Derniers articles de la rubrique :
Politique canadienne

  • Le recrutement militaire dans les écoles primaires dénoncé
  • Le point sur le Groupe Compass - un nouveau joueur dans les services d’alimentation
  • Conférence debout pour vos droits 2010
  • Quarante-et-un États se sont abstenus de voter sur le droit à l’eau
  • Une entente pour les travailleurs de la santé du SCFP-Saskatchewan
  • Derniers articles de ce thème :
    International

  • L’impact du Tea Party sur la politique américaine
  • Le pétrin afghan
  • Le défi politique auquel la gauche s’affronte
  • La dictature a un an
  • La marine de guerre américaine file vers l’Iran

  • IMPRIMER
    IMPRIMER

    AUTEUR


    Joanne Naiman

    envoyer l'article par mail envoyer par mail


    Vous êtes ici : Accueil > Politique canadienne > Lutte contre l’antisémitisme ou blindage d’Israël ?

    Présentation à la Coalition parlementaire canadienne sur la lutte contre l’antisémitisme

    Lutte contre l’antisémitisme ou blindage d’Israël ?

    mardi 9 mars 2010, par Joanne Naiman

    Je rédige cette présentation en tant que sociologue, Juive et opposante de longue date à toute forme d’oppression. Comme individu d’origine juive j’ai évidemment un intérêt personnel à voir combattu l’antisémitisme partout où il surgit. Toutefois, en tant que chercheur en sciences sociales, je considère que le terme est utilisé présentement sans la précision requise.

    Traduction de David Mandel

    Vous présentez votre mission comme une tentative d’"affronter et de combattre la résurgence mondiale de l’antisémitisme" et vous affirmez que "l’antisémitisme est largement considéré comme à son pire niveau depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale." Ce sont certainement des déclarations fortes, et, si elles sont vraies, la situation demanderait une action urgente. Toutefois, à part de noter que des étudiantEs sur certains campus universitaires au Canada sont « ridiculiséEs et intimidéEs," vous ne fournissez pas d’exemples concrets d’une montée d’antisémitisme. (Je traiterai plus loin de la question de la critique d’Israël.)

    L’antisémitisme peut être défini comme une hostilité envers des individus ou des groupes d’origine juive. Comme toutes les formes d’hostilité envers des groupes ethno-raciaux, l’antisémitisme se manifeste comme des préjugés, c’est-à-dire des attitudes d’hostilité et de mauvaise volonté envers des individus d’origine juive, ainsi que comme de la discrimination, le refus d’un traitement égal ou d’opportunités égales pour ces individus. Bien que ces deux phénomènes soient apparentés, on peut les distinguer. Les préjugés sont désagréables et peuvent parfois amener à des gestes qui font mal, y inclus des gestes violents. Toutefois, la discrimination est généralement le plus grave des deux processus parce qu’elle nuit inévitablement à des opportunités dans la vie, comme l’obtention d’un emploi ou le choix de domicile.

    Il y a d’amples preuves pour démontrer que les Juifs du Canada en tant que groupe ne sont pas régulièrement victimes de discrimination. En fait, ils sont l’un des groupes minoritaires les plus favorisés du Canada. Lors de l’examen d’indices traditionnelles de statut socio-économique – comme profession et niveau d’éducation ou de revenu - les Juifs se trouvent toujours près du sommet par rapport aux autres groupes ethnico-raciaux. Dans la Encyclopedia of Canada’s Peoples (1999), Morton Weinfeld remarque que, « selon n’importe quel critère, les Juifs ont connu du succès." Selon Weinfeld, les Juifs au Canada ont un faible taux de chômage ; une partie importante d’entre eux occupent des emplois « désirables » ; leur niveau d’éducation est élevé ; et « ils comptent parmi les CanadienNEs les plus riches ». Plus récemment, ni Ornstein (2006), ni Galabuzi (2006) n’ont considéré les Juifs/Juives comme groupe défavorisé par rapport aux autres.

