Édition du 20 avril 2021

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Océanie

Nouvelle-Calédonie : dynamique indépendantiste, victoire loyaliste

Avec une participation en hausse, le « oui » ne parvient pas à l’emporter au second référendum mais progresse presque partout, en brousse comme en ville. La perspective d’une indépendance de l’archipel lors d’un troisième scrutin demeure possible.

4 octobre 2020 tiré de mediapart.fr

180 000 électeurs étaient appelés ce dimanche 4 octobre à répondre à la question : « Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ? » Avec un score de 85,64 %, la participation a connu une hausse sensible (+ 4,63 points) par rapport au premier référendum sur l’indépendance de novembre 2018, qui avait déjà connu une mobilisation historique. À l’époque, le « non » l’avait emporté avec près de 56,67 % des suffrages. Deux ans plus tard, il est à 53,26 %.

Alors que les bureaux de vote devaient fermer à 18 heures (heure locale), les files d’attente étaient telles que le haut-commissariat a assuré qu’ils resteraient ouverts jusqu’à recueillir les bulletins de toutes celles et tous ceux qui se trouvaient encore à l’extérieur des 300 points de vote. À la mairie de Koumac, en province Nord de l’île, il n’y avait, en fin de journée, plus de bulletins « oui » disponibles, alors qu’il en avait 1 200 le matin.

Cette forte participation n’a toutefois pas permis aux indépendantistes de l’emporter, mais ils progressent encore par rapport à 2018, passant de 43,33 % des suffrages à plus de 46,74 %. Cela signifie qu’ils ont fait le plein dans leurs bastions de la province Nord et de la côte est, mais ont aussi grappillé de précieux pourcentages dans des communes traditionnellement acquises aux partisans du maintien de la Nouvelle-Calédonie dans le giron français, comme Bourail ou La Foa. Seules les communes de Maré (province des Îles, – 5,28 points) et Poya (province Nord, – 2,19 points) ne voient pas le « oui » progresser (voir la carte interactive des résultats ci-dessous)
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Un indice que ce ne sont plus seulement les Kanak qui se prononcent désormais en faveur l’indépendance, même si la composante ethnique du vote demeure importante, mais aussi certains descendants de colons et des autres communautés océaniennes présentes sur l’île, particulièrement hors de la zone du Grand Nouméa.

Les indépendantistes n’ont pas réussi à faire sauter le verrou dans la capitale économique de l’archipel, qui représente démographiquement de loin le plus grand nombre d’électeurs, et où le rapport des forces est resté stable, avec plus de 76,59 % des suffrages en faveur du « non », contre 80,51 % en 2018.

L’Union calédonienne, pro-indépendance, a appelé « vivement chaque citoyen et citoyenne à ne pas se laisser déborder par les émotions et à accueillir le résultat dans une ambiance pacifiste. »

Le tiers des membres du Congrès de Nouvelle-Calédonie, où les indépendantistes détiennent 26 des 54 sièges, a désormais, comme le prévoit l’accord de Nouméa, six mois pour réclamer l’organisation d’un troisième référendum. Une fois cette demande formulée, le gouvernement dispose de 18 mois pour organiser le scrutin. Cela signifie qu’il devrait se tenir soit en 2021, ce qui semble serré, soit après la présidentielle de 2022, pour ne pas que les enjeux calédoniens soient brouillés par l’élection à l’Élysée. 

« Un troisième référendum est possible, a rappelé Emmanuel Macron lors d’une allocution télévisée, dimanche. C’est à vos élus du Congrès de le décider. L’État, fidèle à sa parole, se tient prêt à l’organiser si c’était leur choix. » Le chef de l’État s’est par ailleurs félicité de l’issue du scrutin : « J’accueille cette marque de confiance dans la République avec un profond sentiment de reconnaissance. J’accueille également ces résultats avec humilité. J’entends la voix de celles et ceux qu’anime la volonté de l’indépendance et je veux leur dire : c’est avec vous, ce n’est qu’ensemble que nous construirons la Nouvelle-Calédonie de demain. »
« L’avenir, c’est aussi la préparation […] de la sortie de l’accord de Nouméa, qui interviendra d’ici 2022. À terme, les dispositions transitoires inscrites dans la Constitution devront soit céder la place à des dispositions pérennes, si le choix du maintien dans la République est confirmé, soit être retirées si la Nouvelle-Calédonie choisit l’indépendance, a ajouté le président de la République. Nous savons aujourd’hui que nous sommes à la croisée des chemins. Nous avons devant nous deux années pour dialoguer et imaginer l’avenir, et pas seulement l’avenir institutionnel. Embrasser l’ensemble de ce qui permet de bâtir un nouveau projet sera au cœur des initiatives que prendra le gouvernement dans les prochains jours. »

