14 septembre 2026 | tiré d’AOC media
https://aoc.media/opinion/2026/09/13/postcapitalisme/
Les gauches n’ont pas seulement besoin d’idées neuves pour lutter contre le glissement vers les droites extrêmes et autoritaires qui gagnent du terrain en France et à l’échelle de la planète. Il leur faut aussi un idéal régulateur général, un horizon de moyen ou long terme, à la fois désirable et réaliste, vers lequel les politiques qu’elles entendent conduire puissent converger.
Un tel horizon a existé par le passé : les idéaux révolutionnaires d’égalité, de liberté et de fraternité ; le principe communiste de justice « de chacun selon ses capacités » et « à chacun selon ses besoins ». Ces aspirations sont aujourd’hui bouleversées par le dépassement incontrôlé des limites planétaires qui menace à moyen terme l’habitabilité de la terre et la survie des espèces. L’horizon normatif des gauches s’en trouve redéfini.
À l’égalité, la solidarité ou l’entraide, et à l’autonomie individuelle et collective, s’ajoute l’exigence d’une vie digne pour toutes et tous, d’un bien-vivre minimal en matière de couverture des besoins, de santé et d’environnement, et dans le respect des milieux de vie et des autres vivants non humains sans lesquels la vie des humains n’est pas possible. Aussi impensable puisse-t-il paraître, le dépassement du capitalisme n’est pas, dans ce contexte, une simple lubie de révolutionnaires sans attaches ou désespérés, il est la condition de possibilité ultime de l’exigence éthique des gauches[1].
Le terme même de « postcapitalisme » rencontre immédiatement des objections, à droite mais aussi à gauche. On a déjà essayé, dit-on : les expériences soviétique, chinoise ou cubaine ont échoué et conduit à des régimes autoritaires, à des catastrophes humaines et environnementales. Un objectif aussi massif est écrasant : il affaiblit plutôt qu’il ne donne de l’espoir. Il préempterait le futur, alors que celui-ci demeure incertain et que l’on ne peut anticiper les effets en cascade des événements de rupture qui se multiplient en temps de crise. Il serait, enfin, trop utopique. On peut répondre qu’il ne s’agit pas de recommencer les erreurs du passé : la critique des expériences révolutionnaires du siècle dernier est une condition de la pensée actuelle du postcapitalisme. Ensuite, ne pas avoir d’horizon paralyse davantage encore.
La critique des pathologies et des maux du présent ne suffit pas. Il faut produire une image de ce qui est désirable, sans irénisme ni naïveté, parce que c’est la condition pour penser une stratégie politique d’ensemble et pas seulement des mesures sectorielles détachées les unes des autres. Le postcapitalisme n’est pas non plus une idée détachée de la réalité : les formes de vie militantes ou expérimentales qui échappent en partie à la marchandise, l’agriculture paysanne, qui regroupe des centaines de millions de personnes dans le monde, les secteurs non lucratifs, les coopératives, et tout le continent méconnu des pratiques populaires et ordinaires qui échappent encore à l’échange économique et à la simple exploitation indiquent que ces manières de vivre ou bien n’ont jamais été complètement effacées, ou bien sont déjà en germe[2].
En outre, comme celle de « post-croissance[3] », l’idée de « postcapitalisme » n’est pas un simple idéal théorique ou fantasmatique, elle fait déjà l’objet d’une somme de savoirs qu’il s’agit de fédérer et de faire dialoguer ; un travail de figuration raisonnée du postcapitalisme et des chemins qui y conduisent a commencé[4]. Dans le seul domaine de l’économie écologique, il est déjà établi que la croissance – horizon normatif propre au capitalisme – n’améliore pas la qualité de vie au-delà d’un certain seuil et qu’elle n’est pas découplable d’une utilisation non soutenable des ressources naturelles. Une croissance continue et respectueuse des limites planétaires est structurellement impossible.
Parler de postcapitalisme, c’est donc reconnaître que les problèmes qu’identifient les gauches, à commencer par les questions sociales classiques d’injustice et d’inégalités, mais aussi d’habitabilité de la Terre et de survie des espèces, ne peuvent être résolus que si le capitalisme n’existe plus.
