pour qu’elle ne se reproduise pas. Nous venons de passer à deux doigts de la catastrophe, on ne peut pas prendre le risque de recommencer. Si l’on veut reconstruire un système financier viable, la moralisation du capitalisme financier demeure la priorité. » [2]
« Moraliser » le capital, tel est également le mot d’ordre des représentants du patronat. Le Medef lançait en octobre 2008 un code de « bonne gouvernance » pour les grandes entreprises cotées à la bourse de Paris. Ce code préconisait la fin des « parachutes dorés » et l’encadrement des stocks-options. [3] En cas de non-respect de cette charte, les entreprises seraient obligées de « s’expliquer » devant les responsables du Medef, sans aucune sanction ou contrainte juridique. Partie intégrante de cette ligne politique réactionnaire, le rapport Stiglitz constitue néanmoins une avancée.
Un rapport qui reflète les contradictions d’une civilisation
A supposer que les statistiques nationales soient révisées dans le sens proposé par le rapport, les inégalités socio-économiques et l’importance de l’Etat-providence dans le « bien-être » de la population seraient plus clairement mises en évidence. En d’autres mots, une telle réforme des statistiques économiques peut éclairer davantage les ravages du néolibéralisme.
Pour autant, rien ne permet de croire que l’on « sortirait de la religion du chiffre ». Car même si on remplace le PIB par le « Produit national net », la valeur marchande continuera à être la valeur par excellence de l’économie. Le « bien-être économique » de la population ne peut être qu’un bien-être marchand sous le capitalisme. Le rapport soulève donc une question normative : quelle « valeur » accorder à un appartement ? A une rivière ? A un quartier ? Au lieu de la valeur d’échange, exprimée par des prix, les voies alternatives pour refonder le système économique ne peuvent s’appuyer que sur la valeur d’usage. [4] Il y a deux siècles la Révolution industrielle a bouleversé profondément les sociétés en les soumettant à la logique des marchés économiques. Reste à savoir comment nous allons en sortir ; les expériences révolutionnaires du XXe siècle fournissent en ce sens de précieuses leçons.
Source de la caricature : clampins.superno.com/category/economie/
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