Pour comprendre les enjeux profonds de ces référendums successifs sur l’indépendance de l’île, Mediapart publie la préface de l’ouvrage Une décolonisation au présent – Kanaky-Nouvelle-Calédonie, notre passé, notre avenir, publié par les éditions La Découverte à partir de nos nombreux reportages et enquêtes réalisés sur place.
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Un « modèle exceptionnel d’intelligence collective »

C’est une histoire qui se passe au bout du monde mais concerne le cœur de la République. C’est une histoire qui pourrait constituer la première décolonisation réussie de l’Etat français. C’est une histoire qui a commencé le 24 septembre 1853, avec la « prise de possession » de la Nouvelle-Calédonie par la France de Napoléon III, et qui ne se finira pas le 6 septembre 2020, quel que soit le résultat du scrutin pour lequel les habitants du « Caillou » sont appelés, pour la seconde fois, à voter pour ou contre l’indépendance de l’île.

À l’instar du premier référendum sur l’indépendance, tenu le 4 novembre 2018 et par lequel les électeurs avaient choisi de rester Français à 56,7%, ce second vote ne suscite guère d’engouement dans l’Hexagone. « La métropole a tendance à ne s’intéresser à l’outre-mer que lorsqu’il y a de la violence. Et la France continue à avoir du mal avec les débats qui tournent autour de la colonisation », déplore ainsi le leader indépendantiste Louis Mapou.

Ce scrutin lointain, avec un corps électoral de la taille d’une municipalité comme Le Havre - l’ancienne ville d’Edouard Philippe qui a hérité du dossier en même temps que de l’Hôtel Matignon – ne reçoit, au mieux, qu’une indifférence polie sous nos latitudes. Pourtant, au-delà des enjeux propres à l’archipel, ce référendum - dont il est prévu qu’il sera suivi d’un troisième si le non à l’indépendance l’emporte à nouveau - est aussi décisif pour la France. Dans sa façon de se retourner vers son passé comme dans sa manière de se saisir ce que pourrait être son avenir. Pour au moins quatre dimensions.

La première tient à ce qu’exprimait, lors d’une visite à Nouméa en 2018, le président de la République Emmanuel Macron, en vantant la Nouvelle-Calédonie comme un « modèle exceptionnel d’intelligence collective qui suscite l’intérêt du monde entier ». Ces mots pourraient sonner creux ou flagorneurs si l’on faisait l’impasse sur la maturité politique qu’il a fallu à tous les acteurs, locaux et étatiques, pour dépasser les morts et les tensions de ce qui a été appelé la « période des événements » de 1984-1988, conclue par les assassinats de quatre gendarmes commis lors de la prise d’otages de Fayaoué, le massacre des dix-neuf indépendantistes et porteurs de thé de la grotte d’Ouvéa, en mai 1988 et l’assassinat, un an plus tard, des deux leaders indépendantistes Jean-Marie Tjibaou et Yeiwéné Yeiwéné.

« Après ces événements terribles, souligne Elie Poigoune, figure historique de la lutte indépendantiste et membre du « comité des sages » désigné par le Premier Ministre pour préparer les référendums d’autodétermination, ce qui a intéressé le monde dans son ensemble est que les adversaires ont maintenu le dialogue même après que la sang a été versé. La poignée de main, en 1988 à Paris, entre Jean-Marie Tjibaou, le leader historique du FLNKS et Jacques Lafleur, la figure de proue des anti-indépendantistes, en a été le symbole. Cette image a montré qu’il était possible de s’élever et de dépasser des événements terribles. Il y a des moments de l’Histoire où certaines personnes se lèvent, comme l’ont fait Mandela ou Gandhi, pour adresser un message dont la force peut traverser les nations. »

Un pas essentiel avait notamment été franchi lorsque les Kanak avaient accepté que les autres « victimes de l’Histoire » soient parties prenantes du processus devant redéfinir le statut de la Nouvelle-Calédonie. Ce concept a effet constitué un jalon important dans le rapprochement entre Kanak et Caldoches. Élaboré lors de la table ronde de Nainville-les-Roches, en 1983, entre indépendantistes, loyalistes et représentants de l’État, il contient les prémices du processus décolonial, d’une part en reconnaissant l’existence d’un « peuple kanak », son antériorité sur le sol calédonien et son « droit à l’indépendance » ; et d’autre part en élargissant ce droit aux « autres ethnies » ayant souffert de la colonisation, parmi lesquelles les descendants de bagnards et de communards, mais aussi les descendants de la main-d’œuvre venue d’Asie et du Pacifique conduite de force pour travailler dans les mines.