    En outre, les avantages économiques et sociaux que la communauté juive du Canada en général a accumulés se manifestent également en ce que les sociologues appellent « capital social ». En termes simples, ceux qui possèdent des avantages économiques et sociaux sont généralement en mesure de tisser des liens économiques et politiques importants, c’est-à-dire d’établir des réseaux qui incluent des acteurs d’influence, y compris dans les médias. Bien que l’on doive traiter se sujet avec prudence - étant donné les stéréotypes antisémites souvent exprimés à propos le « pouvoir excessif » des Juifs - il serait inexact de présumer que la population juive du Canada ne jouit pas d’avantages dans ce domaine.

    Crimes haineux

    Mais qu’en est-il des préjugés ? Certes, la plupart des Juifs/Juives au Canada pourraient parler d’insultes ignobles, d’attitudes stéréotypées, ou des remarques pleines de préjugés dont ils ont été l’objet ou dont ils ont entendu. Selon Statistiques Canada (Juin 2004), il y a eu 928 incidents de crimes de haine en 2001-2002 avec des Juifs ou leurs institutions comme cibles plus fréquents - 25% de tous les crimes. Mais pour 2007 Statistiques Canada note (en mai 2009) que le nombre de crimes de haine signalés par la police s’est réduit et que la cible le plus fréquente était les Noirs (33%). Il y a eu 185 incidents sur une base religieuse en 2007 contre 220 en 2006, dont deux tiers visaient des Juifs. Alors que des insultes et les crimes de haine sont certes inquiétants, on ne peut pas les présenter comme une vague d’antisémitisme. Dans les faits, la majorité des crimes de haine sont des délits relativement mineurs, comme des graffitis écrits sur des édifices publics.

    En somme, les données indiquent que la population juive du Canada est globalement en bonne situation d’un point de vue socioéconomique et que le nombre de crimes de haine contre les Juifs a diminué. Quel est donc le « problème de l’antisémitisme » que votre commission demande aux gouvernements de traiter ? La réalité est que ce qui est évoqué si souvent comme le « nouvel antisémitisme » est en fait la montée de critiques des politiques de l’État d’Israël (Klug, 2004).

    Par exemple, il y a bien eu des tensions sur de nombreux campus universitaires ces dernières années. Toutefois, on ne peut vraiment pas les présenter comme étant ancrées dans l’antisémitisme. Ces tensions ont surgi entre les sionistes et ceux/celles qui soutiennent la cause palestinienne, et parmi ces derniers/dernières il y a souvent des étudiantEs et des professeurEs juifs. La résolution de ces tensions exige aux administrateurs/administratrices universitaires d’encourager des débats civils et de faire preuve d’équité envers les différentes opinions.

    Malheureusement, les plaintes répétées des sionistes allégeant "l’antisémitisme" ont mis les administrateurs/administratrices universitaires dans une situation inconfortable. Sur certains campus (comme à Carleton et à York) leurs réactions irréfléchies non seulement n’ont pas fait preuve de partialité, mais elles ont aggravé les tensions.

    Comment expliquer le fort attachement des Juifs/Juives à Israël, étant donné que la plupart ne sont pas des immigrantEs de ce pays ? Au Canada comme partout dans le monde, depuis la fondation de l’État d’Israël en 1948, être juif/juive a signifié être lié inextricablement à l’État d’Israël. Dès le début, Israël s’est déclaré un « État juif » et au centre de son drapeau se trouve l’étoile de David, symbole de la religion juive. De nombreux Juifs/Juives ont des parents en Israël et ont fait de nombreuses visites à ce pays. Lorsque je fréquentais l’école juive, j’étudiais l’hébreu moderne, l’histoire et la géographie d’Israël, et je chantais « Hativkva », l’hymne national d’Israel. Comme la plupart des Juifs/Juives, on me disait qu’Israël constitue une garantie que nous n’ayons jamais plus à subir un Holocauste.