L’anti-civilisation capitaliste
Le capitalisme n’est pas seulement un mode de production, ni la logique de la seule sphère économique, il est le règne de cette sphère de l’économie sur la vie : l’imposition et l’extension de la normativité économique à l’ensemble des autres sphères sociales. Cela commence avec ce que Karl Polanyi a nommé le désencastrement de l’économie : la production et l’échange y répondent à une logique propre, sans considération des relations sociales ni des normes éthiques, en particulier religieuses, qui les subordonnaient[5]. L’autonomisation de l’économie repose sur l’investissement pour le profit et sur la production pour elle-même plutôt que pour répondre aux besoins.
Ce règne de l’économie n’a pas été une création spontanée, il s’est appuyé sur d’autres institutions qui lui préexistent et que le capitalisme a reconfigurées. Des structures coloniales et raciales, d’abord, qui assignent les racisés non blancs à des tâches subalternes et organisent l’exploitation des ressources terrestres et humaines des pays autrefois colonisés ou non occidentaux. Des structures patriarcales, ensuite, qui ont pour effet d’assigner les femmes aux tâches reproductives considérées comme sans valeur d’échange, part occultée sans laquelle la sphère productive ne pourrait exister. Des structures spécistes, enfin, que le capitalisme le plus contemporain reconfigure en favorisant une exploitation animale industrialisée.
Dire ainsi que le capitalisme est un système d’institutions, une formation historique totale, une forme de « civilisation », ou plutôt d’« anti-civilisation », ne signifie pourtant pas qu’il est la source de toutes les injustices vécues, de toutes les violences observées, ni qu’il doit constituer l’objet principal de toutes les idées pertinentes des gauches, ni non plus que son dépassement serait la seule cause qui vaille. Il s’agit plutôt de réfléchir à la contribution des luttes, des expérimentations et de l’action publique se réclamant des gauches depuis cet horizon normatif d’une vie meilleure pour toutes et tous dégagée peu à peu du capitalisme.
Postcapitalismes sans sobriété
Il faut, pour cela, commencer par accepter l’idée que le postcapitalisme sera fait d’une pluralité de mondes, renoncer à penser cet après comme un univers homogène découlant d’un projet universalisant, comme ce fut le cas aux XIXe et XXe siècles.
Il faut par ailleurs écarter les versions du dépassement qui ont dominé les imaginaires. Ancrées dans une vision progressiste assumée, elles conçoivent le postcapitalisme comme l’aboutissement de l’essor des forces productives permis par le capitalisme lui-même : l’automatisation et la révolution numérique conduiraient d’elles-mêmes à une société d’abondance, libérant l’humanité du règne de la nécessité et de l’obligation du travail[6]. Les accélérationnistes portent ce schéma à la caricature en prônant l’intensification de toutes les tendances du capitalisme pour se projeter plus vite vers son dépassement[7]. En reproduisant l’exaltation de l’innovation technologique et l’exigence d’essor des forces productives, un tel postcapitalisme a toutes les chances de s’avérer aussi productiviste que le capitalisme, comme le furent les expériences révolutionnaires du siècle passé, qui n’ont fait qu’imiter le productivisme des puissances capitalistes pour tenter de les rattraper.
Critères du postcapitalisme
On peut alors tenter de définir un socle minimal commun à tous les postcapitalismes viables écologiquement. Si le capitalisme est le désencastrement de l’économie, l’autonomisation d’une sphère de la production et de l’échange répondant à sa seule logique, alors le postcapitalisme sera d’abord le ré-encastrement progressif des activités dans le tissu des relations sociales qu’elles concernent. Les décisions relatives à ce qu’il est pertinent de produire cessent d’être des décisions économiques pour devenir des choix de vie, élaborés dans les instances où se décide l’organisation de la vie collective. La séparation entre producteurs et usagers s’efface au profit d’usagers-producteurs : l’usage d’un bien est associé à la connaissance de ce que sa production implique, soit que l’on y ait contribué, soit que l’on ait été associé aux décisions concluant à sa pertinence[8]. Et la dissociation entre production et reproduction laisse place à une réarticulation où le primat revient à la seconde : il ne s’agit plus d’assurer la reproduction pour alimenter la production en force de travail, mais de produire dans le seul but de garantir la reproduction de la vie digne pour toutes et tous.