Cette table ronde ébauche la constitution d’un « peuple calédonien », dont les contours varieront au fil des ans pour, au bout du compte, représenter les citoyens calédoniens autorisés à voter au référendum. Cela permet d’envisager, même si cela demeure difficile, un renversement de la loi d’airain du nombre et de la démographie, puisque les Kanak ne représentent aujourd’hui qu’un peu moins de 40% de la population calédonienne.

Cette intelligence collective mise en œuvre sur l’île du Pacifique se ressent particulièrement à la lecture de l’ouvrage de mémoires et de réflexion publié par l’un des principaux et plus discrets acteurs de ces trente dernières années, Michel Levallois, ancien secrétaire général de la Nouvelle-Calédonie. Dans De la Nouvelle-Calédonie à Kanaky. Au cœur d’une décolonisation inachevée.l’ancien préfet et directeur des affaires politiques au secrétariat d’État aux DOM-TOM, décédé en 2018, retrace de l’intérieur le pragmatisme, l’inventivité constante et la force de caractère qu’il a fallu aux principaux protagonistes du Caillou pour sortir par le haut d’une situation piégée, enlisée et violente.

Ces leçons de politique non politicienne, capable de ménager autant les réalités singulières que les grands principes, ne constituent toutefois pas des acquis définitifs. Dans un chapitre intitulé « 1998-2018 : Décolonisation réussie ou recolonisation programmée ? », Michel Levallois soulignait que l’accord de Nouméa de 1998 – qui demeure la base sur laquelle s’organise les dynamiques contemporaines - n’avait pas été une « solution consensuelle ». La manière dont les ennemis d’hier ont pu devenir des adversaires, voire des partenaires, ne s’est pas déployée au sein d’un processus irénique puisqu’il n’y avait pas « consensus sur la finalité de l’Accord, mais compromis pour une période de paix de vingt ans, que chacun voyait comme devant préparer soit l’indépendance, soit le maintien dans la République ».

Les deux parties en présence ont toujours eu présent à l’esprit un objectif différent et ne l’ont jamais caché : l’indépendance pour les Kanak, obtenue de la France par la négociation, en douceur, en association et/ou en coopération ; le maintien dans la République pour les non-indépendantistes et le refus de toute négociation sur une indépendance-association.

Plus de trente ans après les signatures de l’accord de Matignon et plus de vingt ans après celui de Nouméa, le risque est double, à l’issue du référendum sur l’indépendance, pour lequel 175 000 électeurs sont appelés à se prononcer en faveur ou contre l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie.

Il y a en premier la crainte que le beau préambule de l’accord de Nouméa, reconnaissant pour la première fois dans un texte de la République française « les ombres de la période coloniale », demeure un paravent symbolique sur une situation pratique injuste et intenable. Et qu’ainsi l’idée-force d’un « destin commun » soit réduit à n’être qu’un slogan. Le discours hérité des accords sur ce « destin commun », et son miroir institutionnel qu’est le référendum sur l’indépendance, semble en effet aujourd’hui souvent déconnecté de la réalité, notamment kanak.

Il y a ensuite l’appréhension que du côté des indépendantistes, des non-indépendantistes ou de l’État, certains préfèrent mettre fin à la dynamique enclenchée voilà plusieurs décennies, en prônant le statu quo, voire un retour en arrière. Ce qui serait tragique pour le pays, mais aussi dommageable pour une certaine idée de la politique, comme une preuve que cette dernière n’est pas réduite à l’impuissance continue ou au spectacle de ses divisions.

La seconde façon dont la Nouvelle-Calédonie percute la France dans son ensemble est liée à la question coloniale, et à ce que peut signifier, concrètement, habiter un monde postcolonial. C’est l’élément décisif sur lequel insiste Paul Néaoutyine, président depuis 1999 de la province Nord de Nouvelle-Calédonie et l’une des principales figures indépendantistes kanak, quand on l’interroge sur le sujet : « Ce scrutin est d’une importance majeure pour notre pays. Il l’est aussi pour la France, qui pourrait sortir grandie de sa capacité à réussir sa première décolonisation dans la paix et la négociation. »

Rater ce moment, c’est prendre un risque sérieux que l’anthropologue Alban Bensa, l’un des meilleurs connaisseurs de l’archipel, résume sans fard : « Les Français devraient se sentir concernés par le vote s’ils ne veulent pas un retour de la guerre d’Algérie. » Pour l’historienne Isabelle Merle, également spécialiste de la région, le processus en cours sur l’île du Pacifique permet de « repenser l’histoire coloniale, faite des conflits et des liens qui constituent un passé douloureux mais existant ». Pour elle, la question qui se pose aujourd’hui est de « construire une relation de sortie du colonial en soutenant un projet de société pour un pays en demande d’émancipation de la relation coloniale, qui était épouvantable. Même si on n’est plus en situation coloniale, la décolonisation des pratiques et des esprits n’est pas achevée ».