    La défense solide de l’État d’Israël par la communauté juive peut se comprendre comme faisant partie de ce que les sociologues appellent l’ethnocentrisme. L’auteur américain Joel Charon (2007.159) écrit :

    "À mesure où nous interagissons et devenons partie d’une société ou d’un groupe, nous commençons à nous sentir bien comme membre du groupe… L’adhésion à un groupe favorise un sentiment de loyauté, et cette loyauté stimule l’ethnocentrisme. Loyauté signifie engagement à quelque chose que nous considérons comme important et juste. Elle est un sentiment d’obligation à servir et à défendre. Les membres défendent le groupe contre les critiques et les menaces. »

    Ainsi, si les Juifs/Juives considèrent l’appui à l’État d’Israël comme une partie essentielle de leur identité juive - et que cet État est la seule chose qui les sépare d’un autre Holocauste - alors toute critique de cet État ou de ses politiques sera perçue, par le fait même, comme une attaque contre les Juifs/Juives en tant que groupe. Face à l’opposition croissante à l’échelle mondiale aux politiques actuelles du gouvernement israélien, des Juifs/Juives bien intentionnéEs, mais qui ne peuvent tout simplement concevoir que leur peuple puisse faire quelque chose d’immoral – se sont mis à blâmer les victimes ( « ce sont les PalestinienNEs qui ont commencé ») et à blâmer ceux/celles qui les soutiennent (« ce sont des antisémites » ou « des Juifs/Juives qui se haissent » ). Il n’est donc pas surprenant qu’à mesure où la critique des politiques du gouvernement israélien s’est renforcée dans le monde, ont augmenté également les plaintes concernant la résurgence globale de l’antisémitisme.

    La Déclaration de Londres affirme que "les appels à la destruction de l’État d’Israël sont par leur nature même anti-sémites. Mais est-ce anti-sémite un appel à mettre fin à une théocratie et à la création d’un État israélien pleinement démocratique, où tous les citoyenNEs – quelque soit leur religion ou origine ethnique – soient traitéEs équitablement et humainement ? La question peut sembler absurde, mais la plupart des Juifs/Juives pensent ainsi. Établir l’égalité en droits et en libertés pour tous les citoyens sans distinction de religion – cela diminuerait le « caractère juif » de l’État d’Israël, et c’est donc, par sa nature même, anti-sémite.

    Cela place ceux qui critiquent la politique israélienne actuelle dans une situation impossible. Si des individus critiquent les politiques de l’État islamique d’Iran, ou s’ils demandent des droits égaux pour tous ses citoyenNEs, sont-ils anti-islamiques ? Est-ce que l’opposition au régime d’apartheid en Afrique du Sud était anti-blanc ? La montée de plaintes concernant l’antisémitisme sert à détourner l’attention des véritables horreurs - des humiliations quotidiennes, des expulsions, de l’expropriation des terres, de l’emprisonnement de masse, et des assassinats – qui sont présentement infligées au peuple palestinien par l’État d’Israël. C’est l’une des véritables ironies de l’histoire que des Juifs/Juives à travers le monde - qui ont juré après l’Holocauste ne plus jamais être victimes – prétendent qu’ils sont les vrais victimes au Moyen-Orient et dans le reste du monde. Certains (dont l’auteur israélien Avraham Burg, 2008, ancien président de la Knesset, le parlement israelien) affirment que le besoin perpétuel de certains Juifs/Juives de voir leur persécution comme unique est la clef à la compréhension des plainte d’un « nouvel antisémitisme » et de la réticence à manifester de la sympathie envers le sort des PalestinienNEs.

    Votre Coalition a été formée pour examiner un phénomène social qui, tout en étant odieux, est certainement loin d’être un problème social majeur au Canada. Comparez-le, par exemple, au problème des milliers des sans-abri dans les rues de nos villes ; des communautés autochtones dans le Nord avec leur logements inadéquats et leur eau insalubre ; à la montée du taux de suicide parmi les jeunes autochtones ; au grand nombre d’agriculteurs et de pêcheurs qui ne peuvent plus gagner leur subsistance ; au racisme très réel que subissent plusieurs au Canada. Alors que le CPCCA ne fait pas partie du gouvernement, biens des CanadienNEs vont se demander – et avec raison - pourquoi à ce moment un comité de parlementaires a été formé pour traiter d’un problème somme toute mineur de ce pays. La seule réponse peut être que la communauté juive a une plus grande influence politique que, par exemple, les peuples autochtones, les pauvres ou les minorités raciales.