Là où le capitalisme produit pour la production, sous la mesure abstraite de la valeur, les mondes postcapitalistes se caractérisent par la recherche collective, démocratiquement constituée, de la couverture des besoins et d’un seuil de bien-être partagé. Ce seuil ne peut être fixé du dehors, par des experts ou seulement par un calcul : il relève de choix qualitatifs et éthiques, mettant en balance ce que l’on estime pertinent de produire pour le bien-vivre collectif et les implications de chaque production, en matériaux, en énergie, en déchets, en impacts écologiques et sanitaires comme en temps d’activité. Les travaux d’économie écologique montrent déjà qu’il serait possible de satisfaire les besoins essentiels, alimentation, santé, accès à l’énergie, éradication de l’extrême pauvreté, sans dépasser plus avant les limites planétaires[9].
Cette définition du postcapitalisme est minimale à dessein. Elle ne tranche ni la question de l’État, ni celle des techniques, ni celle des échelles de la coordination : ce sont là des clivages ouverts, par lesquels la diversité des mondes postcapitalistes a toutes les chances de se manifester.
Composition politique
Qui, dans les sociétés contemporaines, pourrait porter cette aspiration et aurait intérêt à un monde débarrassé du capitalisme ? La réponse héritée du mouvement ouvrier désignait une classe définie par sa place dans la production, dont l’émancipation devait coïncider avec celle de la société entière. Elle est aujourd’hui affaiblie, et pas seulement par le déclin des organisations de masse : dans des sociétés (des pays du Nord global) où les collectifs de travail sont devenus difficiles à politiser et où l’emploi est fragmenté, sous-traité, dispersé, le lieu de travail a cessé d’être le site principal où se problématise la domination capitaliste. Si le capitalisme est le règne de l’économie sur la vie, le conflit se joue partout où la vie est soumise à la normativité économique. Et si le postcapitalisme se caractérise par le renversement du primat de la production sur la reproduction, alors ceux et celles qui sont susceptibles de le porter sont d’abord celles et ceux qui assurent la reproduction.
Le travail reproductif, réalisé pour l’essentiel par les femmes, est la part occulte sans laquelle la sphère productive ne pourrait exister, et son invisibilisation est une dimension essentielle des rapports sociaux capitalistes[10]. L’historienne Stefania Barca a proposé de nommer « forces de reproduction » celles et ceux qui, sans figurer dans le récit héroïque du développement des forces productives, entretiennent la vie et les milieux dont ce développement se nourrit[11].
On peut étendre cette notion au-delà des seules dimensions environnementales. Appelons forces de reproduction l’ensemble des individus stigmatisés et dépossédés, plus souvent des femmes, des racisées, des pauvres, mais aussi des vivants non humains ou plus qu’humains, qui reproduisent l’humanité et les autres vivants en prenant soin des milieux et des pratiques, et rendent envisageable une vie plus digne[12]. Outre les plus vulnérables, elles comprennent notamment une partie des paysannes, des soignantes, des enseignantes, des ouvriers et ouvrières du bâtiment et des transports, ainsi que des communautés indigènes. Il ne s’agit ni d’une classe au sens sociologique ni d’un sujet historique constitué, mais d’une composition politique possible, dont le périmètre varie selon les territoires et les communautés de vie.
Dans des sociétés où les services publics n’ont jamais été développés de manière suffisante ou dans celles où ils sont démantelés à grande échelle, comme la société française, la sphère de la reproduction est devenue le site où s’éprouve en première ligne la crise du capitalisme néolibéral contemporain. Les privatisations et les profits élevés dans la santé, l’éducation, le logement, les transports et l’extraction en témoignent : c’est là que les forces capitalistes et leurs adversaires s’affrontent avec le plus de vigueur. Et les mobilisations sociales les plus vigoureuses des quinze dernières années, comme celle des gilets jaunes en France, sont parties des difficultés les plus concrètes rencontrées par les fractions les plus fragiles de la population, en matière de subsistance, de reproduction sociale — dette, logement, eau, énergie, alimentation, soin, éducation, transports — et d’habitabilité.