Alors que les indépendances des années 1960 demeurent une histoire traumatique, « le contexte n’est pas le même, juge Isabelle Merle, dans ce moment où la Nouvelle-Calédonie ré-interpelle tardivement la France sur son passé colonial ». L’accord de Nouméa, dans lequel la France reconnaissait pour la première fois le fait colonial, pourrait constituer la scène d’ouverture d’un rapport plus apaisé entre le passé et l’avenir. A condition toutefois que le processus aujourd’hui en cours en Nouvelle-Calédonie se déroule bien.

Une première décolonisation réussie dans l’histoire de France n’effacerait certes pas les traumatismes de la colonisation dans son ensemble. Mais elle permettrait sans doute de regarder autrement les difficultés postcoloniales contemporaines. Et en premier lieu dans les Outre-mer puisque, rappelle Isabelle Merle, « le pacte entre la métropole et l’Outre-mer est en crise, que ce soit en Guyane ou en Guadeloupe. La Nouvelle-Calédonie partage des problèmes avec d’autres territoires anciennement colonisés, qui ne demandent pas l’indépendance, mais où les inégalités héritées, les structures économiques ou l’insuffisante adaptation des programmes scolaires présentent des similitudes, même si le cas calédonien est quelque peu différent en raison de la présence d’un peuple autochtone ».

Cette manière inédite de penser et de forger un monde postcolonial entre descendants de colons et de colonisés pourrait-elle aller jusqu’à informer, voire décrisper, certaines des tensions à l’œuvre dans l’Hexagone ? Pour Isabelle Merle, le parallèle a ses limites. « Pour les enfants de la seconde ou troisième génération, on entend d’abord une demande d’intégration, se plaignant du fait que les parents ou les grands-parents ont été traités comme des indigènes et qu’eux continuent à l’être. Même quand ils sont francophones et francisés, les Kanak ne demandent pas davantage d’intégration. »
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Ce territoire est devenu un laboratoire institutionnel

La troisième raison pour laquelle la Nouvelle-Calédonie peut nous inspirer et doit nous interpeller est que, depuis trente ans, ce territoire est devenu un laboratoire institutionnel : pouvoirs inédits accordés aux instances politiques territoriales ; mise en place d’institutions coutumières kanak, notamment en matière de justice, en parallèle du droit commun ; politique de redistribution de terres et de rééquilibrage économique volontariste ; élaboration d’instruments de mesure des inégalités inédits, notamment par le biais de statistiques ethniques, et de mesures pour y remédier…

La Nouvelle-Calédonie se trouve ainsi dans une situation totalement dérogatoire au sein d’une République supposée indivisible, y compris en comparaison des statuts accordés aux départements et territoires d’Outre-mer. Il ne s’agit certes pas de prétendre transposer ce qui s’est inventé là-bas sur d’autres espaces de la République. Mais à l’heure où cette dernière s’incarne d’abord par sa rigidité ou ses promesses vides, il n’est pas interdit d’imaginer un effet-retour, où ce ne serait plus seulement la métropole qui se projetterait par-delà les océans, mais cet Outre-mer qui s’avérerait susceptible d’éclairer certains de nos trous noirs ou de lever certaines de nos œillères.

À l’heure des impasses écologiques et des catastrophes environnementales, il est par exemple instructif de regarder comment, dans les îles Loyauté, ainsi que l’a analysé le chercheur en droit de l’environnement au centre IRD de Nouméa Victor David, s’est co-construit un droit de l’environnement métissé. Élaboré de façon participative, il s’appuie sur les règles « classiques » de protection de l’environnement, mais aussi sur des modes et pratiques de gestion coutumières, pour lesquels cette notion même d’« environnement » n’est guère pertinente.

En effet, le rapport à la terre et à la nature, ainsi que la manière kanak d’entrer en contact avec les entités non humaines, ont été des facteurs décisifs dans la préservation des côtes du pays de la bétonisation et du déferlement touristique qui se sont manifestés en métropole ou sur d’autres territoires d’Outre-mer. Les « puissances de la nature » ont, dans la culture kanak, un rôle particulier, fondé notamment sur la notion de rhee, qui ne les voit pas comme des choses séparées de la vie des hommes, pas comme un décor « naturel » exploitable à l’envi.