    Blindage d’Israël

    Mon inquiétude est donc que, aussi bien intentionné que pourrait être ce comité, il va presque certainement et sans le vouloir attiser l’anti-sémitisme, en convaincant ceux qui sont déjà disposés à le croire que les Juifs/Juives ont trop d’influence dans l’arène politique, trop de pouvoir. Cette possibilité est renforcée par le refus de cette coalition de révéler publiquement ses sources de financement, surtout parce que le titre de « Coalition inter-parlementaire » donne l’impression d’un organisme public financé par le gouvernement. En outre, écrire sur votre site que les seuls dons acceptés sont ceux qui ne "compromettent pas les termes de référence et le mandat de la CPCCA » est, à tout le moins, naïf.

    Votre comité souhaite générer des propositions utiles pour lutter contre l’antisémitisme. J’ai essayé d’expliquer que ce que la communauté juive qualifie d’antisémitisme est presque toujours soit une critique des odieuses politiques illégales de l’État d’Israël, soit un préjugé envers les Juifs/Juives qui a surgi sur la base d’opposition aux politiques du seul pays au monde qui se considère comme un État juif. La critique mondiale de l’Afrique du Sud a pris fin avec la fin de l’apartheid. Ainsi, dans son rapport final, la CPCCA ne pourrait mieux faire que de demander un changement majeur des politiques actuelles du gouvernement israélien. Minimalement, Israël doit démanteler le mur de l’apartheid, mettre fin au double système de droit dans les territoires occupés de Cisjordanie qui favorise les colons juifs, et renoncer à la punition collective des 1,5 million d’habitants de Gaza (une violation de l’article 43 de la Quatrième Convention de Genève, et une violation flagrante du droit international humanitaire). Le refus d’impliquer la politique courante d’Israel dans une croissance possible d’anti-sémitisme à travers le monde convaincrait certainement de nombreuses personnes que la CPCCA a été biaisé dès le départ. •


    Joanne Naiman est un professeur de sociologie à la retraite qui habite Vancouver. Sources : · Burg, Avraham. 2008. The Holocaust is Over, il faut renaître de ses cendres. Houndmills, GB : Palgrave Macmillan. · Charon, Joel. 2008. Dix questions : une perspective sociologique, 6th ed. Belmont, CA : Nelson-Wadsworth. · Galabuzi, Grace-Edward. 2006. Canada’s Economic Apartheid : l’exclusion sociale de groupes racialisés dans le nouveau siècle. Toronto : Canadian Scholars ’Press. · Klug, Brian. 2004. "Le mythe de la nouvelle législation anti-sémitisme", The Nation. Janvier 15. · Naiman, Joanne. 2007. Fonctionnement des sociétés : Class, Power, et le changement dans un contexte canadien, 4th ed. Halifax : Fernwood. · Ornstein, Michael. 2006. "Groupes ethno-raciaux extrêmement défavorisés à Toronto." · Statistique Canada. 2009. "Déclarées par la police les crimes de haine ». Le Quotidien, Mai 13. www.statcan.ca. · ----------------- 2004. "Pleins feux sur les crimes haineux" Infomat, Juin 8, 2004. www.statcan.ca. · Weinfeld, Morton. 1999. « Economic Life », L’Encyclopédie de la population canadienne (les Juifs). Paru en anglais dans The Bullet (http://www.socialistproject.ca/bullet/ publication du Socialist Project, Toronto, Le 5 novembre 2009

    Traduit par David Mandel


    [Accueil]

    - Pour proposer un article à Presse-toi à gauche ! lisez notre protocole.


    Conception et réalisation du site Web : GRF Ressource Informatique