Ce terrain n’appartient à personne : la dégradation des conditions matérielles d’existence nourrit aussi les droites extrêmes, qui offrent aux mêmes populations une explication et des cibles, l’étranger, l’assisté, la norme environnementale. Les forces de reproduction ne sont pas un sujet à mobiliser mais une alliance à construire, et cette construction est sans doute le premier chantier des gauches. Elle suppose de cesser de traiter le soin, la subsistance (dont l’alimentation, l’eau, l’énergie) et l’entretien des milieux mais aussi l’éducation comme des questions secondes pour en faire le centre depuis lequel tout se reformule.
Combinaison stratégique
Reste la question la plus lourde : comment faire ? L’examen de l’histoire des socialismes et l’analyse des rapports de forces actuels conduisent à une observation simple : aucune des stratégies existantes n’a été ni n’est en mesure de parvenir seule à une sortie du capitalisme. C’est vrai des stratégies dites « de rupture » qui envisagent la transition depuis une confrontation décisive, insurrectionnelle (ou électorale) avec les institutions existantes ; des transformations « interstitielles » qui tentent de faire exister des espaces en partie libérés des logiques capitalistes ; des transformations « symbiotiques » qui font usage des institutions existantes, en particulier de l’État, pour corriger les dommages du capitalisme et parfois y introduire des éléments d’une alternative. Ces trois logiques correspondent aux trois grandes traditions de la gauche, le marxisme révolutionnaire, l’anarchisme et la social-démocratie[13]. Toute pensée stratégique conséquente doit être une pensée de leur combinaison, là où la discussion des deux derniers siècles, à gauche, a favorisé l’opposition, souvent féroce, entre les partisans de chacune des logiques.
Notes
[1] Jérôme Baschet, Laurent Jeanpierre (dir.), Mondes postcapitalistes, La Découverte, 2026.
[2] J. K. Gibson-Graham, A Postcapitalist Politics, University of Minnesota Press, 2006 ; Erik Olin Wright, Utopies réelles, La Découverte, 2017 [2010].
[3] Timothée Parrique, La Science de la post-croissance, Actes Sud, coll. Système Terre – climat, biosphère, société, 2026.
[4] Jérome Baschet, Laurent Jeanpierre (dir.), Mondes postcapitalistes. Parmi de nombreuses autres publications reprenant le terme depuis une quinzaine d’années, voir par exemple Audrey Laurin-Lamothe, Frédéric Legault, Simon Tremblay-Pépin, Construire l’économie postcapitaliste, Lux, 2023.
[5] Karl Polanyi, La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, 1983 [1944] ; Serge Latouche, L’Invention de l’économie, Albin Michel, 2005.
[6] Paul Mason, Postcapitalisme. Le guide de notre futur, Diateino, 2021 [2015] ; Nick Srnicek, Alex Williams, Inventing the Future. Postcapitalism and a World Without Work, Verso, 2015 ; Aaron Bastani, Fully Automated Luxury Communism. A Manifesto, Verso, 2019.
[7] Alex Williams, Nick Srnicek, « Manifeste accélérationniste », dans Laurent de Sutter (dir.), Accélération !, PUF, 2016.
[8] Voir l’entrée « Production », dans Mondes postcapitalistes.
[9] Daniel W. O’Neill, Andrew L. Fanning, William F Lamb, Julia K. Steinberger, « A good life for all within planetary boundaries », Nature Sustainability, vol. 1, n° 2, 2018.
[10] Silvia Federici, Caliban et la Sorcière, Femmes, corps et accumulation primitive », Entremonde/Senonevero, 2014 ; Mariarosa Dalla Costa, Selma James, The Power of Women and the Subversion of the Community, Falling Wall Press, 1972 ; Tithi Bhattacharya (dir.), Social Reproduction Theory. Remapping Class, Recentering Oppression, Pluto Press, 2017.
[11] Stefania Barca, Forces of Reproduction. Notes for a Counter-Hegemonic Anthropocene, Cambridge University Press, 2020.
[12] On étend ici, au-delà des questions environnementales, la définition proposée par S. Barca ; voir l’entrée « Stratégies transitionnelles », dans Mondes postcapitalistes.
[13] On reprend ici, avec de légères modifications, Erik Olin Wright, Utopies réelles, voir note 2.
[14] Tomasz Konicz, « La vue sur l’apocalypse ne doit pas devenir un luxe ! », Palim Psao, 16 août 2026. La polémique vise la gauche allemande, et en particulier Die Linke ; on en retient ici la caractérisation générale.
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