Autre exemple : à l’heure où la réinvention de biens « communs » semble nécessaire pour contrer les dégâts causés par des intérêts privés déchaînés, n’aurait-on pas aussi avantage à aller regarder ce qu’a mis en place l’Agence pour le développement rural et l’aménagement du foncier sur l’archipel ? Cet organisme a racheté des terres aux propriétaires privés qui les occupaient depuis la colonisation française pour les attribuer non à des personnes physiques, mais aux clans kanak constitués en personne morale, sous la forme de Groupements de Droit Particulier Local (GPDL), une entité juridique ad hoc spécifique à la Nouvelle-Calédonie. Les terres coutumières ainsi restituées possèdent un statut juridique particulier. Le droit civil de propriété ne s’y applique pas et elles sont considérées comme « inaliénables, insaisissables, incommutables et incessibles », c’est-à-dire qu’elles ne peuvent changer de propriétaire, que ce soit volontairement ou par la contrainte.

Une telle démarche a non seulement inscrit des processus de transfert de propriété au cœur d’une politique volontariste de lutte contre les inégalités, mais elle a aussi permis, grâce à un statut spécifique et inédit dérogeant à la manière de penser les rapports entre biens publics et biens privés, de freiner les appétits de grands propriétaires avant tout soucieux de faire fructifier leurs parcelles en les construisant à leur main, au mépris de considérations écologiques, culturelles ou sociales.

Pour Louis Mapou, le système « unique » forgé en Nouvelle-Calédonie et le « régime dérogatoire » de l’île pourraient même aller jusqu’à faire réfléchir aux rigidités et aux limites de la Constitution de la Ve République. « En reconnaissant les Kanak comme un peuple dans la République française, en acceptant l’idée d’une citoyenneté calédonienne, on a déjà poussé les murs de la Constitution française. La Nouvelle-Calédonie ne peut-elle pas servir de modèle pour penser, par exemple, la reconnaissance d’un peuple corse à l’intérieur de la République, en lien avec la Méditerranée et le voisin italien, à la façon dont nous avons des liens avec le Pacifique et la Chine ou l’Australie ? »

La dernière raison pour laquelle le prochain référendum nous concerne toutes et tous, tient à la façon dont les Kanak pourraient nous parler et nous interpeller, si nous étions capables de les entendre. « Mais ils sont encore vus avec des lunettes primitivistes, se lamente l’anthropologue Alban Bensa. Dans les reportages, ils sont toujours en train de chanter ! Pourtant il faut les prendre au sérieux et écouter ce qu’ils ont à nous dire. »

Par exemple ? « Ils nous apportent notamment l’idée que, dans une société, on a besoin de tout le monde et qu’il ne faut jamais couper les ponts, même quand on s’est engueulés, voire qu’on s’est entretués », juge le chercheur, qui a étudié dans le détail ce que les Kanak pourraient nous apprendre pour résoudre les conflits. Membre du parti indépendantiste Palika (Parti de libération kanak), composante du FLNKS, Joseph Goromido, maire de la ville de Koné, défend ainsi ce qu’il nomme la « méthode océanienne de résolution des conflits » en considérant « intéressant de constater ce que peuvent apporter de petits peuples nantis de grandes richesses. » Quand il y a une tension, explique-t-il, « la logique océanienne consiste à toujours ramener tout le monde dans la case. Nous essayons de trouver, ensemble, la solution. Celui qui n’est pas d’accord finit quand même par accepter la position générale, tout en gardant ses vues, son identité. »

Pour l’anthropologue Alban Bensa, « cela va parfois très loin, puisqu’il peut arriver que le clan des agressés présente des excuses au clan des agresseurs : vous nous avez fait violence, mais peut-être que nous vous avions offensés, peut-être étions-nous responsables de l’incompréhension survenue entre nous… Au point qu’au tribunal, tous les magistrats vous le confirmeront, jamais un Kanak ne touchera les dommages et intérêts que lui reconnaît la justice pour un préjudice subi : impensable de retirer de l’argent d’un statut de victime. »

Par ailleurs, « les Kanak ont aussi sans doute des choses à nous apprendre sur la façon d’administrer la peine et d’accorder le pardon, poursuit Alban Bensa. Ici, une fois qu’on a été condamné, on ne s’en sort jamais. Pour eux, la peine n’est pas rédhibitoire et l’effectivité des mesures est constamment revue dans le temps. » Joseph Goromido confirme que les Kanak se situent « aux antipodes du règlement par la force, la sanction, la prison. Nous préférons l’éducation : convaincre, avec patience, les êtres égarés de revenir parmi nous. » 

Pour l’anthropologue spécialiste de la Nouvelle-Calédonie, les Kanak nous sont également précieux en ce qu’ils nous rappellent que le statut social peut être distinct du niveau de richesse. « On peut respecter les gens pour leur histoire, même s’ils sont très pauvres, explicite-t-il. La hiérarchie sociale ne recouvre pas la hiérarchie économique. Il n’y a pas de classes dans la société kanak. »

Et alors que la France fait partie des pays européens les plus hostiles vis-à-vis des migrants qui traversent la Méditerranée ou les frontières de l’Europe orientale, il ne serait pas forcément absurde de se pencher aujourd’hui sur les pratiques d’un territoire où, dixit Alban Bensa, « le principe d’hospitalité a été élevé au rang de projet politique ».

En effet, explique-t-il, chez les Kanak « toute la société politique est constituée autour de l’accueil. Au moment des événements qui ont secoué la Nouvelle-Calédonie il y a vingt ans, Jean-Marie Tjibaou a repris ces structures pour penser l’accueil des Blancs. Il disait : « Si les Blancs viennent et nous font la coutume, nous les accueillerons. » C’est qu’après tout, ces Blancs étaient au départ des victimes de l’histoire — des bagnards, des gens qui avaient été lancés sur les flots, « comme des noix de coco à la dérive ». Bref, disait Tjibaou, nous pouvons les accueillir et les replanter dans notre jardin, où ils pourront prospérer sous notre responsabilité. Ce que l’on reproche aux Blancs, c’est d’être arrivés en conquérants, sans faire ces gestes d’accueil. L’indépendance, cela devrait donc consister d’abord à être les maîtres de l’accueil. Or cette référence fonctionne aujourd’hui sur la politique d’immigration, par exemple. Quand des boat people chinois sont arrivés, il y a une dizaine d’années, les Kanaks étaient furieux parce que la France les avait accueillis alors que c’était à eux de le faire. Malins, les Chinois se sont renseignés, ils ont fait la coutume, il y a eu un accueil solennel, et maintenant, tout se passe très bien. Il peut y avoir un problème pour la France ; mais pas pour les Kanaks. »

Cette manière de faire de l’hospitalité un élément structurant du projet politique est une initiative récente, qui date de la révolte indépendantiste, mais dont Bensa souligne qu’elle « a été conçue à partir du code traditionnel : il s’agissait de proposer un modèle recevable d’avenir kanak. On l’a d’ailleurs vu à l’œuvre avec le projet d’exploitation d’un gisement du nickel au nord de la Nouvelle-Calédonie. Les représentants du groupe minier canadien Falcon Bridge sont rentrés dans le jeu de la coutume ; aujourd’hui, les Kanaks disent qu’ils ont respecté les règles, et que l’accord qu’ils ont conclu avec eux ne peut donc pas être cassé. Ce qui n’est pas le cas d’un groupe minier australien qui, dans le sud de la Nouvelle-Calédonie, est passé outre la coutume, n’a rien négocié avec les Kanaks de la région et se trouve maintenant aux prises avec une forte contestation de son implantation à la hussarde. »
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Repenser l’identité et la diversité

Faire place à l’intelligence politique collective, faire retour sur le passé pour envisager une relation postcoloniale déminée, faire preuve d’inventivité institutionnelle, faire voix à ce que les Kanak nous disent… Ces quatre dimensions dessinent aussi une autre manière de réfléchir à la notion aujourd’hui si clivante et souvent nocive d’identité, en la pensant non comme le développement monolithique d’une souche ancienne, mais comme « devant nous », selon la formule célèbre de Jean-Marie Tjibaou.

Parce que, comme le résume Louis Mapou, « la question que nous soulevons ici, en Nouvelle-Calédonie, c’est la question de la prise en compte de la diversité. Comment la France, le pays des droits de l’homme et de la liberté des individus, peut-elle se conjuguer avec le fait que des personnes appartiennent aussi à des histoires singulières ? » Une partie, mais une partie seulement, de la réponse sera donnée par les urnes calédoniennes le 6 septembre 2020.

Ce deuxième référendum, après un premier tenu en novembre 2018 et la possibilité d’un troisième en 2022, est l’aboutissement d’un crime d’Etat. Crime aujourd’hui documenté, reconnu, qui ne sera jamais jugé, une loi d’amnistie étant passée par là. Le 22 avril 1988, sur l’île d’Ouvéa, l’attaque d’une gendarmerie par des militants kanak se conclut par la mort de quatre gendarmes et une prise d’otages. Des gendarmes sont emmenés dans le nord de l’île et retenus, jusqu’à l’assaut du GIGN et des parachutistes le 5 mai 1988. Les militaires assassinent les geôliers kanak. Lance-flammes, tortures, atrocités et sévices : tout cela fut tu. Entre les deux tours de la présidentielle de 1988 qui opposait Jacques Chirac à François Mitterrand, la raison d’État et le mensonge officiel, alors incarnés par le ministre chiraquien Bernard Pons, couvrirent les exactions.

Bien plus tard, en août 2008, Michel Rocard détailla un peu ce qui s’était passé. Oui, dans cette répression sauvage d’Ouvéa, « des blessés kanak ont été achevés à coups de bottes par des militaires français, dont un officier », expliqua-t-il. Engagé en politique par un refus militant de la guerre d’Algérie, Michel Rocard, arrivé au poste de Premier ministre quelques mois après Ouvéa, s’employa alors à construire les accords de Matignon. Ils évitèrent sans doute une nouvelle guerre. Ils engagèrent enfin, après des décennies de déni de la violence coloniale face aux revendications kanak, un long processus, d’abord de construction de la paix, ensuite de cheminement vers un référendum d’autodétermination sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie.

« Le peuple kanak reste étranger dans son propre pays », disait déjà dans les années 1970 Roch Pidjot, premier député kanak et cofondateur de l’Union calédonienne qui allait devenir le fer de lance du combat indépendantiste. Son petit-fils Roch Wamytan a pris le relais : signataire des accords de Nouméa avec Lionel Jospin en 1998, il demeure aujourd’hui un acteur clé du processus, déterminé à se libérer de « l’État colonial français ».

Dans ce processus, la France saura-t-elle mener avec neutralité, intelligence et sensibilité - mot rare en politique – ce qui doit être appelé une décolonisation ? Ou persistera-t-elle, par les pressions, le chantage financier ou les artifices procéduraux, à vouloir peser sur un vote qui doit d’abord être celui d’un choix effectué en pleine liberté ?

L’empire français n’est plus. Mais la logique de puissance demeure d’un État français et d’une classe politique toujours avides de ce « rayonnement international », de cette stratégie d’influence mondiale. La France « pays des droits de l’homme », la France membre permanent du conseil de sécurité, la France puissance nucléaire, la France et ses « confettis d’empire », la France pilier de la francophonie : cette imagerie d’Épinal est le prétexte toujours avancé pour refuser de penser d’autres avenirs pour, et avec, les peuples anciennement colonisés.

L’après référendum est aussi décisif que le scrutin lui-même. Quelle que soit l’issue du vote - la plupart des observateurs estiment que le rapport de force demeure favorable au « non » à l’indépendance même si les résultats du référendum de novembre 2018 ont montré que les sondages largement favorables au « non » s’étaient lourdement trompé –, l’enjeu est qu’aucune des parties ne se sente humiliée. Et que les moyens soient donnés aux Calédoniens de poursuivre leur chemin vers plus d’autonomie.

Après avoir clos l’épisode colonial avec l’Algérie dans le sang, la France est-elle capable d’aller au bout de ses engagements et de donner aux Calédoniens, et notamment aux Kanak, les clefs de leur souveraineté ? Le traumatisme d’Ouvéa, et des années de quasi-guerre civile qui avaient précédé, est encore dans toutes les têtes. Les 280 000 habitants de l’archipel connaissent tous, de près ou de loin, des personnes ayant vécu ces « événements ».

Car si la France se trouve face à son destin calédonien, c’est avant tout la Calédonie qui fait face à son destin français. Le peuplement européen débute en 1774 avec le navigateur anglais James Cook, qui débarque sur l’île, lui donne son nom, Nouvelle-Calédonie, en souvenir de l’Écosse, et baptise ses habitants, en les appelant Kanak, terme polynésien signifiant « homme ». La voie est ouverte et les contacts se nouent entre Kanak, marins pêcheurs de baleine et autres commerçants de bois de santal. S’ensuit l’arrivée de quelques missionnaires chrétiens, avant que le contre-amiral français Auguste Febvrier Des Pointes fasse voile vers la Grande-Terre, qu’il atteint en 1853 et s’approprie aussitôt au nom de l’empereur Napoléon III.

Comme pour l’Algérie, le projet est de faire de ce territoire une colonie de peuplement : dès les années 1860 y sont envoyés des milliers de bagnards, communards (Louise Michel y sera déportée), « indigents » et sujets algériens de l’Empire, progressivement encadrés par une élite coloniale composée de propriétaires terriens, de négociants maritimes et d’exploitants miniers. La découverte de ce qui reste une manne pour la France, le nickel, remonte à 1874. En manque de main-d’œuvre pour exploiter les mines et les plantations, l’administration française fait venir des travailleurs d’autres colonies (Wallis-et-Futuna, Polynésie, Réunion, Antilles, etc.) et d’ailleurs en Asie, notamment du Japon.

Déjà touchés par les maladies importées par les Européens, les Kanak subissent de plein fouet les effets de la colonisation : ils sont dépossédés de leur terre, déplacés, contraints au travail forcé pour finalement être cantonnés dans des réserves, soumis au régime de l’indigénat à partir de 1887. Ainsi laminés, au recensement de 1921, ils ne représentent plus que 20 % de la population.

Après la Seconde Guerre mondiale, à contre-courant des mouvements historiques de décolonisation dans le monde, la France accélère sa politique d’accaparement en Nouvelle-Calédonie, alors même qu’elle vient solennellement d’inscrire, dans sa Constitution, le droit à l’autodétermination des territoires qu’elle administre. L’accession des Kanak à la citoyenneté française après 1944 s’accompagne ainsi d’une volonté avouée de maintenir cette population dans une minorité démographique.

Dès les années 1950 et jusque dans les années 1970 avec le boom du nickel, la politique de peuplement, encouragée par l’État français, reprend. Dans une lettre du 19 juillet 1972, le Premier ministre Pierre Messmer écrit noir sur blanc qu’une « immigration massive de citoyens français métropolitains ou originaires des départements d’outre-mer » est nécessaire pour empêcher qu’une « revendication nationaliste des populations autochtones » se fasse jour. Une question numérique qui reste cruciale, comme le rappelle la détermination des représentants indépendantistes à faire en sorte qu’aucun votant kanak ne soit exclu des consultations sur l’indépendance.

C’est à partir de 1975 que les revendications kanak commencent à se faire entendre : la tenue d’un référendum d’autodétermination devient alors un objectif prioritaire des indépendantistes. Ils se retrouvent, pour la première fois, autour d’une table avec l’État français et les anti-indépendantistes en 1983, à Nainville-les-Roches. Mais la confiance est rompue à la suite de l’entrée en vigueur du statut Lemoine, le 6 septembre 1984, qui ne tient pas compte de l’accord passé en ouvrant à tous, sur le principe de « un homme, une voix », le corps électoral pour le vote sur l’autodétermination, alors qu’il avait été entendu qu’il serait restreint aux populations dont la présence sur l’archipel était ancienne. Pour marquer l’opposition à ce statut, le 18 novembre 1984, Éloi Machoro, brise, à Canala, l’urne du bureau de vote de la mairie. Ce geste marque le début de la période insurrectionnelle qui prend fin avec les accords tripartites de Matignon-Oudinot de 1988.

Dix ans plus tard, l’accord de Nouméa poursuit le travail d’équilibriste : il prévoit la mise en œuvre d’une « décolonisation négociée », singulière au regard des autres expériences décoloniales françaises. Elle se donne du temps tout en organisant des transferts de compétences politiques, institutionnels et économiques. Seules les prérogatives régaliennes (justice, ordre public, défense, affaires étrangères et monnaie) demeurent de la responsabilité de l’État. L’accord repose ainsi sur deux piliers : d’une part le « rééquilibrage » entre les provinces et les groupes socio-ethniques, d’autre part l’instauration d’un « destin commun », constituant le socle d’une citoyenneté calédonienne. Dans cette logique, des pouvoirs sont accordés aux instances politiques territoriales, des institutions coutumières kanak sont mises en place ou réinventées, des investissements massifs de l’État sont effectués pour développer les infrastructures, des partages sont réalisés pour l’exploitation du nickel.

Mais les inégalités, dans l’accès aux diplômes notamment, et la ségrégation tardent à s’effacer, tandis que la manne métropolitaine crée de nouvelles rentes et de nouvelles dépendances. L’accord de Nouméa prévoit que la consultation « portera sur le transfert à la Nouvelle-Calédonie des compétences régaliennes, l’accès à un statut international de pleine responsabilité et l’organisation de la citoyenneté en nationalité ». Nous y voilà. Aux 180 000 femmes et hommes inscrits sur la liste électorale concernée de se déterminer et d’inventer, par l’intermédiaire de leurs représentants politiques, les formes juridiques permettant d’échapper aux risques de division de la société.

Comme le reconnaissent certains observateurs, les divergences sur place sont moins irréductibles qu’elles n’y paraissent. Tous les indépendantistes ne veulent pas d’une rupture brutale avec la France. C’est le cas du Palika, qui milite pour « une souveraineté en partenariat avec la France et d’autres pays ». Roch Wamytan, de l’UC-FLNKS, plaide, lui, pour « un partenariat à égalité avec la France sans relation de tutelle », permettant de dénouer le contentieux colonial grâce à des liens « librement consentis ».

Du côté des anti-indépendantistes, les positions bougent aussi. Le député Philippe Gomès, à la tête de Calédonie ensemble (centre-droit), prône par exemple la construction d’une « souveraineté calédonienne » au sein de la France, écartant tout retour en arrière même si le « non » l’emporte.

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